Quelques autres portraits

La suite des portraits de quelques habitants du quartier de Chinatown à Bangkok. Avec des photos d’Aniko Palanky.

Porn et Kaew, les vendeuses de perles du pont

A l’extrémité de la rue marchande de Sampeng Lane, le pont de Sampan Han enjambe le canal Rob Krung, le deuxième des trois anneaux fluviaux entourant la vieille ville de Rattanakosin. A la fin du XIXème siècle, le roi Chulalongkorn, de retour de voyage en Europe, ordonna de remplacer le simple pont de bois alors en place par une réplique du Rialto de Venise. Durant plusieurs décennies, ce très beau pont couvert de boutiques marqua l’entrée dans le quartier chinois de Sampeng. De nombreux bateaux passaient alors sur le canal, aujourd’hui insalubre. Le pont lui-même a été reconstruit dans les années 1970 en béton et recouvert de bâches de plastique. On l’empreinte sans même sans apercevoir, en passant du quartier indien de Pahurat à Chinatown.

Sur le pont, deux marchandes plaisantent et rient. Elles peuvent tout juste s’asseoir dans leur petite boutique adossée où s’empilent des sacs de perles multicolores. Porn a 54 ans, et vend des perles depuis plus de 20 ans sur le pont. Ses parents sont arrivés de la province chinoise méridionale du Guangdong, juste après la seconde guerre mondiale, alors que la guerre civile ravageait la Chine. Elle parle le dialecte teochiu avec son mari et son fils. A 22 ans, celui-ci « s’apprête à devenir ingénieur informatique » et « parle mieux chinois que thaï » selon sa mère, que l’on devine fière.

Porn et Kaew

Kaew a 28 ans et est elle aussi d’origine chinoise. Les ongles peints, un jean déchiré aux genoux, elle est penchée sur son smartphone. Encore célibataire, elle travaille avec Porn depuis quelques années. Les deux voisines habitent dans la même rue de Sampeng, où Porn occupe toujours la maison dans laquelle elle est née.

Les clients de Porn et Kaew sont principalement des fabricants d’accessoires chinois et japonais. Tous les jours, y compris le dimanche, elles ouvrent la boutique à 7 heures. Il arrive souvent que Porn aille vendre sa marchandise dans un marché du matin à quelques rues de là. Elles passent ensuite l’après-midi ensemble dans leur petit magasin du pont de Saphan Lan. Elles prennent quelques jours de vacances lors de la fête de Songkran.

Nit la vendeuse de café ambulante et Bawon, son mari malade 

Assis sur une caisse dans une contre-allée dominant le canal Rob Krung, à l’extrémité de Sampeng Lane, Bawon sirote un sirop de couleur rose. Ce maigre sexagénaire aux pieds nus a les cheveux gris coupés courts et le verbe direct. « J’étais chauffeur de taxi, mais j’ai du arrêter de travailler, car je suis malade. J’ai un cancer du poumon et j’attends de mourir. Je suis pauvre et dans le système thaïlandais, celui qui n’a pas d’argent ne peut pas se soigner correctement ».

Bawon

Une femme vient remplir son verre aussitôt celui-ci vidé. C’est Nit, son épouse. Elle est vendeuse ambulante de boissons. En quelques secondes elle prépare sur sa petite charrette un café ou une boisson fraîche, qu’elle glisse dans un sachet de plastique. Le client pourra ainsi l’emporter en marchant ou même la suspendre au guidon de sa mobylette.

Nit est originaire de la province de Phrae, dans le nord du pays. Elle vit à Bangkok depuis une trentaine d’années et c’est là qu’elle a rencontré Bawon. Celui-ci se définit comme « 100% chinois », ses deux parents s’étant installés en Thaïlande quelques années avant sa naissance.

Nit

Ils vivent tous deux à Bang Khae, dans la banlieue de Bangkok, où la soeur de Bawon leur prête une chambre. Leurs deux enfants de 15 et 17 ans vivent dans le nord, avec leur grand-père. Ils viennent voir leurs parents lors des vacances scolaires. Nit va rendre visite à son père lors de la fête de Songkran.

Nit travaille même le dimanche, partant de chez elle à 5 heures du matin pour revenir vers 19 heures. Elle dit gagner en vendant du café jusqu’à 500 baths par jour, alors qu’elle n’en touchait que 300 lorsqu’elle était employée dans un magasin de puériculture à Sampeng il y a quelques années.

