Un voyage dans l’histoire (suite et fin)

Avant de reprendre le fil de l’histoire de Chinatown au XXe siècle, un rapide retour en arrière s’impose, à propos de l’histoire des Chinois au Siam avant la création de Bangkok, et avant même l’arrivée des Thaïs dans la région…

Les Chinois et le Siam avant la création de Sampeng

La civilisation chinoise se développe à l’origine dans la plaine de Chine du Nord, à l’écart des autres centres de civilisation. Les Han entament vers 1000 avant JC une longue marche vers le Sud qui les conduit en Chine méridionale près de deux mille ans plus tard, dans des régions – Yunnan, Fujian et Guangdong – habitées alors par des peuples proches de nombreux groupes d’Asie du Sud-Est continentale qui sont soumis progressivement. Cette colonisation laissera des marques : organisations claniques d’entraide mutuelle ancêtres des triades et morcellement culturel et religieux.

Le commerce maritime entre la Chine et l’Asie du Sud-Est commence sous la dynastie Song, entre le Xe et le XIIIe siècle. Aux marchands se joint une diaspora de réfugiés chinois fuyant les bandits, la piraterie et les guerres. Les régions limitrophes de la Chine sont alors constituées de petits royaumes de tradition hindouiste et brahmanique, peu peuplés, notamment môn et khmers, avec lesquels l’Empire du Milieu entretient des relations de bon voisinage, commerciales et diplomatiques. Des réseaux de marchands chinois s’établissent dans les marchés et les ports du golfe de Siam.

Quelques tribus thaïes venant de Chine méridionale s’installent au XIIIe siècle dans le bassin du Chao Phraya. Ils établissent de petites principautés, profitant de conditions climatiques favorables permettant une croissance démographique importante et un développement de l’agriculture. Exploitant la pression politique et militaire chinoise sur Angkor, les Thaïs développent ensuite des royaumes plus larges aux dépends des Môns et des Khmers. Sukhothai naît en 1238, Ayutthaya un siècle plus tard.

Sukhotai

La dynastie Ming qui chasse les Mongols en 1368 est un âge d’or pour la Chine. Zhang He, un musulman du Yunnan, mène au début du XVe siècle sept expéditions pour le compte de l’Empereur. L’explorateur est à la tête d’une armada de jonques, cinq fois plus grandes que celles de Christophe Colomb. Il reviendra du Siam impressionné par ces femmes qui font du commerce et n’hésitent pas à séduire les marins chinois pour favoriser leurs affaires.

Les Chinois s’établissent à Ayutthaya et dans d’autres ports du golfe de Siam, tels Ligor ou Patani, où leur population dépasse souvent celle des natifs. Le commerce entre les deux pays est marqué par le tribut offert à l’Empereur par le Siam en signe de soumission.

Aux XVIe et XVIIe siècles, ce sont les Européens qui arrivent au Siam : Espagnols et Portugais d’abord, puis Hollandais et Anglais. Ces derniers, débarquant en 1620 dans le sud du pays, découvrent qu’ils doivent traiter avec une communauté de marchands hokkiens déjà bien implantée.

Les femmes chinoises ne quittant alors jamais le sol natal, les immigrants fondent souvent une famille avec une Siamoise. Leurs descendants, les « lukchins » (enfants de la Chine, en thaïlandais) sont rapidement assimilés.

Bientôt, des troubles secouent l’Empire : les Mandchous conquièrent Pékin en 1644, fondant la dynastie Qing. Les partisans des Ming déchus établissent une opposition forte dans le Fujian et le Guangdong, réprimée violemment. Les méridionaux n’ont plus le droit d’habiter la bande côtière, le commerce privé est interdit ainsi que les voyages à l’étranger. Beaucoup fuient le pays et se réfugient en Asie du Sud-Est. Au Siam, les migrants hokkiens s’établissent surtout au sud alors que les Teochius préfèrent Trat et Chantabun.

Les Français sont accueillis à bras ouverts par le roi Narai. L’aventurier grec Constantin Paulkhon, devenu Premier ministre, favorise leur influence. Mais si les jésuites rêvent secrètement de convertir le roi au catholicisme – tentative qui se solde par un échec. Les Français n’ont pas la puissance commerciale de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales) et ne concurrencent pas non plus les Chinois, bien établis en tant qu’intermédiaires. Simon de La Loubère, l’ambassadeur de Louis XIV à Ayutthaya, écrit dans ses mémoires qu’il y a de 3000 à 4000 Chinois au Siam. À la mort de Narai en 1688, le roi Phetracha fait expulser les Occidentaux et le pays se ferme à leur influence pour plus d’un siècle. Les Chinois sont les grands gagnants de la disgrâce européenne.

Le chevalier de Chaumont, l’envoyé de Louis XIV, qui a gardé ses chaussures contrairement aux usages, apporte une lettre du souverain français au Roi Narai. Constantin Paulkhon, en bas à gauche, l’implore de lever le plateau vers le Roi siamois.

Dominant le commerce extérieur siamois, les Hokkiens installés à Ayutthaya fréquentent volontiers princes et grands officiers et l’élite chinoise occupe souvent de hautes positions dans la noblesse siamoise, au risque de déstabiliser le système classique des obligations héréditaires. La population chinoise dans le pays est estimée à 10 000 personnes.

Les Siamois ont jusqu’au milieu du XVIIIe siècle une conception de la guerre bien particulière : les combats sont des démonstrations de force où les adversaires se jaugent respectivement et à l’issue desquelles les pertes ne sont généralement pas très élevées. Les Birmans remettent en cause ces pratiques traditionnelles et à partir de 1760 se livrent à une longue série d’attaques destructrices, qui entraîneront la destruction d’Ayutthaya et au massacre de ses habitants chinois.

