Quelques portraits de Chinatown

Mes derniers mois ont été dédiés principalement à l’écriture d’un numéro spécial du magazine francophone de Thaïlande, qui s’appelle Gavroche. Ce numéro 250 est dédié au quartier chinois de Bangkok, qui, selon les époques et les personnes, s’appelle Sampeng, Yaowarat ou Chinatown. Le magazine sort ces jours-ci, mais pour ceux qui, vivant ailleurs qu’en Thaïlande – quelle drôle d’idée ! – ne peuvent se le procurer, je mettrai ici les textes que j’ai écrits. Ce n’est pas comme de feuilleter un journal papier, mais c’est déjà ça.

Le dossier est constitué grosso modo de trois parties. Un long article historique sur la vie des Chinois au Siam puis en Thaïlande, en particulier depuis la création de Bangkok à la fin du XVIIIe siècle. Une enquête sur les perspectives de Chinatown, alors que l’arrivée du métro prochainement va entraîner une poussée immobilière, et que de nouveaux lieux, notamment culturels et artistiques, ouvrent dans un quartier qui avait été jusque là tenu à l’écart des évolutions qu’a connues la capitale thaïlandaise depuis une quarantaine d’années. Et enfin une série de portraits d’habitants de Chinatown, rencontrés un peu par hasard, sans volonté d’exhaustivité, mais pour essayer de comprendre ce que peut être le quotidien de ceux qui vivent et travaillent dans ces rues.

Voilà aujourd’hui quelques-uns de la douzaine de portraits réalisés, avec les belles photographies d’Anikó Palánky (à l’exception de celle de Chualit ci-dessous), qui m’a accompagné dans ces déambulations chinatowniennes… La suite bientôt !

Chualit, le vendeur d’or

Derrière son comptoir, dans l’une des innombrables boutiques d’achat et de vente d’or que compte la rue Yaowarat, l’une des principales artères de Chinatown, Chualit l’admet volontiers, il n’a pas fait d’études à l’université. Mais cet homme rond et affable ajoute fièrement qu’il lui a fallu six années d’apprentissage pour être capable de reconnaître la qualité de l’or à l’oeil nu.

Armé d’une simple petite loupe, il met à peine quelques secondes pour faire une proposition à ses clients qui sont venus faire expertiser le bijou dont ils souhaitent se séparer. Parfois, il s’agit d’un petit morceau d’or informe, vestige d’un temps où c’était sous la forme de ce métal précieux que se constituaient les bas de laine.
ChualitChualit pèse l’objet, l’examine rapidement puis note sa proposition sur un petit papier qu’il tend au client. Il arrive souvent que celui-ci, déçu par l’estimation faite, aille voir la boutique d’à côté, où l’offre sera pourtant similaire, les marchands d’or de Yaowarat étant une profession structurée où nul ne se risque à casser les prix.

Le prix de l’or, qui varie quotidiennement, est affiché sur la porte d’entrée du magasin. Fait amusant, le poids de l’or s’exprime en Thaïlande dans une unité de mesure qui porte le même nom que l’unité monétaire : le baht. L’affiche dit donc ces jours-ci qu’un baht d’or (qui équivaut à 15.2 grammes) vaut 18.800 bahts.

L’or n’est pas une tradition familiale chez Chualit, dont le père, né en Chine, s’est installé en Thaïlande dans l’immédiat après-guerre. Il parle bien un peu le dialecte teochiu, mais c’est en thaï que se font la plupart des échanges avec ses clients.

Il a fait tout sa carrière comme simple employé. A 60 ans, il ne regrette pas que ses enfants fassent autre chose. Le business n’est plus si bon, les gens achètent moins d’or depuis qu’ils mettent leur argent à la banque.

Tawan Suvantamee, l’ingénieur-pharmacien

Il règne sur la pharmacie Chao Krom Poe, voisine du Wat Chakrawat, au sud-ouest de Chinatown.

Les cheveux blancs un peu clairsemés, il va et vient entre les clients et son équipe de préparateurs pesant des poudres et des racines sur d’antiques balances métalliques.

La plus ancienne pharmacie de Bangkok, spécialisée en médecine traditionnelle thaïlandaise, a ouvert il y a 124 ans et n’a pas du changer beaucoup depuis. Un grand meuble en bois orné d’innombrables tiroirs court le long de l’un des murs. Occupant toute la surface de la vaste pièce unique, ouverte sur la rue, des caisses d’herbes et de plantes aux parfums entêtants. Dominant le tout, la photo de l’arrière-grand-père de Tawan Suvantamee, fondateur de l’officine, habillé à la mode de la fin du XIXème siècle.

