Le Royaume de l’à peu près

L’un des plaisirs de la vie à Bangkok, c’est l’amusement quasi-quotidien généré par « l’à peu près » permanent qui caractérise assez bien le plongeon de la culture locale dans la modernité.

Pour commencer, c’est l’orthographe volontiers hasardeuse que prennent les mots étrangers. Les panonceaux faits à la main sont une source inépuisable. Grâce à eux, on comprend mieux la prononciation parfois étrange des mots anglais par l’autochtone.

Custemer

Les noms propres ne sont pas épargnés. Andy Whorol et Lfred Hitchcock se retrouvent dans une liste un peu étonnante sur un dos, ma foi, pas tellement déplaisant.

Whorol

La syntaxe ne s’en tire pas à très bon compte non plus. Là aussi, on peut imaginer retrouver la structure de la phrase originelle dans le décalque souvent maladroit.

Not Take
La langue de Shakespeare est certes la plus malmenée, mais le chic français, surreprésenté en matière de boulangerie et de luxe, en prend aussi pour son grade, parfois dans les grandes largeurs.

Boulangerie Chaude

Quant aux Italiens, ils n’ont qu’à bien se tenir. Enfin, là, on est plutôt dans une tentative de syncrétisme culturel assumé et quasi génial.

Johnny

Au-delà des mots et de leur orthographe, c’est tout un art de la sémiologie de l’à peu près.

Quand on n’a plus de drapeau italien pour indiquer les vins originaires de la péninsule, on va chercher le drapeau iranien, on l’incline d’un quart de tour, et le tour est joué ! Après tout, les couleurs sont identiques, quel pisse-vinaigre ira remarquer la présence de l’emblème de la révolution islamique. Cocasse tout de même pour un pays où l’alcool est en principe banni…

Drapeau

Dans le genre sémiotique, il y aurait aussi beaucoup à dire sur la place de l’homme occidental, le « farang », dans la psyché asiatique en général, et en Thaïlande en particulier.

C’est souvent étonnant dans la publicité. La compagnie aérienne chinoise Spring Airlines fait ainsi apparaître deux jeunes hommes occidentaux en commandant de bord et second, alors que les hôtesses et stewards sont asiatiques.

Spring

Mais là où c’est vraiment marrant, c’est lorsque dans la vitrine d’un photographe de Sukhumvit, au milieu des portraits de Thaïs, on trouve celui d’un improbable binoclard qui est une espèce de synthèse entre le style Americana 1973 et la mode vestimentaire Leipzig 1982. Le type a du se faire tirer le portrait dans la boutique il y a quelques années, et sa photographie attire (?) depuis lors le chaland…

Farang

L’à peu près, c’est également, et peut-être plus que tout, le free style des électriciens et poseurs de câbles qui, en tongs bien évidemment, font les marioles à cinq ou six mètres de hauteur. Celui-ci s’est pris un bon coup de jus quelques minutes après la photo et a terminé son opération de maintenance avec un bras dans le plâtre…

Fils

On pourrait consacrer toute une série à la thématique du « mobilier urbain réalisé en dépit du bon sens », mais on restera ici modeste avec cette station de « pun pun bike » – le vélib local – rendue complètement inutilisable par l’éclosion en son centre d’une espèce de corolle florale, qui n’est même pas une installation d’art contemporain sponsorisée par la Mairie de Paris.

Pun Pun

La beauté de l’à peu près local, c’est aussi l’amour immodéré des graphic designers locaux pour Photoshop, amour libéré des tabous moraux qui restreignent trop souvent ailleurs le collage photographique professionnel. C’est ainsi que j’ai eu le bonheur de retrouver notre vieux touriste thaïlandais qui visitait autrefois la Suisse devant ce que j’imagine être maintenant le Fuji Yama, avec un silhouettage du tonnerre.