Le chef d’armée Taksin – dont le père était un immigré chinois et la mère siamoise – réussit à chasser les Birmans et devient roi en 1768, établissant la nouvelle capitale à Thonburi. Une enclave commerciale chinoise se développe rapidement sur la rive gauche du Chao Phraya, en face de la nouvelle capitale. Contrairement à Ayutthaya où le commerce était dominé par les Hokkiens, originaires du sud de la province du Fujiang, celui-ci est désormais principalement aux mains des Teochiu, originaires de la région nord du Guangdong.

Le Roi Taksin

Lorsque Taksin sera renversé en 1782, la capitale sera déplacée à Bangkok, et le nouveau palais royal construit à l’emplacement de la colonie chinoise existante, entraînant le déplacement de cette population dans ce qui deviendrait Sampeng.

Un pont à Sampeng dans les années 1890

Un pont à Sampeng dans les années 1890

La ville au tournant du XXe siècle

Au tournant du XXe siècle, Sampeng compte 200 000 habitants, le tiers de la population totale de Bangkok. Le quartier reste un gigantesque taudis surpeuplé. La pénurie de logements est criante, l’hygiène déplorable, les rues encore rarement pavées, le manque d’espace rend la vie des habitants difficile.

Etienne Lunet de la Jonquière est un militaire français qui remonte le Chao Phraya et ses affluents en 1904 jusqu’en Birmanie. Dans « Le Siam et les Siamois », le témoignage de son exploration, il accorde quelques pages hallucinées à sa visite de Sampeng : « Comme dans toute ville chinoise, les abords des maisons sont infects : les dalles des ruelles font jaillir en retombant sous le pied une boue noirâtre et puante. En certains coins, sur le bord des canaux, des amas d’immondices attendent que les pluies viennent les entraîner vers le fleuve et à la saison sèche, il n’y a plus là que quelques flaques d’eau verdâtre dans laquelle croupissent des charognes. Les ponts, les parvis des pagodes sont encombrés de lépreux aux plaies hideuses : ils les étalent aux yeux des passants, sans même en chaser les mouches qui y pullulent. Les parfums des fleurs, des fruits, les odeurs violentes des drogues pharmaceutiques, des bâtonnets d’encens, des cuisines en plein vent, se mêlent à des relents de pourriture et aux miasmes qui s’élèvent le soir des boues infestées.

Après la construction des premières routes sous le règne du roi Mongkut, son fils et successeur Chulalongkorn (Rama V) poursuit l’effort. A la suite d’un incendie qui ravage le bidonville situé au nord du quartier en 1892, il annonce la construction d’une nouvelle rue : Yaowarat. Il faudra près de huit ans pour achever cette artère de 20 mètres de large qui court sur un kilomètre et demi. Son parcours sinueux, dû aux nombreux pâtés de maisons appartenant à des propriétaires privés que le roi souhaite éviter, lui donne une forme incurvée rappelant celle d’un dragon, dont la tête serait située là où Yaowarat rejoint Charoen Krung. Les habitants du lieu y voient bien entendu un signe extrêmement favorable.

Dans la vaste tâche de modernisation du royaume qu’il entreprend, s’inspirant de l’Occident pour éviter paradoxalement la colonisation, le roi Chulalongkorn envoie ses experts étudier l’urbanisme de Singapour et favorise sa réplication à Bangkok. Un boom de la construction a lieu dans les rues Yaowarat, Ratchawong, Anuwong ou Songwat dès les années 1890.

Ruelle constituée de "shop houses", dans le Soi Nana, non loin de la rue Charoen Krung

Ruelle constituée de « shop houses », dans le Soi Nana, non loin de la rue Charoen Krung.

Des rangées de « shop houses » modernes sont construites. Ces maisons à deux étages, aux murs de briques crépis et au toit recouvert de tuiles, sont en général financées par le Trésor royal puis louées à des marchands chinois. Au rez-de-chaussée, le magasin ; à l’étage, les appartements des commerçants. Les travailleurs dorment parmi les marchandises ou dans des dortoirs surpeuplés.

Les plus vieux bâtiments encore visibles à Chinatown datent de cette époque : certains sont très beaux, mais le temps a fait son oeuvre et la plupart sont aujourd’hui bien fatigués. L’immeuble Kao Chan est le premier bâtiment équipé d’un ascenseur en Thaïlande et ses neuf étages en font le plus haut édifice de son époque. A la fin du siècle, un tramway – dont le service ne sera interrompu qu’en 1968 – est mis en place sur Charoen Krung et Yaowarat.

L'inauguration du tramway à Bangkok en 1894.

L’inauguration du tramway à Bangkok en 1894.

Lors de la première guerre mondiale, l’influence européenne est en baisse, au profit des marchands chinois. La demande de riz augmente fortement : des centres d’acquisition du riz non décortiqué, le paddy, sont situés en bordure de Sampeng, tout au long du Chao Phraya. Les rues Songwat, puis Yaowarat, deviennent les centres importants du négoce. Un port de plus fort tonnage est ouvert à Khlong Toei et de nombreuses entreprises déménagent dans ce quartier. Les marchands de Chinatown doivent réorienter leurs investissements vers l’économie domestique. Des banques et compagnies d’assurance ainsi que des entreprises de transport sont créées par les Chinois dans la première décennie du siècle.

La Siam Commercial Bank, créée en 1906, est la première banque commerciale au Siam. Son siège initial, situé à Talat Noi, est toujours visible : situé juste à côté du fleuve, ce bâtiment créé par l’architecte turinois Annibale Rigotti (1870-1968), à qui l’on doit également la gare de Hua Lamphong, est un bel exemple du style néo-Renaissance en vogue à la fin du XIXe siècle en Europe. Parfaitement conservé, il est à l’ombre d’un grand arbre sacré dont la forme des feuilles a inspiré le logo de la banque.

Le bâtiment de la Siam Commercial Bank

Le siège original de la Siam Commercial Bank.