A plus de 70 ans, Tawan Suvantamee garde de ses années passées en Allemagne, entre 1960 et 1973, un allemand parfait. Incarnant la quatrième génération d’une famille de pharmaciens de Chinatown, il a pourtant étudié l’ingénierie en construction mécanique à Berlin, puis a travaillé à Hanovre. Il y a rencontré sa femme, allemande, et semble garder un excellent souvenir de son séjour, même si, « douze ans en Allemagne, ça suffit ! ». Lorsque sa mère lui demande de revenir l’aider dans la pharmacie familiale, il rentre à Bangkok avec femme et enfants. C’était à la fin 1973, « entre Noël et le Jour de l’an » ajoute-t-il, avec une précision toute germanique.

Tawan

Deux ans d’études de la pharmacopée traditionnelle thaï au Wat Pho plus tard, après avoir mémorisé 750 plantes et les secrets de leurs actions conjuguées contre plus de 60 maladies répertoriées, Khun Suvantamee a repris les commandes de la pharmacie. Aujourd’hui, celle-ci compte plus de 20 employés et des clients dans tout le pays.

Sa famille est thaï, et Tawan prétend « ne pas avoir une goute de sang chinois dans les veines ». Contrairement aux trois pharmacies chinoises situées dans la même rue, on ne trouve dans la pharmacie Chao Krom Poe que de la pharmacopée traditionnelle thaïlandaise. La différence avec la phytothérapie chinoise n’est pas forcément flagrante pour le néophyte. Selon lui elle réside essentiellement dans le type de plantes utilisées. Ses clients viennent habituellement munis d’une ordonnance faite par un médecin thaïlandais ou indien. Mais il pourrait également indiquer la recette adéquate en fonction des symptômes observés.

Aujourd’hui veuf, Tawan a deux fils. Il se rend au moins une fois par an chez celui qui réside au Tyrol, dont la fille épouse un Autrichien le mois prochain. L’autre vit à Bangkok, mais ne reprendra pas la pharmacie. Heureusement, le fils de sa soeur est d’accord pour incarner la cinquième génération familiale le moment venu.

Somjet, le vendeur de tissus

Sampeng Lane, la rue historique de Chinatown, est un étroit corridor de plus de deux kilomètres, dont la largeur n’excède jamais deux ou trois mètres. Protégée des intempéries par des toitures de verre ou de simples bâches, cette rue commerçante autrefois suffocante est désormais largement rafraîchie par les climatisations des boutiques.

Somjet travaille dans une des nombreuses boutiques de vente en gros de tissus de Sampeng Lane, prisées par les créateurs de vêtements de haut de gamme. Depuis une dizaine d’années, il charge et décharge les long rouleaux de soie, de coton ou de lin venant pour la plupart du Japon.

Somjet

Aujourd’hui âgé de 36 ans, il aime ce travail, dit-il un peu pensif, « et n’en changerait pas ». Il travaille six jours par semaine, sauf le dimanche qu’il passe avec ses trois enfants dans l’appartement familial de Bang Khae, à une douzaine de kilomètres de Bangkok.

Inaccessible aux voitures en raison de son étroitesse, Sampeng Lane est parcourue de vespas multicolores hors d’âge transportant notamment, de façon acrobatique, les grands rouleaux de tissu de Somjet.

Jeab, la créatrice de mode islamique

Sur Sampeng Lane, à quelques dizaines de mètres du pont de Saphan Han, une boutique attire l’oeil avec ses mannequins aux hijabs multicolores. Les matières chatoyantes, les couleurs vives et les coupes très originales laissent presque penser que l’on se trouve dans une boutique de chapeaux milanaise.

Avant de se spécialiser sur ce marché, Jeab, la propriétaire de la boutique, fabriquait des accessoires, notamment des bandeaux, pour des marques thaïlandaises. Elle a eu l’idée de se spécialiser dans la mode islamique, un marché en forte expansion en Thaïlande, où vit une minorité musulmane de près de 4 millions de personnes (5.8% de la population), et a ouvert sa boutique il y a deux ans.

« Les musulmans aiment la mode » dit dans un sourire cette femme énergique de 55 ans, de confession bouddhiste. Dessinant elle-même ses modèles, elle a appris l’anglais et l’arabe pour accueillir ses clients originaires des Philippines, de Malaisie, de Bruneï ou des pays du Golfe.

Jeab

Sur les deux étages que comptent la boutique, on trouve tout ce que compte une garde-robe islamique : hijabs et voiles pour femmes, qmis pour hommes. Les tapis de prière viennent de Chine, mais tout le reste est fabriqué dans son usine de Lat Krabang, qu’elle a montée il y a une douzaine d’années.

Jaeb vit dans une maison de sept étages à côté de son usine. C’est là que cette femme divorcée a élevé ses cinq fils, dont trois travaillent également à Sampeng Lane.

Certains de ses arrières-grands-parents sont arrivés de Chine au début du XXème siècle. Elle a préféré Sampeng aux temples du vêtement comme Pratunam car la clientèle musulmane préfère faire ses emplettes à Chinatown, meilleur marché.

Jaeb s’apprête le mois prochain à agrandir son magasin en louant l’espace situé de l’autre côté de la ruelle. Elle y proposera notamment un vaste choix de hijabs pour fillettes.

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