Pac-man à Bangkok

Avant la suite de nos aventures linguistiques, un petit intermède « jeu vidéo » aujourd’hui (une fois n’est pas coutume), mais toujours dans le but (louable) de découvrir et faire découvrir Bangkok, qui plus est au milieu de fantômes (belote et rebelote).

Google offre depuis peu, et pour une période indéterminée, la possibilité de jouer à Pac-man, le jeu d’arcade classique des années 80. Jusque là, rien de terriblement intéressant. Oui, sauf qu’il est possible de choisir son terrain de jeu parmi une infinité : il suffit d’aller à n’importe quel endroit de la planète sur Google Maps, puis de cliquer sur l’icône Pac-man en bas à gauche de l’écran. Le design prend alors un petit coup de vieux et les rues se transforment en couloirs à fantômes et à réservoirs à friandises. Il y a même l’horrible son d’époque et les bruitages dodécacophoniques. Le but du jeu est de récolter tous les points sans se faire bouffer par un fantôme. Tout contact avec l’un de ces esprits maléfiques et très néfaste à la santé, à moins d’avoir auparavant avalé un gros point clignotant qui colore les fantômes en bleu et les rend comestibles.

Je laisse ceux qui ont eu dix ans dans les années 80 aller voir illico et passer quelques minutes à user les quatre flèches de leur clavier en pensant au bon vieux temps. N’oubliez pas de mettre le son ! Pour les autres, et pour les vieux trentenaires et jeunes quadragénaires revenus, voici la suite.

L’algorithme qui transforme une carte de Google Maps en terrain de jeu Pac-man est plutôt malin. Les rues deviennent des couloirs, les ponts idem, on peut faire le tour des places, voire les traverser lorsqu’un chemin figure sur la carte d’origine. Par contre, lorsque la rue est une impasse, en général, l’algorithme ne la fait pas apparaître côté Pac-man. Il n’aime pas trop non plus les grands axes, qu’il ignore également. Lorsqu’il y a trop peu de rues « utilisables », l’algorithme refuse du coup de travailler : il suffit en général de déplacer un peu la carte d’origine pour faire apparaître quelques intersections de plus et créer le terrain de jeu. A la campagne, ou dans des habitats peu denses cela peut s’avérer néanmoins compliqué, même si certains sentiers se transforment en couloirs à fantômes.

Evidemment, dans un terrain de jeu où figurent très peu de rues, il peut être très difficile d’échapper aux fantômes. D’un autre côté, on peut plus aisément se cacher dans des maillages plus fins, mais il est alors bien plus difficile de récolter tous les points.

Il est tentant de créer quelques terrains de jeu dans les différentes villes que l’on a habitées. Et l’on se rend compte très vite que les impressions ressenties au sol dans le monde réel se vérifient bien quantitativement. L’algorithme ne travaille qu’à une échelle constante et découpe un rectangle de 300 mètres sur 500 environ, ce qui permet les comparaisons.

 Prenez Lyon par exemple, dans le quartier Saint-Vincent – Place des Terreaux, au bord de la Saône. Les pâtés de maisons sont minuscules, il y a des ruelles partout, le maillage est extrêmement dense. Le petit parc du Jardin des plantes où se trouve l’Amphithéâtre des Trois-Gaules est rempli de sentiers qui s’entrecroisent. Et encore l’algorithme ne transforme-t-il pas en couloirs les escaliers ni les traboules (qui permirent à maints résistants d’échapper à la Gestapo durant la Seconde Guerre)…  Lyon Pac-man, c’est donc un paradis pour échapper aux fantômes, mais un enfer pour réussir à gober tous les points.

Pac-man aux alentours de la place des Terreaux, à Lyon

Pac-man aux alentours de la place des Terreaux, à Lyon

A Moscou, la situation est un peu différente. Il y a le koltso, en jaune en haut du terrain de jeu : c’est une deux fois quatre voies qui fait le tour du centre-ville et qui est trop imposante pour être transformée en couloir à fantômes. Quelques petits pâtés de maisons dessinent au centre du terrain un maillage assez dense. Par contre, de large portions sont presque vides de rues passantes : en voiture c’est comme dans Pac-man, on avait souvent affaire à des allées privées, à de drôles de raccourcis interdits mais tolérés (je me souviens d’un « itinéraire bis » en particulier où il fallait faire 30 mètres en marche arrière en raison d’un sens unique, mais qui permettait d’éviter un bon quart d’heure de bouchons). L’algorithme ne connaît pas la tolérance russe, et laisse ces passages – qui n’en sont pas – de côté, si bien qu’échapper aux fantômes peut s’avérer aussi difficile qu’échapper aux GAI (le joli nom de la police routière russe).

Pac-man à Moscou, sur le boulevard fleuri.

Pac-man à Moscou, sur le boulevard fleuri.

Par nostalgie des sapins et des petits ruisseaux d’eau claire, je suis allé voir dans les Vosges de mon enfance. Nuls pâtés de maisons dans la vallée où j’ai passé dix-huit ans, mais la rue du Hohneck, son épine dorsale, ainsi que la route des Planches, en bas à droite, dessinent des couloirs assez longilignes et pratiques pour la chasse aux points clignotants, de même que le chemin des Bastelles, non goudronné mais régulièrement gravillonné ou que le sentier du Lac des Corbeaux, qui n’est pourtant guère plus qu’un chemin de rocaille. Il peut néanmoins être compliqué d’échapper aux quatre fantômes gourmands quand ils descendent la Moselotte : on n’échappe que rarement à son destin.