A l’intersection de Sampeng Lane et de la rue Mangkon, un beau bâtiment de sept étages, qui est lors de sa construction l’un des plus hauts du quartier, abrite la boutique d’or Tang To Kang. Originaire de Chenghai, dans le Guangdong, et arrivé au Siam dans les années 1870, son fondateur est l’un des premiers orfèvres du quartier. Son fils Tang Tek-kwang deviendra orfèvre royal de Rama VI et un garuda orne la façade de ce bâtiment datant de 1921 et construit par un architecte hollandais. Les Chinois ne pouvant acheter de terre en tant qu’étrangers, ils investissaient l’argent gagné en or. De quatre boutiques au début du XXe siècle, le quartier de Chinatown est passé à près de 150 aujourd’hui et la qualité de son or est réputée mondialement.

Une identité chinoise en transformation qui éveille les doutes du pouvoir siamois sur la loyauté d’une communauté si puissante

« N’épouse pas une Siamoise » disaient les mères teochiu avant de laisser partir leur fils. Beaucoup de ceux qui tentent leur chance ne reviennent jamais au pays. Les mariages mixtes sont nombreux, à tous les niveaux de l’échelle sociale. La noblesse thaïe est encouragée à s’associer aux grandes familles chinoises, y compris par le mariage, chose impensable dans les pays voisins colonisés, Malaisie, Philippines ou Indes néerlandaises, où les préjugés raciaux européens et la stratégie de la division ethnique interdisent de fait cette mixité. Si les nouveaux arrivants maintiennent certains de leurs particularismes, de fait une intégration progressive a lieu. Kenneth Landon, un universitaire américain, fait ainsi le portrait amusant, dans son livre « The Chinese in Thailand » paru en 1941, d’un lukchin sino-thaï. « Un marchand chinois important au visage clairement chinois, dont le père était Chinois et la mère thaï, fut offensé d’être traité de « Chek », de façon ludique. Et cela malgré le fait que les affiches de sa boutique étaient en chinois, qu’il parlait deux dialectes chinois, qu’il faisait ses comptes en chinois, envoyait ses enfants à une école chinoise. Il parlait lui-même thaï parfaitement, se considérait comme Thaï […] »

« N’épouse pas une Siamoise » disaient les mères teochiu avant de laisser partir leur fils.

Symbole de cette intégration, les noms des lukchins, à l’origine composé de deux syllabes – le clan et le nom personnel – sont progressivement thaïsés, prenant une consonance générale thaïe, mais toujours reconnaissables à leur longueur. Au XXe siècle, apparaît néanmoins le terme « huaqio » – personne chinoise résidant à l’étranger – pour désigner les nouveaux immigrés chinois qui conservent un lien fort avec la Chine. Pour la première fois, des femmes et des familles entières s’installent au Siam. Les mariages inter-ethniques déclinent rapidement. L’enfant chinois remplace le lukchin et ses sympathies et loyautés sont dirigées vers la mère-patrie chinoise. L’intégration s’en trouve compliquée.

Photo d'Aniko Palanky

Dans une rue de Chinatown.

Paul Morand, dans « Rien que la terre », consacre quelques pages aux deux mois qu’il passe au Siam en 1925. « Le Sampeng, ou quartier chinois de Bangkok, c’est la Chine du Sud, hors de Chine, la même qu’à Singapour, Cholon, Hanoï, Manille. Tout le monde connaît le Chinois envahissant, avide, travailleur, maigre dans les rues, gras dans les boutiques, xénophobe, soumissionnant toujours au plus haut, mettant la main sur tous les monopoles, prêtant aux pauvres pour leurs besoins, aux riches pour leurs plaisirs, le dernier couché, le premier levé, réveillant tout le monde avec ces pétards destinés à chasser les mauvais esprits de la nuit, vivant sur le pays, pompant ses réserves, les versant dans des banques chinoises, subsistant grâce à des coopératives chinoises, afin de n’enrichir que des Chinois, affilié à des sociétés politiques secrètes et ne quittant le lieu de ses bénéfices qu’en cercueil. Tous les gros travaux, tout le commerce du Siam sont chinois, dans les villes du moins. Les Chinois méprisent les Siamois, qui le leur rendent, mais ils paraissent moins haïs qu’en Indo-Chine. »

Les changements dans le processus d’assimilation connu jusque là commencent à provoquer des tensions entre les nouveaux arrivants et la population locale.

Un sentiment d’humiliation est partagé par nombre de Chinois arrivant au Siam après les traités inégaux et les guerres qui ont marqué l’Empire du Milieu durant la seconde moitié du XIXe siècle. Par delà les classes sociales et les origines diverses, un sentiment national naît. Des projets communs commencent à voir le jour entre les différentes communautés qui se côtoyaient jusque là mais restaient largement isolées les unes des autres. L’hôpital Tian Fa, à l’est de Chinatown, est le témoin de cette époque. Ouvert en 1905, il est le fruit d’une collaboration entre les cinq principales communautés de Chinois au Siam (Teochiu, Hakka, Cantonais, Haïnanais et Hokkiens). Offrant initialement des soins de médecine chinoise, longtemps gratuits pour les indigents, l’hôpital propose également un service de médecine occidentale. Le sanctuaire situé dans sa cour abrite une belle statue chinoise de bois de santal, vieille de 400 ans, représentant Kuan Yin, la déesse de la miséricorde.

Le Roi singe est l’un des principaux personnages de la culture chinoise. Vénéré en tant que divinité taoïste dans de nombreux temples, un petit sanctuaire de la rue Charoen Krung en offre de nombreuses représentations.

Le Roi singe est l’un des principaux personnages de la culture chinoise. Vénéré en tant que divinité taoïste dans de nombreux temples, un petit sanctuaire de la rue Charoen Krung en offre de nombreuses représentations.

Les sociétés secrètes, officiellement interdites au Siam en 1897, évoluent et se transforment en associations légales philanthropiques. Elles financent temples, écoles, cliniques, hospices et cimetières. La fondation Poh Teck Tung, dont les ambulances sillonnent encore aujourd’hui les rues de Bangkok pour être les premières sur les lieux des accidents de la route, est créée en 1909. Ses missions : rassembler les corps des indigents et les enterrer selon les rites, aider les handicapés et les victimes de catastrophes naturelles, ou financer des événements religieux. Elle est fondée sur les enseignements du vénérable Tai Hong, moine bouddhiste du XIe siècle qui, lors d’une épidémie, enterra les corps des morts et ouvrit des cliniques pour traiter les malades. Son siège est toujours à Chinatown.

