Promenade sur Charoen Krung

Certaines rues de Bangkok sont très longues : sans rivaliser avec Sukhumvit qui suit la côte du Golfe de Thaïlande sur plus de 400 kilomètres – du centre-ville de Bangkok jusqu’à la frontière cambodgienne – la rue Charoen Krung, longue de près de 9 kilomètres, démarre dans le quartier historique de Rattanakosin où se trouve le Palais Royal, traverse Phahurat (la Petite Inde de Bangkok), le quartier chinois de Chinatown, et longe le fleuve Chao Phraya jusqu’au quartier de Bang Kho Laem, en traversant Silom et Sathorn.

Construite dans les années 1861-1864 sur ordre du roi Mongkut (Rama IV), elle n’eut longtemps aucun nom officiel et se faisait appeler Thanon Mai par les Siamois et New Road par les étrangers. Le roi Mongkut lui donna finalement son nom actuel, qui signifie « Le développement de la ville ».

Profitant d’une belle journée d’hiver, j’ai fait vendredi dernier une longue promenade urbaine en suivant une bonne partie de la rue Charoen Krung, traversant des quartiers qui comptent parmi les plus beaux de Bangkok, en raison notamment de la proximité du fleuve qui apporte un rythme et une lumière particulière.

L’intégralité des photographies est visible en accès libre sur mon site Flickr. Je n’en ai repris ici que quelques unes, agrémentées ici d’une petite carte destinée aux promeneurs et amateurs qui aimeraient retrouver les lieux indiqués.

Promenade sur Charoen Krung. Fond de carte © Stamen Design

Promenade sur Charoen Krung.
Fond de carte © Stamen Design

Ma promenade débute dans le quartier de Sathorn, longtemps repère de la communauté française. Un peu à l’écart de la rue principale, entourée désormais de gratte-ciels et devenue l’un des principaux centres d’affaires de Bangkok, se trouve le cimetière chinois de Tae Chio (également orthographié Tio Chew). Les Thaïlandais ne connaissent pas les cimetières (on disperse les cendres au vent), mais celui-ci a été ouvert en 1900 pour les immigrants chinois originaires du Guangdong (qui parlaient donc le dialecte Teochew). Il a longtemps été réputé abriter nombre de fantômes (en particulier la partie du cimetière où reposent les hommes seuls sans famille) et ses abords étaient évités par les chauffeurs de taxi. Les enterrements sont désormais interdits dans le centre-ville de Bangkok, mais les tombes anciennes ont été préservées.

Cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Après être passé sous l’autoroute suspendue, on traverse des quartiers populaires.

Près du Wat Borom Sakon Srisutsopon Rangsan dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du Wat Borom Sakon Srisutsopon Rangsan dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

 « L’éboueur, le garagiste et le cantonnier » : ce pourrait-être le titre d’une fable d’un La Fontaine siamois…

Quant à ce réparateur d’électronique en tout genre, lui confierait-on vraiment son magnétoscope en panne ou son micro-onde ?

Quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

Quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

En rejoignant Charoen Krung, on a quelques exemples typiques de l’architecture variée (voire hétéroclite) de la ville. Le Wat Sutthi Wararam, dont on doute qu’il soit extrêmement ancien, et la State Tower, oeuvre de l’architecte thaïlandais Rangsan Torsuwan et haute de 247 mètres (son restaurant-terrasse le Sirocco surplombé d’un dôme argenté apparaît dans une scène de l’extraordinaire « The Hangover 2 » – traduit en français par « Very Bad Trip 2 »).

Wat Sutthi Wararam, quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

Wat Sutthi Wararam, quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

State Tower, quartier de Silom, Bangkok, le 20 février 2015

State Tower, quartier de Silom, Bangkok, le 20 février 2015

La rue Charoen Krung passe au-dessus de l’un des khlongs encore à ciel ouvert de la capitale, le Padung Krung Kasem. On se croirait sur les bords de l’Oise…

Le canal Padung Krung Kasem vu du pont "Phitaya Sathira". Quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Le canal Padung Krung Kasem vu du pont « Phitaya Sathira ». Quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

On entre ensuite dans le quartier de Talat Noi. Si la majorité des habitants de Bangkok ont des ancêtres chinois, la communauté qui vit dans ce quartier est l’une des plus anciennes de la ville. Les familles qui vivent ici font du commerce depuis plus de 200 ans.

 Certaines rues sont dévolues aux ferrailleurs et certains manquent visiblement de place. Dommage qu’il ne neige jamais à Bangkok car je serais curieux de voir comment l’art thaï de l’accumulation et de la sédimentation se croiserait à celui du déneigement.

Quartier des ferrailleurs, Talat Noi, quartier de Samphanthawong,  Bangkok, le 20 février 2015

Quartier des ferrailleurs, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

En entrant dans les arrière-cours, on tombe parfois sur de belles installations d’art contemporain.

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

C’est le Nouvel-an chinois et les lanternes sont de sortie.

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Le temple chinois Chao Cho Sue Kong offre ses dragons au ciel et ses Bouddhas enfumés aux péquins.

L'hôtel River View Guest House depuis la cour du temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

L’hôtel River View Guest House depuis la cour du temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Et le fleuve est là, juste à côté, mais accessible seulement aux regards des habitants de ses rives, ou aux promeneurs béotiens qui se perdent dans de tortueuses ruelles et accèdent soudain à quelque ponton incroyable. Des urbanistes locaux parlent de créer une voie piétonne et cyclable qui permettrait de se promener le long des eaux de la Chao Phraya. Pour l’an 10000 ?

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

A quelques encablures de là, on entre dans le beau monastère du Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, où Mondrian aurait rencontré Bouddha.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Presque un petit air de Naples. Les robes des moines sèchent au soleil. Pas un bruit, quelques chats passent de l’ombre à l’ombre.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

De l’intérieur du wat, on vise un moine surfeur.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Puis il faut quitter cette île de silence et de beauté pour retrouver le fourmillement de Chinatown. La rue Yaowarat est tout entière dévolue aux piétons pour le marché du Nouvel-an chinois (année de la chèvre ou du mouton, c’est selon, le chinois n’a qu’un mot pour les deux).

Rue Yaowarat, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

Rue Yaowarat, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

On termine la promenade sur Charoen Krung, pas très loin de Hua Lampong, la gare de Bangkok. Un vendeur d’amulettes magiques a installé son étal sur le trottoir et attend – assez nonchalamment on doit le dire – le chaland.

Rue Charoen Krung, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

Mes voisins les fantômes

Une fois n’est pas coutume, pour ce billet, c’est la professionnelle de la profession qui est à la plume !

Cet article vient d’être publié sur le blog Making Of de l’AFP. Ce site donne la parole aux photographes et aux journalistes reporters d’images, dissèque l’organisation par l’AFP de la couverture d’événements importants, et offre un espace de témoignages aux journalistes de l’agence, dans un format plus libre que sur le fil d’informations habituel. 