Rhinish

Pour finir, une mention spéciale aux images pieuses du Roi qui ornent bureaux, maisons et boutiques. Elles sont souvent les mêmes et on n’y prête en général plus guère attention – d’un point de vue esthétique s’entend. Mais l’on a parfois des surprises, comme ici, où l’artiste a su allier avec grâce et talent l’amour pour le saxophone du monarque et ceux qui sont probablement ses animaux préférés.

Saxophone

Vivre à Bangkok

Deux mois presque jour pour jour sans un seul billet… A ma décharge, ce furent deux mois plutôt bien remplis. Je profite d’un dimanche après-midi pluvieux et paresseux (enfin, pas tant que ça finalement) pour remettre un peu de charbon dans ce blog qui va cahin-caha…

J’avais envie aujourd’hui d’un petit billet anaphorique, pour célébrer les trois ans à l’Elysée de qui l’on sait. Plouf.

Alors voilà, ça s’appelle « Vivre à Bangkok », et ça commence comme ça.

 

Bonzes

Vivre à Bangkok, c’est passer devant un temple, entendre des chants s’en échapper, entrer, et écouter quelques minutes moines et moinillons, assis à terre, les pieds tournés vers l’arrière, afin de ne surtout pas les montrer à Bouddha. C’est très beau, pas tout à fait autant que les chants de la liturgie chrétienne orthodoxe, mais bien supérieur à ce que l’on peut entendre désormais dans l’église catholique romaine. Les mélodies sont très répétitives en général, j’imagine que l’effet de transe pour celui qui prie ainsi est garanti. Pour l’auditeur, c’est bien aussi.

Coq

Vivre à Bangkok, c’est courir le long du canal, au petit jour ou à la tombée du soleil, pour essayer d’attraper quelques petits grains de fraîcheur, peine perdue en général. Les animaux de basse-cour sont chez eux. C’est comme si cette ville était aussi luxuriante que le milieu naturel qu’elle a envahi. Un parking à peine délimité, un chemin tracé, une route goudronnée, et aussitôt ce sont de petites cahutes qui apparaissent sur les bords, de bric et de broc, aux interstices, une petite boutique de planches, un vendeur de nouilles, un élevage de poules. Et on court au milieu de ce bouillonnement.

Hôpital   Vivre à Bangkok, c’est, quand il le faut, aller voir le médecin dans un hôpital qui ressemble à un aéroport, de verre et de clarté, immense. C’est attendre son tour dans un hall où jouent des musiciens en chair et en os, pendant qu’un émir du Golfe à l’habit blanc immaculé accompagne sa dame en noir et n’a pas l’air trop inquiet de devoir entendre le jazz sacrilège qu’on lui inflige.

Pimp

Vivre à Bangkok, c’est aller aux réunions du lycée français et passer au retour, sur le chemin des écoliers, au sens propre puisqu’il s’agit de la rue du lycée, devant deux salons de massage, un sauna, deux bordels et enfin devant le Pimp, mythique établissement de nuit, peuplé de créatures à la queue fourchue, qui parfois prennent le frais en fumant une cigarette sur les marches.

Vélos

Vivre à Bangkok, c’est pouvoir aller faire du shopping au Nightingale Olympic Co, entre Chinatown et Little India. Les dernières marchandises ont été reçues aux alentours des années 70, peut-être début 80 pour les plus récentes. Les vendeurs et vendeuses sont bien évidemment les mêmes qu’à cette époque, et semblent avoir pris racine tout en se momifiant, ce qui est du plus bel effet. On peut y trouver un très vaste assortiment de vélos d’appartement, datant d’une époque où l’on n’appelait pas encore ça des home trainers.

Crapauds

Vivre à Bangkok, c’est pouvoir acheter au marché de gros crapauds pustuleux bien vivants enfermés dans de jolis sacs en plastique. Ils vont souvent par deux, sans doute afin ne pas se sentir seuls lors de leurs dernières heures avant le grand plongeon dans l’eau bouillante.