L’école Pey Ing, dans le sud du quartier, qui est créée en 1920, est financée au départ par de riches Teochiu. Les premières écoles chinoises avaient ouvert à Bangkok une dizaine d’années plus tôt, car il était devenu difficile financièrement pour les familles aisées de continuer à envoyer les fils étudier en Chine. La nouvelle école, construite par un architecte italien dans un style néo-classique colonial, accueille 500 garçons lors de la première rentrée. Le mandarin remplace le teochiu dès 1922 en tant que langue d’apprentissage. L’école, située près du Lao Pun Thao Kong, est toujours en activité, mais les cours ont désormais lieu en thaï exclusivement, et l’anglais et le mandarin sont enseignés en tant que langues étrangères.

Le premier journal siamois en langue chinoise paraît en 1907. Les pages des quotidiens sont souvent affichées sur les murs de la ville afin que les habitants puissent les lire gratuitement. Ils donnent des nouvelles de Chine et reflètent les divisions politiques qui agitent l’Empire, alors que la dynastie Qing vit ses dernières années.

Alors que se multiplient écoles et journaux dans une communauté de plus en plus nombreuse et puissante au sein du royaume siamois, les dirigeants du pays commencent à s’inquiéter de la place prise par ces Chinois dans l’économie, le commerce, les ports, le transport, les services, la production. Pas une activité ne semble échapper à leur emprise.

Au fond de la plupart des ateliers du quartier de Siang Gong, caché derrière des montagnes de pièces détachées, l’autel des ancêtres. Le bateau suspendu rappelle que les ancêtres des mécaniciens du quartier étaient souvent des Hokkiens, peuple de marins.

Au fond de la plupart des ateliers du quartier de Siang Gong, caché derrière des montagnes de pièces détachées, l’autel des ancêtres. Le bateau suspendu rappelle que les ancêtres des mécaniciens du quartier étaient souvent des Hokkiens, peuple de marins.

Le témoignage du militaire et explorateur Etienne Lunet de la Jonquière est à ce titre éclairant. « De tous les Asiatiques étrangers, les Chinois sont certainement ceux qui tiennent la plus grande place dans le royaume de l’éléphant blanc. Ils sont plus de 200 000 à Bangkok, dans le Sampeng, dans les marchés, dans les rues commerçantes […] On en trouve à tous les échelons du monde commercial et industriel, depuis le scieur de tek millionnaire dont les établissements accaparent plus d’un kilomètre de rives au faubourg de Samsen, jusqu’au marchand de berlingots et au montreur de marionnettes qui dresse ses tréteaux dans les carrefours entre quatre quinquets fumeux. Ils sont tout et font de tout […] ; ils sont universels. Quelques-uns parlent l’anglais, presque tous se mettent vite à apprendre les quelques mots de siamois qui sont nécessaires à leurs transactions journalières ; leurs enfants fréquentent d’ailleurs assidûment les écoles qui leur sont ouvertes et y occupent facilement les premières places.

Face à cette omniprésence chinoise dans le pays, le gouvernement siamois a une approche interventionniste : les sociétés secrètes sont interdites, des patrouilles de police plus nombreuses ont lieu dans le quartier chinois, les activistes politiques sont déportés. Mais se pose même la question de la loyauté d’une communauté qui s’assimile de plus en plus difficilement.

En 1908, du haut d’un balcon situé à Sampeng à l’intersection des rues Phlitphon et Tao Lane, le révolutionnaire chinois Sun Yatsen fait un discours très remarqué de la population. Voulant mettre fin à la dynastie mandchoue des Qing au pouvoir en Chine depuis 1644, c’est sa troisième visite à Bangkok depuis 1903. Il souhaite rassembler au Siam un support moral et trouver des financements. Les premières visites ont été peu fructueuses car les dirigeants de la communauté, bien que traditionnellement opposés au pouvoir mandchou, ne comprennent pas la notion de république, et soutiennent la monarchie absolue thaïlandaise. Mais lors des visites suivantes, Sun Yatsen essaie de toucher directement la population. Beaucoup de migrants ayant quitté la Chine pour échapper à la pauvreté et aux difficultés liées au régime mandchou corrompu sont sensibles aux thèses prônées par le révolutionnaire. Après le discours de 1908, beaucoup de Chinois de Sampeng coupent leur queue de cheval pour se démarquer des Qing et en signe de rejet du joug mandchou. Le balcon est aujourd’hui encore visible et le carrefour porte le nom de « Carrefour de l’oraison » (Si Yaek Pathakatha).

Sun Yatsen en 1912.

Sun Yatsen en 1912.

Le pouvoir siamois est au départ hostile au mouvement révolutionnaire de Sun Yatsen. Menaçant la stabilité politique du pays, celui-ci est d’ailleurs invité à quitter le pays après ses premières visites. Mais les grèves de 1910, auxquelles il est opportunément opposé, permettent au mouvement révolutionnaire d’affirmer sa loyauté au pouvoir siamois, tandis que les conservateurs responsables de la communauté chinoise et les chefs de triades clandestines sont décridibilisés.

Les grèves de 1910 sont dues à l’abandon du « phuk pi », la taxe de travail spécifique payée par les Chinois. Ceux-ci étant désormais soumis à la même contribution financière que celle imposée aux Thaïs, ce qui représente une augmentation substantielle de la somme à payer, les dirigeants de la communauté veulent montrer à l’élite siamoise que les Chinois ont la maîtrise du commerce. Ils décident de paralyser le centre de Bangkok. Le mouvement de grève dure trois jours, jusqu’à ce que Rama V appelle l’armée et que l’ordre soit restauré dans le sang. De nombreux travailleurs et dirigeants sont arrêtés et, pour la première fois, la communauté chinoise est vue comme un problème au Siam. La royauté et l’intelligentsia ont le sentiment que l’assimilation ne fonctionne plus.