Outre le texte repris ici, vous trouverez sur la page indiquée de belles photographies réalisées par les photographes du bureau de Bangkok, pour la plupart spécialement afin illustrer ce sujet. Je n’en ai repris qu’une ici-même, mais je vous incite à aller voir !

A noter qu’un article du même auteur bien connu de nos services est paru sur le fil de l’AFP il y a quelques jours. « Les fantômes, au coeur de la vie moderne en Thaïlande », plus court et moins intime bien entendu, est lisible par exemple sur le site de l’Obs ou sur celui de La Depêche.

Une cartomancienne à Bangkok (AFP / Christophe Archambault)

Une cartomancienne à Bangkok (AFP / Christophe Archambault)

Mes voisins les fantômes

BANGKOK, 5 février 2015 –

Comment  parler des fantômes sur le fil AFP sans verser dans la moquerie ? Comment raconter la profonde terreur qu’inspirent les fantômes en Asie à des  lecteurs étrangers pour lesquels le mot évoque les trains fantômes des fêtes foraines de leur adolescence, où l’on faisait semblant d’avoir peur du zombie bedonnant au maquillage grossier surgissant d’un cercueil?

Les fantômes sont-ils un sujet « insolite», mot-clef des dépêches de l’AFP regroupant des sujets a priori légers ou « décalés », allant d’un enfant interdit d’être baptisé Nutella en France à un corbillard qui perd un cadavre en plein rue en Afrique du Sud ?

C’est l’une des premières choses qui m’a marquée à mon arrivée à Bangkok il y a un an et demi : la façon dont les fantômes infiltrent l’existence des vivants en Thaïlande.

Un gardien qui se met à chasser les fantômes en pleine journée à coups de machette sous vos fenêtres? « Il faut déménager, ou au moins faire venir des moines bouddhistes pour une cérémonie ». Un junkie couvert d’amulettes et de tatouages qui meurt d’une overdose au petit matin au coin de votre rue ? « Son fantôme va hanter le quartier ».

A force de voir, dans ma vie privée, les fantômes avancés comme des explications normales par des gens par ailleurs très sensés, je me suis mise à douter.

Et que se passe-t-il dans la tête de ces employés de bureau que je croise tous les matins ? On pourrait les transposer dans une rue de Paris ou New York, au petit détail près qu’ils s’inclinent devant les « maisons aux esprits » protégeant les gratte-ciels où ils travaillent.

Face à mes questions, une des journalistes thaïlandaises du bureau de l’AFP, Thanaporn Promyamyai, dite Neung, m’a un jour apporté le DVD d’un film thaïlandais, « Nang Nak », du réalisateur Nonzee Nimibutr. Il raconte l’histoire d’amour entre un homme qui revient de la guerre et reprend la vie conjugale avec sa femme, Nak, sans se douter que celle-ci est morte en couches en son absence et est un fantôme.

Cette histoire de Nak, qui berce les Thaïlandais dès l’enfance et a fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma, m’a donné une première clef: les fantômes font ici partie intégrante du processus de deuil, si désincarné en Occident.

« Les vivants créent ces croyances par amour pour leurs disparus », me confie plus tard, quand je me suis enfin décidée à écrire un reportage sur le sujet, Kapol Thongplab, animateur d’une émission de radio où chaque nuit les auditeurs confient leurs expériences de fantômes.

Ce que j’aime en Thaïlande, c’est que la légèreté se mêle souvent à la gravité, parfois de façon totalement incongrue. Un mélange dont il est difficile de rendre compte dans les dépêches « sérieuses » sur la tumultueuse vie politique du royaume.

Quand les manifestants pro-coup d’Etat ont pris le siège du gouvernement l’an dernier, nous avons bien sûr fait une « alerte » sur le fil AFP. Quelques heures plus tard, ils se sont envolés comme une nuée de moineaux, sans livrer le sens de leur joyeux pique-nique sur la pelouse officielle. Laissant le journaliste occidental désemparé, privé du déroulé qu’il avait en tête d’un renversement de gouvernement, tout en cris et en fureur…

Bref, en Thaïlande, il y a toujours un moment où l’esprit de sérieux, si ancré en Europe, vacille et cède au burlesque, que l’on parle de prise du siège du gouvernement ou de zombies.

Devant un cocktail (sans alcool) de « sang de vampire » partagé dans son bar décoré de spectres, où les plats sont servis dans des petits cercueils, l’animateur radio Kapol m’explique ainsi que s’il croit dur comme fer aux fantômes, ça ne l’empêche pas d’en rigoler.

Je me retrouve à regarder le film « Pee Mak », record du box-office dans le royaume, remake burlesque de l’histoire du fantôme Nak et de son mari Mak, qui tourne en dérision l’obsession nationale pour les fantômes.

Avec ma consœur Neung, nous décidons d’aller dans un temple bouddhiste de Bangkok élevé à l’endroit même où Nak est censée avoir vécu, au XIXème siècle. Les jeunes Thaïlandais viennent lui demander d’échapper au service militaire. Les veilles de loterie, le temple reste ouvert toute la nuit, car Nak est réputée révéler les combinaisons gagnantes.

L’ambiance est saisissante, entre les marchandes d’offrandes et les diseuses de bonne aventure se disant inspirées par Nak.

Nous parlons à une vieille cartomancienne, dont le photographe Christophe Archambault fera quelques jours plus tard un très beau portrait. Elle sort une statuette de Nak de son sac à main, emballée telle une relique. Nous parlons à des fidèles venus prier le fantôme Nak. « Je crois en elle. Je crois aux fantômes », nous dit parmi eux une belle jeune femme, Netnaran Janvanu, venue remercier Nak d’avoir guéri son bébé.

Je lui demande, via Neung, si elle croit que des fantômes causent les accidents de voiture. Serrant son bébé contre sa poitrine, elle répond « oui », l’air interloqué par ma question, comme si je venais de Mars.

Je me sens décalée, dans un état de flottement, somme toute assez agréable, au milieu de ces gens qui relâchent dans le canal voisin crapauds et petits poissons achetés aux marchandes du temple. Je me laisse porter par l’ambiance et mon choix s’arrête sur des petites anguilles. Nous allons les relâcher avec Neung dans le canal, non sans avoir allumé trois bâtons d’encens chacune.

Le lendemain, je me demande comment écrire le papier, tiraillée entre le nécessaire recul du journaliste et ma fascination pour cette croyance (qui me fait regarder exclusivement des films de fantômes chinois, hongkongais ou thaïlandais ces dernières semaines, au grand désespoir de mon mari).

J’interroge mes confrères de l’AFP en Birmanie, au Cambodge, au Vietnam et en Chine sur les fantômes dans leurs contrées. Les Birmans sont si fous de zombies que la junte militaire au pouvoir pendant des décennies a longtemps interdit les films de fantômes, m’explique notre correspondante Hla Hla Htay à Rangoun. Il y a des séries télé sur les fantômes en Chine, mais pas de talk-show sur le sujet, « le parti ne le permettrait pas », ajoute Patrick Lescot à Pékin.