Tigre

Vivre à Bangkok, c’est aller marcher dans les montagnes de Chiang Mai et observer des empreintes de tigre encore fraîches sur le chemin de crête.

Sasha

Vivre à Bangkok, c’est d’ailleurs vivre avec les tigres à la maison, tous les jours.

Pique-nique

Vivre à Bangkok, c’est pique-niquer sur un rocher en haut des montagnes de Chiang Mai et manger du riz tenu au chaud dans une feuille de bananier avec des baguettes taillées quelques instants auparavant dans un bambou. C’est bien sûr avoir le plaisir de tout jeter ensuite par dessus bord tout en ayant la conscience tranquille.

Sexual

Vivre à Bangkok, c’est célébrer sa performance sexuelle au quotidien grâce notamment aux bons soins de la clinique Keerati du boulevard de Thonglor, dont on ignore les secrets de fabrication précis.

Motorbike  Vivre à Bangkok, c’est amener sa fille à l’école tous les jours en scooter et se retrouver immortalisé sur les murs de la classe.

Vivre à Bangkok, c’est marcher dans la forêt, être seul au monde, et pourtant en avoir des bourdonnements dans les oreilles pendant des jours et des jours.

 

Cigarette

Vivre à Bangkok, c’est vivre en Asie, et l’Asie, ce sont aussi de jeunes femmes qui fument des cigarettes dans des boudoirs cosy en ne pensant à rien.

Chinatown

Vivre à Bangkok, c’est passer pas mal de temps à se promener dans les rues de Sampheng / Yaowarat / Chinatown et se dire que ça a du être vraiment joli et que ça le reste presque.

Bistrot Karen

Vivre à Bangkok, c’est aller en pays karen boire des bières dans des cafés rustiques mais sympathiques, où la Singha restera à 30 baths de toute éternité.

Mototaxis

Vivre à Bangkok, c’est hésiter parfois entre le canoë et le kayak pour sortir de chez soi.

Cagoule

Vivre à Bangkok, c’est prendre la mer à Hua Hin sur un petit bateau à moteur et faire des autoportraits avec des hommes à cagoule en arrière-plan.

Tarentule

Vivre à Bangkok, c’est aller marcher dans la montagne et laisser Yewen, le guide karen, attraper une tarentule et la faire griller, puis la manger ensemble de bon coeur.

ChocoPhilo

Vivre à Bangkok, c’est aller au Choco Philo de l’Alliance Française, un dimanche par mois, et entendre son fils rire à pleine gorge.

Ascenseur

Vivre à Bangkok, c’est prendre des ascenseurs japonais équipés de système d’atterrissage d’urgence. On dit que les nouveaux sont désormais équipés de toilettes de secours, en cas de panne. J’aime les Japonais mais je suis sûr qu’ils ne descendent pas du singe, eux.

Prostate

Vivre à Bangkok, c’est être incité à se soucier de sa santé, en particulier de sa prostate, au moyen de publicités imagées.

StéphanieCléau

Vivre à Bangkok, c’est regarder des films français avec des actrices françaises, et se dire que Mathieu Amalric a toujours eu bon goût.

Seven

Vivre à Bangkok, c’est laisser à Bangkok sa femme qui travaille et partir en week-end avec ses enfants, tout en étant accompagné des femmes et des enfants de ceux qui travaillent. Et c’est bien entendu faire une pause au resto route 7-Eleven de Hua Hin sur l’autoroute 4.

Amis

Vivre à Bangkok, c’est faire des fêtes chez des amis qui ont arrêté de fumer définitivement mais qui trouvent que c’est quand même mieux pour leur profil avec une cigarette dans la main, lumière tamisée et Léo Ferré.

Amies

Vivre à Bangkok, c’est côtoyer des femmes en noir, celles qui partent et celles qui arrivent.