Après les grèves de 1910, la communauté chinoise est vue comme un problème au Siam pour la première fois

La révolution Xinhai de 1911 voit la chute du régime mandchou en Chine et l’instauration d’une République à Nankin. Si la révolution est accueillie avec joie à Bangkok, ses débuts sont difficiles et la Chine se divise bientôt entre chefs de guerre au nord et nationalistes du Kuomintang – le parti fondé par Sun Yatsen après la révolution – au sud. La communauté chinoise de Sampeng est au départ très favorable aux seigneurs du nord mais le parti nationaliste, dirigé par Chiang Kaï-chek après la mort de Sun Yatsen, parvient finalement à gagner les suffrages de la population chinoise du Siam au milieu des années 1920.

Chiang Kaï-chek lance bientôt une chasse aux sorcières contre les communistes du Guangdong. De nouvelles arrivées massives de Chinois ont lieu au Siam en 1927. De nombreuses femmes ainsi que des professeurs et d’autres membres de l’intelligentsia éduquée rendent cette immigration encore moins assimilable que les précédentes, mais permettent la création de très nombreuses écoles chinoises et de journaux en langue chinoise, ainsi que l’ouverture de clubs d’études et d’associations politiques. De nombreux militants communistes entrés au Siam entre 1927 et 1929 enseigneront dans les écoles chinoises.

De l’apparition du nationalisme thaï au Coup d’État de 1932 : des Chinois à la fois acteurs et boucs-émissaires

Les règnes de Mongkut et de Chulalongkorn sont une période de profondes transformations pour le Siam. Reposant traditionnellement sur les trois piliers brahmaniques de la monarchie, du système administratif et du contrôle de la population via le phraï – travail forcé – et l’esclavage, le pays va se transformer en quelques décennies en un État-nation. Rama V cherche à moderniser le pays pour lui éviter la colonisation tout en gérant les changements sociaux liés à l’arrivée du capitalisme et adopte une nouvelle doctrine – Nation, Religion et Roi – qui reste en vigueur aujourd’hui. La monarchie thaïlandaise devient le lieu de convergence de composantes ethniques diverses, le roi personnifiant les valeurs religieuses, sociales et politiques. Peu importe son origine, un vrai Thaï se doit d’être loyal à son roi : le Siam devient une nation.

Le Roi Mongkut et le Prince Chulalongkorn, au milieu des années 1860.

Le Roi Mongkut et le Prince Chulalongkorn, au milieu des années 1860.

Le système de collecte de l’impôt est centralisé et les monopoles sur les ressources naturelles, les denrées essentielles, ainsi que sur l’opium, le jeu et l’alcool abandonnés. Le phraï est libéralisé et l’esclavage progressivement abandonné, jusqu’à son abolition complète en 1905. Alors que la population siamoise est presque entièrement dédiée à l’agriculture, les Chinois, prêts à travailler plus longtemps et dans des conditions souvent plus dures, sont très majoritaires sur les docks, dans les moulins à riz et dans les services. La centralisation administrative, notamment de la collecte de l’impôt, affaiblit par ailleurs le lien qui existait entre la royauté et les Chinois qui géraient les monopoles.

A la mort de Chulalongkorn en 1910, son fils lui succède sous le nom de Vajiravudh (Rama VI). Ayant étudié à Oxford, celui-ci est très influencé par l’antisémitisme européen et voit l’occasion de souder le destin national de son peuple par l’exacerbation des sentiments anti-chinois. Son article « The Jews of the Orient » (Les Juifs de l’Orient), écrit sous pseudonyme en 1914 est un décalque saisissant du traditionnel discours antisémite en vigueur alors en Europe. Il accuse les Chinois de tout ce qui est traditionnellement reproché aux Juifs : inassimilables en raison de leur loyauté avant tout raciale et de leur sens de leur supériorité, ils considèreraient leur résidence au Siam comme temporaire, et n’auraient pour seul but que de gagner le plus d’argent possible ; ils forceraient leurs femmes siamoises à devenir chinoises et éduqueraient leurs enfants à la chinoise ; opportunistes et hypocrites, ils voudraient tous les privilèges mais refuseraient les obligations de la citoyenneté ; face à l’Etat ils seraient perfides, secrets et rebelles et parasiteraient l’économie thaïe en important leurs produits de Chine tout en épuisant la richesse du pays…

Le Roi Vajiravudh

Le Roi Vajiravudh.

Mais les mesures anti-chinoises réellement mises en place restent légères à cette époque. Des conflits ont lieu pour le contrôle de l’éducation de la communauté chinoise au Siam, les écoles chinoises devant favoriser une assimilation de leurs élèves via des cours d’histoire thaïlandaise et de langue thaïe ; les associations chinoises sont également contrôlées de plus près. Les anoblissements de riches Chinois, qui étaient courants auparavant et permettaient de rapprocher les élites siamoises de la bourgeoisie chinoise, sont abandonnés. Ce raidissement se produit alors que l’immigration connaît un pic : la période 1918-1931 voit s’installer au Siam plus de 1,3 million de Chinois.

Les réformes entreprises par Mongkut et Chulalongkorn durant la seconde moitié du XIXe siècle, si elles sont nécessaires pour éviter au pays d’être colonisé par les puissances européennes, n’en affaiblissent pas moins la monarchie en la sécularisant. La nouvelle élite bureaucratique et militaire a de plus en plus de mal à supporter l’inégalité de traitement entre les aristocrates de naissance médiocrement qualifiés qui monopolisent les postes de direction, au détriment de roturiers éduqués dont la promotion se fait exclusivement au mérite. Cette nouvelle élite demande par ailleurs un meilleur partage des richesses et la mise en place d’un nationalisme réellement populaire, alors que la monarchie absolue est, selon eux, synonyme d’arriération et de status quo.