A Bangkok, je rencontre un jeune fonctionnaire qui recense avec ironie sur sa page Facebook les histoires de fantômes relayées sans recul dans les médias thaïlandais.

Il a récemment suscité un tollé en postant sur sa page Facebook (baptisée « FuckGhosts») une photo le montrant en train de piétiner des statues de zèbres censées protéger les automobilistes des fantômes au « tournant aux cent morts », sur une voie rapide de Bangkok.

Ceux-ci ont récemment été retirés et déplacés dans un temple en province, après une cérémonie menée par un moine bouddhiste, traitée comme un évènement normal dans les médias nationaux.

« Au début, les employés municipaux étaient assez inquiets. Mais après le chant du moine, ils se sont sentis plus à l’aise pour faire leur travail », a expliqué à Neung Supit Kraimak, en charge de la maintenance des espaces verts pour la mairie. Difficile pour le journaliste occidental de ne pas tomber dans le sarcasme, tant la « quote » est croustillante…

Croire aux fantômes, c’est rétrograde, c’est un facteur de sous-développement et de maintien des foules dans la crédulité, m’explique le créateur de « FuckGhosts ». Il dénonce ce cautionnement des fantômes par les moines en Thaïlande comme un dévoiement du bouddhisme.

Je comprends son raisonnement. La façon dont les moines tirent profit de cette superstition est un vrai sujet de société (et l’objet d’un prochain reportage, sur la richesse de ce clergé bouddhiste, si éloigné de l’image éthérée que l’on s’en fait en Occident).

Ce matin encore, discutant avec une politologue d’une grande université de Bangkok, je n’ai pu m’empêcher de parler des fantômes, déviant du sujet de notre entretien : la junte militaire au pouvoir dans le royaume depuis le coup d’Etat de mai dernier, réalisé au nom de la défense de la monarchie.

L’extrême superstition des Thaïlandais, prompts à se placer sous la protection de figures tutélaires, esprit d’outre-tombe ou souverain au statut de demi-dieu, joue un rôle politique important, me dit-elle. La société thaïlandaise serait-elle la plus conservatrice d’Asie, comme le pense cette universitaire, si elle ne croyait pas si profondément aux fantômes ?

Mais, au-delà des raisonnements, le besoin des Thaïlandais de croire aux fantômes, pour faire le deuil d’un être aimé ou plus largement conjurer la peur de la mort, fait profondément écho en moi.

Avant de boucler notre reportage, nous regardons avec Neung des extraits d’une série télé consacrée aux fantômes, puis un talk-show dédié au sujet. Une petite fille de trois ou quatre ans est assise au milieu d’hommes très sérieux, dont le fameux Kapol Thongplab.

Le plateau du talk-show fait penser à celui d’une émission politique ou littéraire en Europe, en un peu plus sombre. Le présentateur raconte que l’enfant a survécu trois jours au côté du cadavre de sa mère, morte subitement. Le gros plan sur le  visage de la fillette me semble une éternité.

« Qui t’a préparé ton lait? », lui demande-t-il. « Maman », répond la petite, sous les hochements de tête d’approbation de l’assemblée. Trop pour moi. Ma fascination pour les fantômes a trouvé sa limite. Je peux enfin écrire mon papier.

Delphine Thouvenot est la directrice du bureau de l’AFP à Bangkok.

 

Un petit conte de janvier

Nos vacances de Noël ne nous ont certes pas offert le mordant de la neige, mais elles ont pu nous faire goûter, au sommet des Cameron Highlands, à la relative fraîcheur des montagnes de Malaisie, noyées dans une demi-brume écossaise et dont les champs de thé étaient trempés par une mousson particulièrement vigoureuse. Water, water, everywhere ; nor any drop to drink! 

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Notre voyage du nord au sud de la péninsule malaise, de Penang à Singapour, via Kuala Lumpur et Malacca, nous a permis de voir un peu autre chose que notre Siam habituel, après près de cinq mois de stationnement ininterrompu des troupes à Bangkok.

Au retour de cette équipée malaise, après avoir vu Georgetown et sa vieille ville classée à l’UNESCO, Kuala Lumpur, ses collines, ses  jardins, ses larges places anglaises, puis Singapour au bitume ébène brillant sous l’orage dans l’ombre de gratte-ciel splendides, c’est le caractère radicalement étrange et composite de Bangkok qui surprend, à nouveau.

Singapour, le 27 décembre 2014

Singapour, le 27 décembre 2014

On dit dans les guides que Bangkok est surnommée la « Ville des anges ». En réalité, c’est plutôt le contraire, Bangkok n’étant qu’un surnom destiné aux étrangers à la langue fourchue qui ne sauraient prononcer correctement son nom véritable. Pour les Thaïlandais, elle est et reste Krung Thep, la « ville des anges », littéralement.

En toute rigueur, son nom complet est bien plus long que cela. En thaï, où les mots sont habituellement collés les uns aux autres au sein d’une phrase, on est quand même obligé de ménager des espaces pour que l’oeil puisse y comprendre quelque chose. C’est, dit-on, le nom de lieu le plus long du monde :

กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์

En français, cela donne (version Wikipedia) : « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l’énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn »

Mais s’il fallait donner un nouveau nom à Bangkok, tout en gardant le côté longuet et un peu ronflant, je choisirais plutôt quelque chose du genre : « Ville horizontale des hautes verticalités, immense ville, indiquant la voie rapide vers la patience et l’immortalité, ville de nonchalance syncopée, mégalopole indolente et électrique, règne de la sédimentation, ville de bric et de broc et construite par le plus grand des hasard ».  C’est à peu près aussi indigeste, mais ça me semble quand même nettement plus proche de la réalité. Resterait à le traduire en thaï.

Bangkok - Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

Bangkok – Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

J’avais dans l’idée pour ce billet de motiver un peu ce nouveau nom que je propose aujourd’hui de donner à Bangkok. Et on oserait presque entamer la démonstration par un truc du genre : « Bangkok est une ville de contrastes ».  Je n’ai pas vérifié, mais j’imagine que cette phrase apparaît à coup sûr dans la plupart des guides touristiques de la ville.

Sauf qu’on pourrait évidemment dire cela d’à peu près toutes les villes. C’est même Google qui le dit : Paris est une ville de contrastes. Delhi aussi. Londres pas moins. En cherchant bien je suis sûr qu’on pourrait dire que Vesoul est constrastée. Et même Épinal… Pour qu’un tel topos ait un sens, il faudrait donc déjà trouver des villes sans contrastes. Vierzon peut-être ? Ou Montluçon à la limite ?

Laissons donc tomber les contrastes, et disons plutôt que Bangkok est une ville de failles spatio-temporelles, tout simplement.

Et plutôt qu’une description clinique et distanciée (qui viendra en son temps, cela va sans dire), quoi de mieux qu’un petit conte de rentrée pour illustrer le propos ?