Nabokov

Vivre à Bangkok, c’est vieillir, sans doute plus vite qu’ailleurs, mais vieillir à deux, comme Vera et Vladimir.

Mes voisins les fantômes

Une fois n’est pas coutume, pour ce billet, c’est la professionnelle de la profession qui est à la plume !

Cet article vient d’être publié sur le blog Making Of de l’AFP. Ce site donne la parole aux photographes et aux journalistes reporters d’images, dissèque l’organisation par l’AFP de la couverture d’événements importants, et offre un espace de témoignages aux journalistes de l’agence, dans un format plus libre que sur le fil d’informations habituel. 

Outre le texte repris ici, vous trouverez sur la page indiquée de belles photographies réalisées par les photographes du bureau de Bangkok, pour la plupart spécialement afin illustrer ce sujet. Je n’en ai repris qu’une ici-même, mais je vous incite à aller voir !

A noter qu’un article du même auteur bien connu de nos services est paru sur le fil de l’AFP il y a quelques jours. « Les fantômes, au coeur de la vie moderne en Thaïlande », plus court et moins intime bien entendu, est lisible par exemple sur le site de l’Obs ou sur celui de La Depêche.

Une cartomancienne à Bangkok (AFP / Christophe Archambault)

Une cartomancienne à Bangkok (AFP / Christophe Archambault)

Mes voisins les fantômes

BANGKOK, 5 février 2015 –

Comment  parler des fantômes sur le fil AFP sans verser dans la moquerie ? Comment raconter la profonde terreur qu’inspirent les fantômes en Asie à des  lecteurs étrangers pour lesquels le mot évoque les trains fantômes des fêtes foraines de leur adolescence, où l’on faisait semblant d’avoir peur du zombie bedonnant au maquillage grossier surgissant d’un cercueil?

Les fantômes sont-ils un sujet « insolite», mot-clef des dépêches de l’AFP regroupant des sujets a priori légers ou « décalés », allant d’un enfant interdit d’être baptisé Nutella en France à un corbillard qui perd un cadavre en plein rue en Afrique du Sud ?

C’est l’une des premières choses qui m’a marquée à mon arrivée à Bangkok il y a un an et demi : la façon dont les fantômes infiltrent l’existence des vivants en Thaïlande.

Un gardien qui se met à chasser les fantômes en pleine journée à coups de machette sous vos fenêtres? « Il faut déménager, ou au moins faire venir des moines bouddhistes pour une cérémonie ». Un junkie couvert d’amulettes et de tatouages qui meurt d’une overdose au petit matin au coin de votre rue ? « Son fantôme va hanter le quartier ».

A force de voir, dans ma vie privée, les fantômes avancés comme des explications normales par des gens par ailleurs très sensés, je me suis mise à douter.

Et que se passe-t-il dans la tête de ces employés de bureau que je croise tous les matins ? On pourrait les transposer dans une rue de Paris ou New York, au petit détail près qu’ils s’inclinent devant les « maisons aux esprits » protégeant les gratte-ciels où ils travaillent.

Face à mes questions, une des journalistes thaïlandaises du bureau de l’AFP, Thanaporn Promyamyai, dite Neung, m’a un jour apporté le DVD d’un film thaïlandais, « Nang Nak », du réalisateur Nonzee Nimibutr. Il raconte l’histoire d’amour entre un homme qui revient de la guerre et reprend la vie conjugale avec sa femme, Nak, sans se douter que celle-ci est morte en couches en son absence et est un fantôme.

Cette histoire de Nak, qui berce les Thaïlandais dès l’enfance et a fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma, m’a donné une première clef: les fantômes font ici partie intégrante du processus de deuil, si désincarné en Occident.

« Les vivants créent ces croyances par amour pour leurs disparus », me confie plus tard, quand je me suis enfin décidée à écrire un reportage sur le sujet, Kapol Thongplab, animateur d’une émission de radio où chaque nuit les auditeurs confient leurs expériences de fantômes.