Un groupe appelé « les Promoteurs », composé à la fois de militaires et de civils de la nouvelle élite, prend le pouvoir le 24 juin 1932. Parmi eux, Pridi Banomyong, un lukchin né en 1900, qui entre dans la bureaucratie d’État juste avant que les mesures anti-chinoises de Rama VI n’interdisent le recrutement de Chinois dans les rangs des fonctionnaires. Étudiant à Paris en 1920, il rencontre Phibun Songkram et Khuang Aphaiwong, autres membres des Promoteurs. Le membre le plus âgé des révolutionnaires de 1932 est le colonel Phraya Phahon-Phonphauhasena : né en 1887 d’un père lukchin qui avait reçu le titre nobiliaire de « phraya », il est l’un des premiers étudiants non issus de la famille royale à étudier à l’étranger, en Allemagne.

Pridi Banomyong.

Pridi Banomyong.

Après la prise du pouvoir, les militaires font appel aux bureaucrates du groupe des francophiles de Pridi Banomyong, influencés par les idées marxistes. Ceux-ci proposent de s’attaquer à la pauvreté rurale, aux inégalités de richesse et à la stratification du système économique. Mais les anglophiles et militaires du groupe des Promoteurs, par crainte du bolchévisme, forcent bientôt Pridi à l’exil. Les Chinois sont désignés comme boucs émissaires de l’échec du gouvernement à régler les problèmes et, alors que la révolution de 1932 a été largement rendue possible grâce aux Sino-Thaïs assimilés – qui représentaient un tiers des membres du nouveau Sénat – une politique anti-chinoise inédite va être mise en place au cours des années suivantes. Ce paradoxe reflète le conflit interne au sein de la communauté chinoise entre lukchins intégrés dans la société thaïlandaise, qui ont souvent rejoint les classes supérieures, et nouveaux émigrants orientés vers la Chine, parlant des dialectes chinois dans leur vie quotidienne et ayant conservé leurs coutumes d’origine.

De nombreuses professions sont progressivement interdites aux Chinois, alors que la taxe de séjour pour les étrangers est multipliée par 6 entre 1921 et 1938. Le nombre d’heures d’enseignement du chinois dans les écoles est limité, et sur les 270 écoles chinoises que compte le pays en 1933, la plupart doivent fermer au cours des années suivantes. Il ne reste également qu’un seul journal en langue chinoise en 1939. Si les mesures anti-chinoises ne s’attaquent jamais aux personnes, un climat de suspicion est encouragé, et le fossé séparant la communauté chinoise des Siamois grandit.

La Seconde Guerre mondiale : les Chinois en porte-à-faux

Après l’invasion de la Chine par l’Armée impériale japonaise en 1937, des grèves et boycotts ont lieu à Bangkok contre les entreprises japonaises. Les dirigeants siamois, eux, se sont alignés officiellement sur le Japon, considérant l’impérialisme nippon favorable aux intérêts du Siam, alors que les puissances occidentales démocratiques représenteraient l’ennemi historique.

Le maréchal Phibun Songkram.

Avec l’arrivée au pouvoir du maréchal Phibun Songkram, qui devient Premier ministre en 1938, les mesures anti-chinoises se multiplient : nombreuses professions interdites, arrestations et expulsions, écoles et journaux doivent fermer, assassinats de leaders de la communauté, thaïsation obligatoire des prénoms et noms de famille. Phibun Songkram décide de changer le nom du pays : le Siam devient la Thaïlande.

Avec l’arrivée au pouvoir du maréchal Phibun Songkram en 1938 les mesures anti-chinoises se multiplient

Les troupes japonaises entrent sur le territoire thaïlandais en décembre 1941 en vue de l’invasion de la Malaisie. Le gouvernement collabore quasi immédiatement avec l’occupant, dans l’objectif de profiter de l’hégémonie japonaise afin d’étendre le territoire du pays et d’asseoir sa domination régionale. Des mesures anti-chinoises supplémentaires suivent : réservation de postes supplémentaires aux Thaïs, interdiction de résider dans certaines zones et provinces.

Mais les premières tensions entre le Japon et la Thaïlande apparaissent dès 1942. Le Japon se comporte en Thaïlande comme en territoire occupé, ses troupes sont agressives et ignorent les lois thaïlandaises. De la main d’oeuvre est demandée par les Japonais au gouvernement thaïlandais pour construire le chemin de fer entre Bangkok et Rangoon. Phibun refuse d’envoyer des travailleurs thaïlandais et ordonne le recrutement forcé de main d’oeuvre chinoise. Près de 50 000 coolies sont recrutés entre mai et août 1943, dont beaucoup contre leur volonté. Les conditions de travail terribles sur le « Chemin de fer de la mort » coûteront la vie à 90 000 civils et 16 000 prisonniers de guerre.

En décembre 1943, les Alliés commencent à bombarder Bangkok et la Thaïlande entreprend un rapprochement avec Chiang Kaï-chek. A l’intérieur du pays, la politique anti-chinoise est abandonnée : des journaux chinois sont de nouveau autorisés et des décorations remises à des leaders chinois. Phibun est finalement renversé en août 1944.

Le renouveau de l’après-guerre

Après la rédition du Japon en septembre 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, Seni Pramoj, résistant et ancien ambassadeur aux États-Unis, devient Premier ministre, et cherche l’appui de la Chine pour éviter une condamnation internationale de la Thaïlande. Ce rapprochement permet l’établissement de relations diplomatiques formelles entre la Thaïlande et la République de Chine en janvier 1946 et l’ouverture de la première ambassade de Chine à Bangkok en octobre de la même année. Les Chinois résidant en Thaïlande n’ont plus besoin de s’adresser aux sociétés secrètes et aux organisations de Chinois d’outre-mer lorsqu’ils ont besoin d’assistance et de protection.

Seni Pramoj.

Seni Pramoj.