Une couturière de rue à Bangkok

Une couturière de rue à Bangkok

Imaginons un jeune cadre dynamique au costume anthracite impeccablement coupé et à la coupe de cheveux jouant savamment sur le mélange du mêlé et du décoiffé : il a quitté Tokyo le matin même après une nuit trop courte et mouvementée, ce soir au crépuscule il s’envolera pour Londres et compte bien dormir comme un nourrisson sur les couchettes privatives que la compagnie aérienne d’un pays du Golfe offre à ses estimables clients ; il n’a pas le temps de subir les embouteillages de la rue, il a pris le sky train et sort du wagon réfrigéré à la station Phrom Phong pour aller à une réunion au 36e étage de l’Emporium Tower ; il est beau, frais et fier. On est en janvier 2015, l’avenir est devant lui. Il prend à gauche, à droite, il frôle les corps de jeunes Thaïs alertes et de jolies touristes latinos, il a déjà fait le trajet plusieurs fois, il connaît son affaire : grâce au sky bridge, il va pouvoir passer directement de l’atmosphère climatisée du métro aérien à celle des immeubles de bureau gigantesques qui le bordent, sans coup férir.

Mais soudain – est-ce parce qu’il était trop occupé à comparer les cours respectifs du bath et du franc suisse sur son smartphone ? – il s’aperçoit, mais trop tard, qu’il a mis le pied sur un escalier roulant, qui descend. Aux enfers.

Aussitôt, c’est l’odeur qui le prend à la gorge. Brochettes de calamar et boulettes de porc épicé, nuages d’essence plombée qui flottent sur l’avenue Sukhumvit, les 35° de ce début d’après-midi n’arrangent rien. Il évite d’abord de justesse le vendeur de loterie qui propose sur un immense panneau de bois placé devant lui (et devant la sortie de l’escalator par la même occasion) un vaste choix de billets que les fans de numérologie vont choisir un à un ; puis c’est un aveugle chantant qui manque de lui écraser les souliers avec sa canne blanche frappée en rythme sur le bitume ; celui-ci réussit d’ailleurs pour de bon à lui arracher les oreilles avec sa chanson populaire chantée d’une voix de crécelle (la cécité n’empêche pas de chanter faux). Notre jeune cadre se retrouve sur le trottoir, où ce qui en tient lieu.

À gauche, le vendeur de street food (c’est plus chic dit en anglais que son équivalent « bouffe de rue »), avec sa charrette ambulante et odorante. Il y a intérêt à ne pas passer trop près sous peine de tacher l’Armani, l’huile grésille dans la poêle, les charbons sont ardents. Sur la droite arrive soudain un moto-taxi qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour éviter la rue encombrée qu’une petite virée sur le trottoir au volant de sa mobylette ; il oscille dangereusement, encombré de ses trois passagers (une mère et ses deux enfants) et de leurs emplettes qui prennent la forme de huit sacs en plastiques pleins à craquer, quatre d’un côté et autant de l’autre. Evidemment, pour éviter la peste, il faut parfois savoir se presser contre le choléra : une belle tache de friture orne bientôt la chemise pure lin de notre héros.

A peine le moto-taxi passé, il faut se pencher pour éviter l’obstacle suivant : au-dessus du trottoir pendent quelques bons gros fils, dont certains sont dénudés. L’ensemble est probablement le résidu d’une opération de maintenance expresse sur la guirlande principale, qui regroupe à quatre mètres du sol une bonne cinquantaine de fils en tous genres.  Dans le doute, notre jeune héros s’incline pour éviter l’électrocution, et ne prête pas attention à la bouche grande ouverte de l’égout qui apparaît soudain devant lui, prêt à l’avaler. Heureusement, émerge du trou une tête. Puis un corps, qui se hisse à la surface, nu, à l’exception d’une culotte de coton bleu et d’une paire de gants en plastique crème, pour autant que la couche de merde qui enveloppe l’ensemble permette d’en apprécier véritablement la couleur : c’est l’égoutier qui remonte à la surface et qui sauve par là même la vie et ce qui reste du costume de notre jeune ami.

Bientôt néanmoins notre héros doit se rendre à l’évidence, il est perdu. Nulle part à l’horizon d’escalier roulant qui remonterait. Il se met à pleurer, doucement et pense que celui qui est tombé à terre une fois ne remontera jamais tout à fait dans le Royaume du très-haut.

Mais bientôt, il sent une présence à ses côtés : c’est un jeune moinillon, tout de jaune vêtu, la tête rasée de près, les pieds nus et noirs mais l’haleine fraîche et légère. Voyant l’oeil hagard du jeune cadre, l’homme en jaune lui propose de l’accompagner pour faire quelques offrandes. Ils se dirigent vers un petit temple orné de figurines d’animaux, zèbres, coqs et girafes, où ils déposent deux pommes que l’on aurait pu croire véreuses mais qui ne le sont pas, trois bonnes bananes vertes et un petit verre de plastique ébréché rempli de coca-cola tiède, ainsi que trois bâtons d’encens qu’ils allument alors que de jeunes filles en fleur passant à leurs côté s’arrêtent quelques secondes, le temps de se recoiffer puis de prononcer à voix basse une formule magique en l’honneur des esprits du lieu.

Le moinillon prend ensuite notre homme par la main, et le mène derrière un étal improbable offrant au promeneur un vaste assortiment de godemichés en céramique importés du Yunnan et de vilains souvenirs en osier tressés par un vieillard arthritique accroupi sur le trottoir. Devant eux se dresse un échafaudage de bambou. Le moine lève l’index et montre la lune.

Le jeune cadre, qui a séché ses pleurs peut enfin, en se hissant parmi les peintres en tongs, rejoindre l’étage supérieur. Le moine, resté en-bas, lève alors la tête et murmure : « Va vers ton karma, jeune homme, et si on te le demande, dis-que c’est Sataporn Pongpipatwattana qui t’a montré la voie. Au temple, on me surnomme aussi Jacob ».

Un nouveau timbre thaïlandais

Pour célébrer les 87 ans de S.M. le Roi Bhumibol, le 5 décembre dernier, les Postes thaïlandaises ont édité un nouveau timbre de 5 baths.

Tiré à 900 000 exemplaires, ce timbre commémoratif représente l’un des 4000 projets royaux : situé dans la région de Petchaburi, à l’ouest de Bangkok,  le projet de Chang Hua Mun vise à la production d’énergie électrique par le biais de panneaux solaires et d’éoliennes, et consiste également en l’élevage de poulets et de vaches laitières et en la mise en place de cultures de rente (du riz essentiellement), permettant aux fermiers locaux de subvenir sur le long terme aux besoins de leurs familles.

Timbre

On peut tout de même déplorer que les designers et graphistes des Postes thaïlandaises aient oublié de faire figurer les poulets et les panneaux solaires sur ce timbre commémoratif.

Quelques plaisirs thaïlandais

Pas de grand billet aujourd’hui, mais quelques menus plaisirs thaïlandais dominicaux à partager.