Ce que j’aime en Thaïlande, c’est que la légèreté se mêle souvent à la gravité, parfois de façon totalement incongrue. Un mélange dont il est difficile de rendre compte dans les dépêches « sérieuses » sur la tumultueuse vie politique du royaume.

Quand les manifestants pro-coup d’Etat ont pris le siège du gouvernement l’an dernier, nous avons bien sûr fait une « alerte » sur le fil AFP. Quelques heures plus tard, ils se sont envolés comme une nuée de moineaux, sans livrer le sens de leur joyeux pique-nique sur la pelouse officielle. Laissant le journaliste occidental désemparé, privé du déroulé qu’il avait en tête d’un renversement de gouvernement, tout en cris et en fureur…

Bref, en Thaïlande, il y a toujours un moment où l’esprit de sérieux, si ancré en Europe, vacille et cède au burlesque, que l’on parle de prise du siège du gouvernement ou de zombies.

Devant un cocktail (sans alcool) de « sang de vampire » partagé dans son bar décoré de spectres, où les plats sont servis dans des petits cercueils, l’animateur radio Kapol m’explique ainsi que s’il croit dur comme fer aux fantômes, ça ne l’empêche pas d’en rigoler.

Je me retrouve à regarder le film « Pee Mak », record du box-office dans le royaume, remake burlesque de l’histoire du fantôme Nak et de son mari Mak, qui tourne en dérision l’obsession nationale pour les fantômes.

Avec ma consœur Neung, nous décidons d’aller dans un temple bouddhiste de Bangkok élevé à l’endroit même où Nak est censée avoir vécu, au XIXème siècle. Les jeunes Thaïlandais viennent lui demander d’échapper au service militaire. Les veilles de loterie, le temple reste ouvert toute la nuit, car Nak est réputée révéler les combinaisons gagnantes.

L’ambiance est saisissante, entre les marchandes d’offrandes et les diseuses de bonne aventure se disant inspirées par Nak.

Nous parlons à une vieille cartomancienne, dont le photographe Christophe Archambault fera quelques jours plus tard un très beau portrait. Elle sort une statuette de Nak de son sac à main, emballée telle une relique. Nous parlons à des fidèles venus prier le fantôme Nak. « Je crois en elle. Je crois aux fantômes », nous dit parmi eux une belle jeune femme, Netnaran Janvanu, venue remercier Nak d’avoir guéri son bébé.

Je lui demande, via Neung, si elle croit que des fantômes causent les accidents de voiture. Serrant son bébé contre sa poitrine, elle répond « oui », l’air interloqué par ma question, comme si je venais de Mars.

Je me sens décalée, dans un état de flottement, somme toute assez agréable, au milieu de ces gens qui relâchent dans le canal voisin crapauds et petits poissons achetés aux marchandes du temple. Je me laisse porter par l’ambiance et mon choix s’arrête sur des petites anguilles. Nous allons les relâcher avec Neung dans le canal, non sans avoir allumé trois bâtons d’encens chacune.

Le lendemain, je me demande comment écrire le papier, tiraillée entre le nécessaire recul du journaliste et ma fascination pour cette croyance (qui me fait regarder exclusivement des films de fantômes chinois, hongkongais ou thaïlandais ces dernières semaines, au grand désespoir de mon mari).

J’interroge mes confrères de l’AFP en Birmanie, au Cambodge, au Vietnam et en Chine sur les fantômes dans leurs contrées. Les Birmans sont si fous de zombies que la junte militaire au pouvoir pendant des décennies a longtemps interdit les films de fantômes, m’explique notre correspondante Hla Hla Htay à Rangoun. Il y a des séries télé sur les fantômes en Chine, mais pas de talk-show sur le sujet, « le parti ne le permettrait pas », ajoute Patrick Lescot à Pékin.