Anan et Atit, père et fils dans la vessie de poisson à Talat Kao

Talat Kao et Talat Mai, respectivement « le vieux marché » et « le nouveau marché », situés de part et d’autre de la rue Yaowarat, marquent le centre géographique du quartier chinois. Ils comptent parmi les plus anciens marchés de la ville et on y trouve toutes les spécialités culinaires chinoises, y compris les plus recherchées : concombres et oreilles de mer, aileron de requins, nids d’hirondelle…

A Talat Kao, la boutique d’Anan est spécialisée dans la vessie de poisson. Utilisées dans les soupes chinoises, les vessies sont frites dans sa fabrique de Dao Khanong puis conditionnées dans de grands sacs de plastique.

Anan et Atit

Le magasin a été créé il y a 80 ans par le père d’Anan. A 69 ans, Anan est en train de passer la main à Atit, l’un de ses cinq enfants, le seul à travailler avec lui. Ils vivent tous deux avec leurs familles dans la maison de six étages au-dessus du magasin.

Anan, bien que né à Bangkok, « se sent complètement chinois ». Quand il explique être allé plusieurs fois dans le village de ses ancêtres, dans la province chinoise du Guangdong, il emploie le terme « rentrer à la maison ». Il parle couramment teochiu et comprend également le mandarin.

Atit, lui, à 39 ans, n’est allé visiter le village qu’une seule fois, quand il était enfant. Contrairement à son père, il se sent « absolument thaïlandais » et préfère de loin parler en thaï plutôt qu’en dialecte teochiu.

A l’entendre, le quartier n’a pas beaucoup changé jusqu’à présent. Certes, Talat Kao compte désormais quelques boutiques de vêtements. Mais Atit se souvient également que dans son enfance, « la rue de la boutique était très étroite et très sale, les rats y couraient partout », alors qu’elle est désormais pavée, large et nettoyée quotidiennement.

Witchai, le gardien du temple

Dans une petite cour, un peu à l’écart du marché de Talat Mai, se dresse le sanctuaire teochiu de Leng Buai Ia. Sa façade brille au soleil, mais son intérieur est sombre et mystérieux. Selon une plaque de bois accrochée sur sa façade, il aurait été fondé en 1658, au temps du royaume d’Ayutthaya, ce qui en ferait le plus ancien sanctuaire chinois du pays.

Witchai, le gardien du sanctuaire, est un homme au visage anguleux qui porte une fine moustache à la chinoise. Quelques mèches de cheveux poivre et sel tombent devant ses yeux rieurs. Tous les jours, au petit matin, il sort de la maison qu’il occupe à côté du sanctuaire, et ouvre les portes. Puis il fait du thé pour les dieux et en remplit de petits verres qu’il pose ensuite sur les autels, devant les statuettes les représentant.

Witchai

Jusqu’à leur dissolution complète dans les années 1920, le sanctuaire était un lieu de réunion prisé par les sociétés secrètes chinoises.

Quand il était enfant, à la fin des années 1950, Witchai se souvient que « le temple était plus sombre encore et qu’il y avait moins de décorations ». Une fois l’école terminée, il a aidé pendant quelques années sa famille en vendant du porc sur le marché. Mais à 29 ans, une crise mystique l’a conduit au sanctuaire. D’abord bénévole, il fait partie depuis trente ans d’une petite équipe rémunérée par l’association qui gère le sanctuaire.

C’est à Witchai que les visiteurs, qui viennent des communautés teochiu de Bangkok, mais également de Singapour, Hong-Kong ou encore de Malaisie, demandent la permission d’organiser des cérémonies. Les fidèles sont particulièrement nombreux lors des fêtes chinoises traditionnelles, comme le Nouvel an lunaire.

Né à Bangkok et originaire lui-même d’une famille teochiu, il sait parler le dialecte mais ne sait ni lire ni écrire le chinois. Sa femme est thaï et il a deux filles, dont l’une vit aux Etats-Unis depuis neuf ans. « Je suis heureux pour elle, mais elle me manque » dit-il, dans un sourire soudain triste.

« Il n’y pas de prêtres dans les sanctuaires chinois, aucun intermédiaire entre les dieux et les fidèles » explique Witchai. Ses dieux préférés sont les protecteurs du temple, Koe Yi et sa femme Hu Yin. Ce savant chinois du XIVème siècle, vénéré par les teochiu, travailla tout sa vie à réconcilier les enseignements du Bouddha avec la philosophie taoïste de Lao Tse.

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