Premier plaisir : celui de grimper au cocotier du jardin, de faire tomber les noix de coco mûres, et de trancher une partie de leur calotte pour en boire le lait. Ou encore mieux : profiter d’une fente causée par la chute du fruit, y insérer directement une paille, et boire le lait aussi sec !
Noix de coco

Autre menue activité du dimanche : chasser les signes du passage de l’élagueur fou. Au fond du jardin, les stigmates d’une technique de coupe très particulière. Il faut dire qu’on ne sait plus très bien ici si les arbres poussent vers le haut ou vers le bas. Sont-ce d’ailleurs des arbres ou des racines ? En tous les cas, nous voici avec des branches stalagmites et d’autres stalactites, le tout n’ayant pas bougé d’un iota. Le coucou fou n’a pas l’air de s’en plaindre et il redouble d’efforts pour séduire les belles du voisinage.
Après le passage de l'élagueur

Et enfin, s’émerveiller au moment du plongeon dans la piscine des prouesses géométriques d’un serpent de passage, qui a laissé sa mue en suivant très exactement le bord d’une brique. On espère tout de même ne pas croiser de visu ce disciple d’Euclide…

Les traces du serpent géomètre

 

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Le passage de l’élagueur

Une fois l’an, et bizarrement au moment de l’année où les arbres sont en fleur – mais il y a en réalité des fleurs tout au long de l’année dans ce climat tropical – vient le moment où passe l’élagueur.

C’est un petit homme d’un mètre cinquante-cinq qui porte un tricot bleu à manches longues alors qu’il fait trente-trois degrés à l’ombre, fume en permanence de longues cigarettes artisanales et marche pieds-nus.

Il est accompagné par une petite équipe : l’inspecteur des travaux finis, qui donne les ordres depuis le sol et indique les objets de son courroux ; le taiseux, qui ramasse les débris, une fois l’irréparable commis ; la femme du chef, qui attend que le temps passe et que les arbres tombent, à l’ombre de ceux qui restent.

L'élagueur

L’élagueur

Mais l’élagueur est le seul à monter dans les arbres. Sans matériel autre que ses membres naturels, il grimpe le long du tronc rugueux, l’entourant de ses mains nues et de ses pieds que l’on devine pourvus d’une bonne épaisseur de corne. Arrivé dans les hauteurs, il navigue sur des branches qui ne semblent pourtant pas bien solides, et sort son outil. Il n’a pas de tronçonneuse – qu’on songe à ce qu’il pourrait commettre avec ! – mais une vieille scie à bûches qu’il manoeuvre à huit ou dix mètres de hauteur. C’est ensuite un fracas de feuillages vaincus et de rameaux décimés. Quand la branche lui résiste, il l’entame, puis la plie tant bien que mal : le temps finira par faire son oeuvre et emportera la résistante.

Dans la canopée

Dans la canopée

L’élagueur n’a pas vraiment le souci de l’esthétique, c’est peu de le dire. Sa principale motivation : faire de la place. Il coupe un peu à droite, tord à gauche, rabote par-dessus le tout. Autant dire que les arbres le voient approcher avec crainte et suspicion. Ôh combien ils ont raison ces pauvres arbres, quand on les voit tout déplumés après le passage de l’élagueur : ornés de moignons dont le nombre va croissant au passage des années, ils ne savent plus dans quel sens pousser pour tenter de réparer les méfaits commis par le petit homme bleu.

Jadis, il y a une semaine, deux magnifiques arbres ombrageaient la chambre à coucher, nous protégeant des regards voisins et offrant aux écureuils du quartier un terrain de jeux inépuisable. L’élagueur fou est passé lundi matin et depuis lors c’est un déchirement de regarder ces pauvres troncs violentés par la fenêtre.

Après le passage de l'élagueur

Après le passage de l’élagueur

Dans le texte intitulé L’empire du laid tiré de son recueil Le Bonheur des petits poissons, le regretté Simon Leys décrit un sentiment d’incompréhension et d’ahurissement assez voisin :

« Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre extrémité du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propriatoire pour obtenir le pardon de l’arbre. »

« Des moeurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’oeuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

Les écureuils n’ont pu lancer de cris d’alarme à Bangkok, et de toutes façons cela n’aurait rien changé. On ne se méfie décidément jamais assez des petits hommes bleus…

Les centres commerciaux

En bon héritier de la Vieille Europe, on hésiterait d’abord un peu.

La ville, ne serait-ce pas d’abord la rue, la balade à l’air libre, le nez en l’air, et quand on serait fatigué on s’assiérait à une terrasse de café, de laquelle on regarderait le monde virevolter, les lumières changer, la nuit se faire ? Et celui qui voudrait concilier mouvement et immobilité s’installerait confortablement dans un autobus et regarderait défiler les quartiers, du plus riche au plus pauvre, les gens monter et descendre, et vice-versa. Pour les villes ayant la chance de posséder un fleuve, voire deux, et pourquoi pas un bord de mer, ou à défaut une rive de lac, on pourrait imaginer de longues promenades le long de l’eau, avec les embruns, l’écume et la vapeur.

Mais comme on l’aura compris, rien ne se passe comme on l’avait imaginé à Bangkok.

Central Embassy

On ferait bien au début quelques tentatives de promenade, pedibus. Mais on abandonnerait bien vite la grande majorité des rues, qui n’offrent en général pas de trottoir, ou dont l’atmosphère est rendue irrespirable par les flots automobiles ininterrompus.

On penserait trouver refuge dans certains quartiers encore largement piétons, mais en se rendant vite compte – une fois la première impression exotique passée – que leur cadre typique est plus propice à la fièvre des affaires qu’à la déambulation poétique.

On laisserait passer les grands bus rouges non climatisés englués dans les rues congestionnées. Les taxis jaunes, verts ou roses sembleraient faire l’affaire, mais il n’y monte pas grand monde et on s’y ennuie vite.

Quelques tentatives de promenade au bord de l’eau pourraient surprendre. On serait par exemple charmé par les belles perspectives sur la Chao Praya en se promenant devant l’église portugaise de Santa Cruz. Mais le chemin s’arrêterait bien vite. Pour jouir du fleuve, de sa lumière, de sa grandeur, il faudrait monter sur un bateau : pas moyen de s’arrêter, de respirer un peu, de se poser sur un banc en regardant les mouettes et les péniches. Le mouvement, toujours le mouvement !

On entrerait dans des dizaines de petits bars, jolis, en général récents et du meilleur goût international, décoration impeccable, café irréprochable, leur atmosphère un peu froide balancée par le son du jazz cuivré et le bois chaud du mobilier scandinave. Mais ces cafés sont en général un moyen d’échapper à la ville, à sa touffeur, ses odeurs et ses bruits : situés dans de petites rues, dans des arrière-cours ombragées, ou en haut des immeubles, à bonne distance des voitures, des vendeurs de rue et de la foule, ils sont finalement aussi un peu en dehors de la vie. On y passerait un bon moment, mais ce ne serait pas un bon point d’observation, rien en tous cas du genre du Tabac Saint-Sulpice de Perec.