La Thaïlande est temporairement rebaptisée Siam. Les écoles chinoises rouvrent leurs portes, elles seront plus de 400 en 1948. Les journaux de la communauté reparaissent également en grand nombre. Les membres de l’élite n’hésitent plus à proclamer leurs origines et reprennent souvent leur nom chinois. Une nouvelle vague d’immigration voit arriver 86 000 Chinois en 1946, ce qui pousse le gourvernement à mettre des quotas en place et le nombre de nouveaux arrivants est limité à 10 000 en 1947.

Mais le coup d’État militaire d’avril 1948 voit le groupe du Soi Rachakru remettre Phibun Songkram au pouvoir : les quotas d’immigration passent alors à seulement 200 personnes par an en 1948 et le Siam reprend définitivement le nom de Thaïlande.

En Chine, la République populaire de Chine est proclamée le 1er octobre 1949 par Mao. Chiang Kaï-chek et deux millions de nationalistes se réfugient à Taïwan. La communauté chinoise d’outre-mer est choquée par la défaite. Des villages peuplés par d’anciens soldats du Kuomintang voient le jour dans le nord de la Thaïlande. L’immigration chinoise en Thaïlande va rester très basse pendant une vingtaine d’années car les frontières de la République populaire de Chine sont fermées.

En Thaïlande, l’éducation chinoise souffre de la politique d’assimilation nationaliste. Ceux qui souhaitent rester doivent thaïser leurs noms. Les associations chinoises se désorganisent. Les Chinois de Thaïlande ne se définissent plus par le nationalisme, mais contribuent à l’émergence d’une nouvelle identité thaïlandaise au sein d’un nouvel équilibre géopolitique mondial. La Thaïlande aligne sa politique extérieure sur les États-Unis, notamment dans sa dimension anti-communiste. Pour circonscrire les influences, le gouvernement limite alors les écoles chinoises, suspectées de sympathies communistes, et les surveillent étroitement.

La politique économique nationaliste de Phibun Songkram réussit à contrecarrer la traditionnelle domination chinoise dans l’économie thaïlandaise. Les banques et les assurances se développent. Mais les grandes entreprises d’Etat – les conglomérats – dirigées par l’élite militaire ne sont pas efficaces et le manque d’expertise les oblige à réembaucher des cadres sino-thaïs.

Même si les frontières sont en principe fermées entre la prise de pouvoir par les communistes en Chine en 1949 et les années 1970, les liens culturels entre la Chine et la Thaïlande ne sont pas coupés. On compte jusqu’à 50 troupes de théâtre chinois à Chinatown et la rue Yaowarat abrite cinq salles de spectacle dans les années 1950, dont les plus grandes ont près de 400 places. Les opéras traditionnels chinois, dont chaque représentation peut durer entre quatre et cinq heures, sont plus qu’un simple divertissement : ils servent également à propager des préceptes moraux et sont joués, avant la création de théâtres dédiés, dans les sanctuaires ou dans des salles improvisées lors des festivals. Les habitants comprenant de moins en moins les dialectes chinois, une traduction est souvent nécessaire pour les rendre accessibles et des opéras chinois en langue thaïlandaise voient même le jour…

L'Âge d'or de Yaowarat, en 1956.

L’Âge d’or de Yaowarat, en 1956.

Alors que le septième art gagne en popularité, de nombreux théâtres vont se reconvertir en salles de cinéma. Les films de République populaire de Chine continuent à être montrés dans les cinémas de Yaowarat dans les années d’isolement, tout comme ceux de Hong Kong ou de Singapour. Le théâtre Ching Hua, sur Yaowarat, ouvert dans les années 1930, fonctionnera encore dans les années 1990 avant d’être converti en. Le Chinatown Rama, également sur Yaowarat, offre encore aujourd’hui une double projection – un film thaï d’abord, puis une production américaine – pour 60 bahts la séance. Son hall d’entrée délicieusement rétro et sa petite salle aux sièges désormais défoncés sont les derniers témoins de cette époque.

Le Chinatown Rama, l’un des derniers cinémas de Yaowarat encore en activité, offre une séance pour 60 bahts. Les amateurs seront comblés par le confort moelleux de sa salle et par l’escalier du hall d’entrée, effet vintage garanti.

Le Chinatown Rama, l’un des derniers cinémas de Yaowarat encore en activité, offre une séance pour 60 bahts. Les amateurs seront comblés par le confort moelleux de sa salle et par l’escalier du hall d’entrée, effet vintage garanti.

Au sud de Chinatown, dans le quartier de Talat Noi, pas de cinémas, mais des rues aujourd’hui encore envahies par des montagnes de pièces détachées. Les descendants des forgerons et chaudronniers hokkiens se sont reconvertis dans l’industrie mécanique. Grâce au recyclage de pièces mécaniques usées provenant de surplus ou de pays voisins, le quartier a participé au redressement économique de la Thaïlande dans les années 1950. Depuis, les mécaniciens de Siang Gong approvisionnent l’industrie thaïlandaise en pièces de rechange peu chères. Automobiles, camions, tuk-tuk, mais aussi frigos ou pompes, bénéficient de ce recyclage traditionnel. Un artisanat particulier qui a permis également la construction de moteurs économes en essence ou moins polluants. Des étudiants en mécanique viennent apprendre sur le tas et chercher des pièces. Les jolies shop houses du quartier sont certes parfois un peu cachées par les empilages plus ou moins stables de pièces, mais ce décor particulier qui continue à faire vivre économiquement une bonne partie des habitants est également un argument touristique unique.

Dans les ruelles du quartier de Siang Gong, l’art thaïlandais de la sédimentation est poussé à son extrême.

Dans les ruelles du quartier de Siang Gong, l’art thaïlandais de la sédimentation est poussé à son extrême.