A Bangkok, je rencontre un jeune fonctionnaire qui recense avec ironie sur sa page Facebook les histoires de fantômes relayées sans recul dans les médias thaïlandais.

Il a récemment suscité un tollé en postant sur sa page Facebook (baptisée « FuckGhosts») une photo le montrant en train de piétiner des statues de zèbres censées protéger les automobilistes des fantômes au « tournant aux cent morts », sur une voie rapide de Bangkok.

Ceux-ci ont récemment été retirés et déplacés dans un temple en province, après une cérémonie menée par un moine bouddhiste, traitée comme un évènement normal dans les médias nationaux.

« Au début, les employés municipaux étaient assez inquiets. Mais après le chant du moine, ils se sont sentis plus à l’aise pour faire leur travail », a expliqué à Neung Supit Kraimak, en charge de la maintenance des espaces verts pour la mairie. Difficile pour le journaliste occidental de ne pas tomber dans le sarcasme, tant la « quote » est croustillante…

Croire aux fantômes, c’est rétrograde, c’est un facteur de sous-développement et de maintien des foules dans la crédulité, m’explique le créateur de « FuckGhosts ». Il dénonce ce cautionnement des fantômes par les moines en Thaïlande comme un dévoiement du bouddhisme.

Je comprends son raisonnement. La façon dont les moines tirent profit de cette superstition est un vrai sujet de société (et l’objet d’un prochain reportage, sur la richesse de ce clergé bouddhiste, si éloigné de l’image éthérée que l’on s’en fait en Occident).

Ce matin encore, discutant avec une politologue d’une grande université de Bangkok, je n’ai pu m’empêcher de parler des fantômes, déviant du sujet de notre entretien : la junte militaire au pouvoir dans le royaume depuis le coup d’Etat de mai dernier, réalisé au nom de la défense de la monarchie.

L’extrême superstition des Thaïlandais, prompts à se placer sous la protection de figures tutélaires, esprit d’outre-tombe ou souverain au statut de demi-dieu, joue un rôle politique important, me dit-elle. La société thaïlandaise serait-elle la plus conservatrice d’Asie, comme le pense cette universitaire, si elle ne croyait pas si profondément aux fantômes ?

Mais, au-delà des raisonnements, le besoin des Thaïlandais de croire aux fantômes, pour faire le deuil d’un être aimé ou plus largement conjurer la peur de la mort, fait profondément écho en moi.

Avant de boucler notre reportage, nous regardons avec Neung des extraits d’une série télé consacrée aux fantômes, puis un talk-show dédié au sujet. Une petite fille de trois ou quatre ans est assise au milieu d’hommes très sérieux, dont le fameux Kapol Thongplab.

Le plateau du talk-show fait penser à celui d’une émission politique ou littéraire en Europe, en un peu plus sombre. Le présentateur raconte que l’enfant a survécu trois jours au côté du cadavre de sa mère, morte subitement. Le gros plan sur le  visage de la fillette me semble une éternité.

« Qui t’a préparé ton lait? », lui demande-t-il. « Maman », répond la petite, sous les hochements de tête d’approbation de l’assemblée. Trop pour moi. Ma fascination pour les fantômes a trouvé sa limite. Je peux enfin écrire mon papier.

Delphine Thouvenot est la directrice du bureau de l’AFP à Bangkok.

 

Un petit conte de janvier

Nos vacances de Noël ne nous ont certes pas offert le mordant de la neige, mais elles ont pu nous faire goûter, au sommet des Cameron Highlands, à la relative fraîcheur des montagnes de Malaisie, noyées dans une demi-brume écossaise et dont les champs de thé étaient trempés par une mousson particulièrement vigoureuse. Water, water, everywhere ; nor any drop to drink! 

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Notre voyage du nord au sud de la péninsule malaise, de Penang à Singapour, via Kuala Lumpur et Malacca, nous a permis de voir un peu autre chose que notre Siam habituel, après près de cinq mois de stationnement ininterrompu des troupes à Bangkok.