Central Embassy

Peu à peu, on trouverait, par tâtonnements, quelques moyens originaux d’entrer en contact avec cette ville. Et l’on se rendrait compte à ce moment-là que ces moyens de la connaître ont tous en commun le fait de s’en détacher, par une prise de hauteur. Pas si étonnant dans cette ville absolument plate où l’on se surprend parfois à rêver d’une montagne au loin, d’une simple colline, d’une rue en pente, même légère.

Le sky walk, passerelle piétonne perchée à cinq ou six mètres de hauteur au-dessus du grand boulevard de Sukhumvit et qui semble préfigurer le trottoir de demain : résolument séparé d’une rue abandonnée définitivement aux engins à moteur, suspendu dans les airs. On n’attend plus que le tapis roulant pour se croire définitivement en l’an 2000.

Le métro aérien, encore appelé sky train, dont l’atmosphère climatisée et fraîche est si agréable, et qui offre une vision sur les toits de Bangkok, ville encore largement horizontale, aux nombreuses maisons et aux arbres innombrables, tous absolument invisibles de la rue, cachés derrière de hautes murailles, mais qui se dévoilent aux passagers qui les surplombent.

Et enfin, moment inégalable, le ride sur l’expressway, l’autoroute suspendue, bien souvent fluide alors que les rues à la surface sont un galimatias indéchiffrable et puant de bagnoles, de tuks-tuks et de charrettes tirées à bras. Il faut prendre l’expressway un dimanche, en fin d’après-midi, alors que les nuages noirs s’amoncellent, que l’orage gronde, moment poétique s’il en est, instant où la ville enfin se dévoile. La chaussée trace sa voie dans la skyline de béton et de verre, les gratte-ciel de Sukhumvit et de Sathorn rayonnent et sont vivants : Bangkok est majestueuse.

Pour jouir de la ville à hauteur d’homme, finalement, après avoir hésité longuement, on se résoudrait à entrer dans les centres commerciaux. Mais il faudrait d’abord laisser derrière soi les images toute faites, les présupposés, les contre-indications. D’abord, on n’appellerait plus ces endroits des centres commerciaux, mais des malls, à l’anglo-saxonne. Et il faudrait y entrer en se disant qu’on visite un lieu cousin du Marché des Enfants Rouges dans le 3ème arrondissement à Paris, ou de la Galerie Victor-Emmanuel II à Milan. Un lieu cousin mais de notre siècle, et qui plus est dans cette Asie dynamique et consommatrice qui aime la démesure.

Central Embassy

On entrerait alors dans le dernier-né de ces temples : le Central Embassy. En plein centre ville, à deux pas de l’Ambassade britannique, dont il occupe les anciens jardins. A peine ouvert il est, à n’en pas douter, le plus beau et le plus luxueux de tous les malls de Bangkok. Les tuiles d’aluminium de sa façade ne sont pas encore toutes posées mais déjà il vit et respire.

On apprécie dès l’entrée le climat tempéré, celui que les hasards du climat et de la géographie ont injustement distribué à la surface de la Terre. Pourquoi devrait-on souffrir en permanence de cette chaleur du diable, de cette humidité qui colle à la peau ? Pourquoi n’aurait pas le droit, ici aussi, de profiter de ces 20 degrés qui sont si adaptés à nos corps et nos esprits ?

Ôh, et puis, ces longues allées en noir et blanc, ces perspectives étranges. Les escaliers mécaniques montent au ciel, inondés de la lumière du jour diffractée par le verre. Les angles sont arrondis, comme dans les stations martiennes que l’on imaginait au début de ce que l’on appelait alors la conquête spatiale. Les tapis moelleux transforment le bruit en murmure, comme une forêt. Il n’y a pas de musique enregistrée, les gens ont l’air heureux, ils déambulent. La foule est clairsemée, la densité idéale. Les restaurants, boutiques, librairies et cinémas sont de bonne qualité. On s’y promène doucement, au calme, on peut s’y arrêter, boire un verre et regarder les gens en épuisant le lieu.

Central Embassy

Il faut procéder à un renversement complet de perspective. Dans cette ville chaotique, chaude, mal conçue, en croissance si rapide que toute planification est vouée à l’échec, la rue est un enfer, c’est entendu. Pourquoi ne pas voir ces lieux artificiels, beaux et apaisants comme des lieux finalement plus humains que ceux qui sont à l’air libre ? Bien sûr, ces lieux sont des lieux du monde d’après, mais après tout, le reste ne l’est-il pas aussi ?

Croyances, superstitions et autres bouddhisteries

Après un mois de coupure, alors que la saison des pluies et ses orages magnifiques touche à sa fin, les frangipaniers sont déjà presque nus en attendant les premiers frimas. Le rythme des saisons est difficile à appréhender pour le nouveau-venu, mais le changement est malgré tout sensible. Quelle joie en particulier de pouvoir dormir sans le soufflement de la climatisation, la fenêtre ouverte aux bruits de la nuit, bercé dès l’aube par les sifflements de l’oiseau fou, le coucou koël, revenu il y a quelques semaines dans le grand arbre du jardin, et qui fait profiter le voisinage de son chant haut en couleurs. Dormir dans le silence de la nuit, c’est aussi être réveillé par cette musique qui pour moi restera probablement la plus fortement liée à ce pays, celle du balai de bambou qui, inlassablement, ramasse les feuilles tombées dans la nuit, en produisant un bruissement frotté répétitif et néanmoins irrégulier, assez analogue à celui que fait la sandale tong de l’autochtone, lorsqu’il parcourt le sol de sa démarche chaloupée et décontractée. Mais on a déjà évoqué les aspects interloquants des balais locaux, passons donc à autre chose.

En plus d’être bouddhistes et souvent en tongs, les Thaïs sont superstitieux. On a d’ailleurs du mal à faire réellement la part des choses entre ce qui a trait à la religion proprement dite et ce qui vient de croyances ancestrales animistes ou autres. Pas sûr que la question ait beaucoup de sens d’ailleurs, le génie thaï étant la grande disposition de ce peuple aux syncrétismes, en matière spirituelle comme pour le reste.

On a déjà décrit en d’autres circonstances la fameuse maison aux esprits qui héberge les esprits protecteurs censés garder à distance les phi, ces esprits plus chagrins et malveillants qui n’attendent qu’un signe pour semer malheur et désolation autour d’eux. Mais même avec une maison aux esprits bien plantée dans le jardin, il est prudent d’être prudent : c’est la raison pour laquelle les portes des placards dans les chambres à coucher doivent absolument rester ouvertes la nuit, afin que les fantômes puissent circuler librement et ne viennent pas perturber le sommeil des justes.