La fin de l’âge d’or de Yaowarat mais une puissance économique sino-thaïe sans précédent

Le coup d’Etat de 1957 puis l’arrivée au pouvoir du maréchal Sarit signent la liquidation définitive de l’héritage des « Promoteurs » de 1932 et la reprise du pouvoir par les élites royales. La faction militaire de Phibun est purgée dans l’appareil d’Etat. L’orientation du nouveau gouvernement est strictement pro-américaine et encourage l’entreprise privée comme moteur du développement économique, au détriment des grands conglomérats. Au cours des années 1960, les grandes familles chinoises et les classes moyennes, largement sino-thaïes elles aussi, sont soutenues afin de limiter la propagation des idées communistes. Les Chinois ne sont plus considérés comme un problème et c’est au contraire leur rôle positif dans le développement du pays qui est mis en avant.

La rue Yaowarat.

La rue Yaowarat, une nuit de 2015.

L’âge d’or des années 1950 est terminé pour le quartier chinois, connu désormais sous le nom de Yaowarat plutôt que sous celui de Sampeng. Les riches Sino-Thaïs le quittent progressivement pour s’installer dans d’autres quartiers plus modernes, moins denses, où les infrastructures et les habitations sont mieux adaptées aux nouveaux modes de vie. Les entreprises également ont tendance à se délocaliser. L’avenue Petchaburi est créée en 1967 et va bientôt abriter de nombreuses sociétés. C’est la fin de Yaowarat en tant que centre du commerce à Bangkok.

Avec la révolte populaire de 1973, les conglomérats, renforcés par la croissance économique, se débarrassent des généraux qui occupaient leurs conseils d’administration. Mais le coup d’État de 1976 entraîne la mise en place de nouvelles mesures anti-chinoises, notamment dans le domaine de l’éduction, avec la limitation à cinq heures d’enseignement hebdomadaire du mandarin et l’interdiction d’ouvrir de nouvelles écoles chinoises, qui ne sont plus que 30 en 1980.

Les décennies suivantes voient la nouvelle bourgeoisie chinoise reprendre pied dans la vie politique du pays et promouvoir ses intérêts. Les élites politico-économiques chinoises ne rencontrent en Thaïlande aucun obstacle pour placer leurs membres aux plus hauts niveaux. Pour l’historien américain Sterling Seagraves, qui en 1995 consacre son livre « Lords of the Rims » aux expatriés chinois sur le pourtour du Pacifique, le développement économique thaïlandais serait essentiellement dû à une trentaine de conglomérats, dont seulement deux ne seraient pas contrôlés par des entrepreneurs sino-thaïs.

80% des capitaux thaïlandais sont détenus par une population d’origine chinoise représentant entre 8 et 16% de la population

La Thaïlande est probablement le pays de la région où l’influence de la diaspora chinoise est la plus forte. En 2003, dans « Le Destin des fils du dragon », Arnaud Leveau, actuellement chargé de recherche au Centre d’études de l’ASEAN à l’université Chulalongkorn à Bangkok, évalue à 80% la part des capitaux thaïlandais détenus par la population d’origine chinoise, alors que celle-ci ne représenterait que 8 à 16% de la population totale du pays. Tous les Thaïs présents dans la liste des plus grandes fortunes de Forbes en 2015 sont d’origine chinoise et dominent la plupart des secteurs : alimentaire, médias, assurances, secteur médical ou encore distribution.

Boutique de Chinatown

Boutique de Chinatown.

Avec la montée en puissance de la Chine continentale, être d’origine chinoise est désormais un motif de fierté. Jean Baffie, sociologue et anthropologue spécialiste de la Thaïlande cite, dans un article de 1999 consacré aux Chinois du pays, une anthropologue de l’université Chulalongkorn qui dit, en parlant d’hommes d’affaires sino-thaïs : « Ils sont chinois, ils ont toujours été chinois, ils le resteront et c’est une chance pour la Thaïlande qui profite ainsi de leur savoir-faire et de leurs réseaux ».

Crapauds vivants à Talat Kao, Chinatown.

Crapauds vivants à Talat Kao, Chinatown.

Sampeng, Yaowarat, Chinatown

Ce petit quartier de Bangkok, dont le nom change selon l’époque et celui qui l’évoque, reste une exception dans la mégalopole qu’est devenue Bangkok. Couvrant une superficie de moins de 2 km2, et ne correspondant pas à une zone administrative précise dans la nomenclature officielle des districts de la capitale, il reste l’une des communautés chinoises d’outre-mer les plus denses, rivalisant avec Hong Kong ou Singapour.

Dans « Le tour de la prison », recueil de récits de voyage en Asie paru de façon posthume en 1991, Marguerite Yourcenar réussit, en un raccourci saisissant, à saisir son charme : « ce quartier chinois, qui serait sordide si la puissante vie pouvait jamais l’être »… Certes, la rue Yaowarat n’est plus le centre commercial et culturel de Bangkok qu’elle était dans les années 1950 ; le pont de Saphan Han était probablement bien plus pittoresque au début du XXe siècle qu’il ne l’est devenu, entre la tôle et la boue ; bien entendu, les rives du Chao Phraya, lorsqu’elles étaient occupées par une succession ininterrompue de jonques, devaient faire une plus grande impression que depuis la navette fluviale.

L’arrivée du métro l’an prochain, celle des hipsters en cours, l’ignorance de ceux qui vivent là pour le patrimoine architectural qui les entoure, les tentatives que font d’autres pour le préserver : peu importe le nom qu’on lui donne, ce quartier historique reste vivant et étonnant, anti-moderne et contemporain à la fois, promis peut-être à renaître dans une ville qui change.

Il reste en tous cas le témoin privilégié de cette présence ancienne des Chinois au Siam et de l’histoire d’une minorité qui a su transformer son pays d’accueil. Il continue d’être habité par les fantômes des générations qui s’y sont succédées depuis plus de 200 ans, et par des habitants en chair et en os qui y vivent et y travaillent. Même ceux qui l’ont quitté, lui préférant les condominiums confortables du centre-ville ou les maisons cossues des banlieues résidentielles, y reviennent pour se rendre dans les sanctuaires de leur communauté d’origine lors des fêtes traditionnelles ou pour retrouver, dans les vieux marchés chinois, le goût de leur enfance.

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