Pas-man dans les Vosges, sur les sentiers de La Bresse

Pas-man dans les Vosges, sur les sentiers de La Bresse

Bien évidemment, je n’ai pu m’empêcher de terminer avec Bangkok, la capitale des latrines tropicales, comme dirait mon ami Guillaume, qui a bien pratiqué l’Asie dans sa jeunesse mais a su avoir assez de flair pour s’installer en Suisse et épouser une zurichoise avant ses quarante ans.

Je crois en avoir déjà parlé ici même, mais l’un des problèmes principaux de Bangkok, qui est l’un des facteurs majeurs expliquant la circulation chaotique qui caractérise la capitale siamoise, c’est son maillage routier fait en dépit du bon sens. On peut comprendre que les parties anciennes à l’ouest de la ville, vers le fleuve, où les rues ont souvent été construites par dessus les canaux, soient peu adaptées à la circulation. Mais dans les zones récentes, qui ont souvent cinquante ans d’âge tout au plus, il y avait essentiellement des rizières, et d’éventuels « city planners » auraient pu tracer une grille harmonieuse et efficace. Mais que nenni ! Le principe retenu a été celui de l’arête de poisson : de grands axes en épines dorsales, puis partant de ces axes des rues de taille moyennes et greffées sur ces dernières de petites rues biscornues et étroites, se terminant le plus souvent en impasses.

L’algorithme Pac-man le montre de façon assez frappante : d’une part il est assez difficile de trouver une zone où l’on puisse réussir à créer un terrain de jeu, en raison de la trop faible densité du maillage à cette échelle (ce qui d’habitude arrive uniquement dans les zones semi-rurales ou de campagne), et lorsque l’algorithme réussit tout de même à créer un terrain, on voit qu’un grand nombre de rues sont laissées de côté car étant des impasses ou ne communiquant pas au sein du rectangle sélectionné avec d’autres rues existantes.

A titre d’exemple, j’ai pris la zone qui couvre notre rue (en haut de l’écran, la maison est exactement où se trouve le petit Pac-man jaune), le Soi Sukhumvit 71 (grand axe vertical à l’extrême droite de l’écran, qui est également appelé Soi Pridi Banomyong, ou Pridi de son petit nom), et les rues Ekkamai 10 et Ekkamai 12 (parallèles et horizontales, en bas de l’écran). L’école d’Esther est située sur Ekkamai 10, tout en bas à gauche de l’écran. A vol d’oiseau, elle est à 300 mètres de la maison environ, mais en raison de l’absence de rues traversantes, il est nécessaire de faire plus de 3 km pour y accéder, le tout en empruntant des rues embouteillées et dangereuses, si bien qu’il est nécessaire de la conduire et de la rechercher en voiture, comble de l’absurde, écologiquement et financièrement.

Pac-man à Bangkok, entre Ekkamai et Pridi

Pac-man à Bangkok, entre Ekkamai et Pridi

L’algorithme Pac-man est d’ailleurs trop optimiste, puisqu’il laisse croire à un passage en haut à droite de l’écran entre notre rue et la suivante, alors que ce raccourci a été privatisé par une école (circonstance aggravante : une école adventiste) et que nos multiples demandes pour avoir le droit de l’emprunter à vélo (demandes faites d’abord en personne, puis via téléphone, email, lettre et fax sur papier entête) n’ont finalement abouti à rien d’autre qu’à un silence certes chrétien, mais néanmoins pesant et probablement définitif.

Sachant donc qu’un fantôme adventiste et grisâtre squatte de façon permanente ce couloir pourtant sympathique, il faut se résoudre à aller jusqu’au boulevard, prendre un bout de trottoir en slalomant entre les vendeurs de soupe, les cabines téléphoniques implantées pile au milieu du chemin, et les mototaxis qui font une partie de dames accroupis sur le côté, puis revenir vers le fantôme rose dans une rue qu’affectionne particulièrement une bande de chiens sauvages régulièrement affamés, braver le passage où sévit un fantôme à l’esprit frappeur, et terminer par un kilomètre de sens unique (entre 6h et 9h) mais que d’éventuels fantômes invisibles n’hésitent pas à prendre à contre-sens s’ils sont en retard sur leur programme spirituel.

Et je vous fais cadeau de l’itinéraire bis de l’autre côté, qui ne figure pas sur la carte, car c’est le boulevard Ekkamai, et le boulevard Ekkamai, à vélo, c’est entre dix et quinze minutes d’espérance de vie (sans parler des poumons si d’aventure vous arrivez entier).

 Voilà, comme quoi, les bêtises de Google pour ados attardés, ça permet également de redécouvrir ses villes de prédilection et ça confirme qu’en matière de jeux d’arcades comme dans la vie réelle, les fantômes, c’est du sérieux.

 

PS. De nombreux journalistes ont visiblement consacré du temps et de l’énergie à ce jeu de Pac-man débarqué sur Google Maps. A lire par exemple une comparaison des terrains de jeu offerts par quelques villes européennes dans le Guardian…

Une réflexion au sujet de « Pac-man à Bangkok »

  1. Merci Pacman de nous faire découvrir le monde, et a notre cher Édouard de nous conter cela.
    Cela m’a donner envie de le tester sur Tokyo ou nous avions pris nos habitude, voire peut-être a Tunis, dans les rues biscornues du souk, là il y aurait un bon moyen de se cacher et bouffer qq cerises 😉
    Bises et merci Édouard pour cette lecture rafraichissante !

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