Les esprits ne fréquentent pas seulement les chambres à coucher, ils sont aussi dehors, et notamment dans les arbres. Lorsqu’on doit couper un grand arbre, il est d’ailleurs d’usage de demander son autorisation à l’esprit gardien qui l’habite. Pour cela, on pose la hache contre le tronc de l’arbre la veille au soir. Si au matin la hache n’est pas tombée, c’est que l’esprit ne s’oppose pas à la mort de l’arbre. Dans le cas contraire, c’est à vos risques et périls.

Afin de tromper les esprits, on donne aux enfants thaïs à leur naissance un surnom. Leur nom véritable, celui de l’état civil et de l’administration, n’est jamais utilisé. S’il l’était, les esprits malins pourraient causer du tort à l’enfant. Alors qu’en l’appelant par son surnom, l’esprit, un peu limité intellectuellement faut-il croire, passe à côté sans faire le rapprochement. En plus de ne surtout pas l’appeler par son vrai prénom, il est également de bon ton de ne pas s’extasier devant la beauté du nouveau-né. Cela risque de lui porter malheur. On préférera donc dire de lui à voix haute qu’il est vilain, même si on n’en pense pas un mot.

On passera vite sur la recette du Nam Phi Thai Hong, une huile de zombie qui est également un philtre d’amour, et qui est obtenue en plaçant une bougie sous le menton d’une femme morte en couches. Quelques gouttes de cette potion magique et la personne ensorcelée tombera raide-dingue amoureuse de vous pour l’éternité. Avec néanmoins un assez important inconvénient : elle puera atrocement le poisson pourri pour le restant de ses jours.

Bon, évidemment, il est hors de question de se faire couper les cheveux le mercredi ; par contre les coiffeurs accepteront ce jour-là d’autres menus services, tel le rasage ou le nettoyage d’oreilles. En matière capillaire toujours, et pour en revenir également à l’éducation des nouveaux-nés, une tactique gagnante lorsque l’enfant pleure beaucoup et souvent : d’abord lui raser le crâne, à l’exception d’une petite touffe de cheveux que l’on prendra bien soin de laisser pousser ; puis, si les cris persistent, couper la touffe. Normalement, à ce stade, l’enfant va enfin se taire. Tant qu’à être dans le domaine de la kératine, il est important de noter que les ongles des doigts ne se coupent jamais la nuit. Ceux des pieds n’échappent pas plus à la règle.

Une femme célibataire qui croise un serpent trouvera un nouvel amoureux dans l’année. Par contre si un gécko pousse son petit cri alors que vous êtes en train de passer la porte de la maison, vous pouvez vous attendre à un certain nombre de gros problèmes, que vous soyez célibataire, femme ou dans toute autre configuration.

Les numéros réservent bien entendu eux aussi leurs lots de surprises. Les plaques minéralogiques des voitures sont révélatrices : le numéro 8 est un signe extrêmement fort de malheur et tous ceux qui en ont la possibilité financière éviteront absolument de voir ce chiffre figurer sur leur plaque. Par contre le 3 et le 9 sont favorables. Le top du top étant bien évidemment une plaque où figurent quelque chose du genre 999 ou 3333 !

La loterie national est l’un des sports les plus populaires ici-bas. C’est d’ailleurs le seul jeu d’argent officiellement autorisé. Et les lois universelles de la probabilité semblent avoir épargné le pays, à en juger par les techniques qu’utilisent les joueurs pour deviner les prochains numéros : prières, offrandes, dons en nature aux moines, mais aussi utilisation de logiciels ésotériques extrêmement complexes chargés de mettre à jour la structure sous-jacente du hasard, par le biais de théories nationales sur la loi des grands nombres.

Enfin tout cela n’est rien en comparaison des folies auxquelles l’un des pays voisins de la Thaïlande a été confronté : durant les années 80, la Birmanie avait à sa tête Ne Win, un charmant dictateur féru de numérologie. Pour ses 75 ans, en novembre 1985, ce charmant homme décida de retirer de la circulation les billets de 20, 50 et 100 kyats et d’introduire à la place un billet de 75, ce qui n’était pas forcément simple pour rendre la monnaie. L’année suivante, il décida donc d’introduire des billets de 15 et 35 kyats. Mais les augures n’étaient pas bonnes, et Ne Win craignait pour sa vie : son numérologue particulier lui dit que seul le 9 lui apporterait bonheur et prospérité. Qu’à cela ne tienne : le 5 septembre 1987, les billets de 25, 35 et 75 kyats furent démonétisés dans la nuit, sans compensation possible, et près des trois-quarts de la monnaie en circulation dans le pays (ou dans les bas de laine de ses habitants) se trouva du jour au lendemain sans aucune valeur. Enfin, le 22 septembre, des billets de 45 et 90 kyats furent introduits dans le pays, ce qui rendit fous les Birmans, en particulier les moins doués en calcul mental. Si Ne Win fut finalement chassé du pouvoir à la suite des événements du 8 août 1988 (le soulèvement du 8888), il finit tranquillement ses jours à l’âge de 90 ans passés, signe que le numérologue n’avait pas tort, et avait même sans doute ses raisons.

 

Au hasard, Balthazar

Bangkok met du temps à se révéler au profane. D’autant plus quand celui-ci rêverait de promenades bucoliques sur des trottoirs plans revêtus de bitume ébène ou de balades vélocipédiques, perché sur son hollandais volant, sillonnant les grands axes le nez au vent.

Il faut s’y faire : ici, les trottoirs – quand ils sont là – sont prétextes à slaloms entre charrettes à brochettes, aveugles vendeurs de tickets de loterie accroupis au milieu de la chaussée et poteaux électriques impromptus. Quant aux pistes cyclables, mmm, un jour, dans dix mille ans !

Mais une fois le permis de conduire en poche (il va d’ailleurs falloir bientôt retourner au Department of Land Transportation, histoire de renouveler le sésame arrivé à échéance…), le scooter domestiqué, le vrai code de la route en vigueur appris et pratiqué, et pour peu que la pluie torrentielle n’ait pas transformé les rues en marécages à crocodiles (tiens, au passage, certains d’entre vous sont-ils tombés sur cet article de qui vous savez qui montre combien mon petit blog est en avance sur la vague de l’actualité chaude ?) on peut tout à fait imaginer se promener dans les sois et subsois de la capitale en se laissant griser par le spectacle toujours renouvelé de l’innovation humaine autochtone.

Profitons par exemple d’une pause au feu rouge pour nous demander vers quelle piscine azur roule ce maître-nageur en goguette, frites et planches littéralement en bandoulière…

Maître-nageur

Passons sous ces tunnels de verdure impromptus, où les végétaux fous profitent des dizaines et dizaines de câbles électriques, fibres optiques et fils téléphoniques suspendus à travers les cieux. Arrêtons-nous un instant pour admirer les talents d’équilibristes de ces techniciens locaux qui, non contents de retrouver dans ce capharnaüm magnifique le fil de leur choix, se livrent dans le même temps à des exercices de haute-voltige à haut-voltage.

Verdure électrique

Et enfin, pour clore cette courte promenade motorisée, recueillons-nous devant l’architecture à l’oeuvre. Qui a dit que le Siam n’avait pas de patrimoine antique ? C’était peut-être vrai à l’époque, mais aujourd’hui, il faut bien se rendre à l’évidence, les ruines de colonnes doriques (à moins qu’elles ne soient plutôt corinthiennes) poussent désormais comme des champignons, et leurs linteaux de béton armé soutiennent des temples si beaux qu’ils en sont invisibles aux yeux des hommes, ces indignes profanes. On se croirait à Césarée.

Grèce

 

Et sinon, la junte, comment ça va ?

Beaucoup me demandent ce qu’il en est de la situation politique. Vivre en dictature, ça ressemble à quoi ? Après quelques semaines d’intense couverture médiatique, il semble en effet qu’il n’y ait plus depuis le mois de juin un seul article ou reportage consacré à la Thaïlande dans les médias français. Le sujet est tombé, comme bien d’autres, dans un trou noir médiatique, poussé vers la sortie par l’Ukraine, l’Irak puis les malheurs de François Hollande.

Pour répondre vite, il semble que la fameuse expression de « Thaïlande Téflon » soit toujours vraie. Ce n’est pas un coup d’état de plus, après la vingtaine qu’a connu le pays en quelques décennies, qui y changerait quoi que ce soit.

Pas de changements visibles dans les rues : ça bouchonne toujours autant dans les artères de la capitale, les vendeurs de rue n’ont pas remisé leurs poêles à frire qui noient les passants dans des nuages de grillades odorifères, les ouvriers en bâtiments sont toujours en tongs pour couler le béton et grimper aux échafaudages de bambou, les électriciens continuent à faire les équilibristes sur les lianes hasardeuses qui serpentent entre les poteaux de guingois. Les centres commerciaux sont de plus en plus luxueux et gigantesques, mais les petites boutiques, drogueries, magasins de tout et de rien, capharnaüms incroyables, continuent de respirer entre les pieds des malls gigantesques. Les restaurants de rue ne sont pas moins fréquentés qu’avant, où l’on dîne à pas d’heure d’un bouillon de poulet ou de riz gluant à la mangue, à deux centimètres des bagnoles qui passent et des moto-taxis qui ont l’air de flotter tellement ils semblent ignorer les lois de la gravitation. Les spectacles de crocodiles font le plein, comme ils l’ont toujours fait et continueront probablement à le faire, tant qu’il reste des crocodiles et des dresseurs de crocodiles…

Circulez, il n’y a rien à voir !

Il est fascinant de voir la facilité avec laquelle Prayut Chan-ocha, le général putschiste, devenu officiellement premier-ministre il y a quelques jours, a réussi à noyauter l’ensemble de l’Etat sans un coup de feu tiré. Toute activité politique est interdite, les partis sont dissous et pas près de rouvrir, les manifestants sont priés de manifester seuls et dans leur salon de préférence, toute critique publique est bannie ; les chaînes de télévision privées qui avaient pris parti politiquement avant le coup d’état sont toujours interdites d’antenne, ou ont du changer de nom et d’opinion comme UDD, la chaîne des chemises rouges qui s’appelle désormais Peace TV ; les chaînes étrangères sont de nouveau autorisées, mais au compte goutte et nombre de sites Internet sont censurés. La date des prochaines élections libres n’est pas fixée, mais elles n’auront pas lieu avant la fin de 2015, au plus tôt.

Ca n’a pas l’air de gêner grand monde. Les voix dissidentes se taisent depuis quatre mois, et il n’y a pas eu besoin de jeter des foules en prison finalement. La violence n’est pas nécessaire, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes. La fameuse résilience thaï a parfois bon dos.

Des affiches, quelquefois gigantesques, proclament la devise qui tient de programme officiel de la junte : « Return Happiness to Thailand », rendre le bonheur au pays. Prayut, le général multi-facettes, a même composé son propre hymne : une chanson sirupeuse à souhait aux paroles édifiantes. Vous pouvez juger par vous-mêmes avec ce montage musical qui allie paroles et musique.

Cette chanson ouvre d’ailleurs son intervention hebdomadaire du vendredi soir sur les chaînes de télévision.

Seul face à la caméra, avec une traduction en langue des signes incrustée en bas à droite, un montage de vidéos muettes à gauche et une traduction – souvent approximative et parcellaire – en anglais dans la partie inférieure de l’écran, Prayut s’adresse à la nation pendant une bonne heure et demi, et lui explique en long et en large combien c’est difficile et long de restaurer le bonheur dans le pays, mais combien il y met tout son coeur.

Dans un exercice de micro-management fascinant, il peut passer sans transition de l’amélioration de la qualité des cultures d’orchidées à la gestion des surplus de riz, en passant tout de même par les raisons pour lesquelles il maintient la censure pour le bien du pays, dans le cadre de sa feuille de route vers le bonheur.

Il glisse bien évidemment quelques piques et menaces à peine voilées de temps à autre envers ceux qui ne seraient éventuellement pas d’accord avec la direction prise.

La seule menace qui pèserait sur lui, comme l’écrit aujourd’hui le Bangkok Post, journal anglophone local a priori sérieux, ce serait la magie noire, à laquelle Prayut accuse des groupes anti-coup d’état d’avoir recours contre lui.

Dans un pays où figurent dans les journaux populaires des histoires de zombies aperçus à certains carrefours et qui y provoqueraient des accidents de la route, ces croyances superstitieuses du premier ministre ne sont pas tellement surprenantes. La culture populaire thaï est anti-rationaliste au possible, pétrie de numérologie, d’astrologie, de voyance et d’amulettes multifonctions.

Un prochain blog pourrait rassembler quelques unes des pratiques et croyances étonnantes ici-bas : quels jours de la semaine faut-il se couper les cheveux ? Comment demander aux esprits la permission de couper un arbre dans son jardin ? Est-il dangereux de mâcher un chewing-gum après la tombée de la nuit ? Pourquoi faut-il laisser ouvertes les portes des placards dans la chambre à coucher la nuit ?

En attendant, voici donc, telles que rapportées par le Bangkok Post, les paroles de Prayut Chan-ocha, le général putschiste devenu premier ministre, lors d’une réunion au Club de l’Armée Royale de Thaïlande des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme :

« Aujourd’hui, nous devons nous entraider. Si les réformes échouent, je ne sais pas ce que nous pourrons faire.

Faisant référence aux éléments anti-coup encore actifs : « Si vous voulez continuer à vous battre et si vous prenez le maquis, allez-y ! Si vous avez recours à des rituels de magie noire, allez-y ! »

« Aujourd’hui j’ai mal à la gorge et mon cou est douloureux. On m’a dit qu’il y a des gens qui me lancent des malédictions. Je me suis versé tant d’eau lustrale sur la tête que j’en ai frissonné partout. Je vais attraper un rhume maintenant. »

« Mais je ne veux pas vous stresser », conclut-il devant la réunion des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme.

Il va sans dire que Prayut, malgré son air un peu pincé, est un homme plein d’humour.

 

Magie noire