Au retour de cette équipée malaise, après avoir vu Georgetown et sa vieille ville classée à l’UNESCO, Kuala Lumpur, ses collines, ses  jardins, ses larges places anglaises, puis Singapour au bitume ébène brillant sous l’orage dans l’ombre de gratte-ciel splendides, c’est le caractère radicalement étrange et composite de Bangkok qui surprend, à nouveau.

Singapour, le 27 décembre 2014

Singapour, le 27 décembre 2014

On dit dans les guides que Bangkok est surnommée la « Ville des anges ». En réalité, c’est plutôt le contraire, Bangkok n’étant qu’un surnom destiné aux étrangers à la langue fourchue qui ne sauraient prononcer correctement son nom véritable. Pour les Thaïlandais, elle est et reste Krung Thep, la « ville des anges », littéralement.

En toute rigueur, son nom complet est bien plus long que cela. En thaï, où les mots sont habituellement collés les uns aux autres au sein d’une phrase, on est quand même obligé de ménager des espaces pour que l’oeil puisse y comprendre quelque chose. C’est, dit-on, le nom de lieu le plus long du monde :

กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์

En français, cela donne (version Wikipedia) : « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l’énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn »

Mais s’il fallait donner un nouveau nom à Bangkok, tout en gardant le côté longuet et un peu ronflant, je choisirais plutôt quelque chose du genre : « Ville horizontale des hautes verticalités, immense ville, indiquant la voie rapide vers la patience et l’immortalité, ville de nonchalance syncopée, mégalopole indolente et électrique, règne de la sédimentation, ville de bric et de broc et construite par le plus grand des hasard ».  C’est à peu près aussi indigeste, mais ça me semble quand même nettement plus proche de la réalité. Resterait à le traduire en thaï.

Bangkok - Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

Bangkok – Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

J’avais dans l’idée pour ce billet de motiver un peu ce nouveau nom que je propose aujourd’hui de donner à Bangkok. Et on oserait presque entamer la démonstration par un truc du genre : « Bangkok est une ville de contrastes ».  Je n’ai pas vérifié, mais j’imagine que cette phrase apparaît à coup sûr dans la plupart des guides touristiques de la ville.

Sauf qu’on pourrait évidemment dire cela d’à peu près toutes les villes. C’est même Google qui le dit : Paris est une ville de contrastes. Delhi aussi. Londres pas moins. En cherchant bien je suis sûr qu’on pourrait dire que Vesoul est constrastée. Et même Épinal… Pour qu’un tel topos ait un sens, il faudrait donc déjà trouver des villes sans contrastes. Vierzon peut-être ? Ou Montluçon à la limite ?

Laissons donc tomber les contrastes, et disons plutôt que Bangkok est une ville de failles spatio-temporelles, tout simplement.

Et plutôt qu’une description clinique et distanciée (qui viendra en son temps, cela va sans dire), quoi de mieux qu’un petit conte de rentrée pour illustrer le propos ?

Une couturière de rue à Bangkok

Une couturière de rue à Bangkok

Imaginons un jeune cadre dynamique au costume anthracite impeccablement coupé et à la coupe de cheveux jouant savamment sur le mélange du mêlé et du décoiffé : il a quitté Tokyo le matin même après une nuit trop courte et mouvementée, ce soir au crépuscule il s’envolera pour Londres et compte bien dormir comme un nourrisson sur les couchettes privatives que la compagnie aérienne d’un pays du Golfe offre à ses estimables clients ; il n’a pas le temps de subir les embouteillages de la rue, il a pris le sky train et sort du wagon réfrigéré à la station Phrom Phong pour aller à une réunion au 36e étage de l’Emporium Tower ; il est beau, frais et fier. On est en janvier 2015, l’avenir est devant lui. Il prend à gauche, à droite, il frôle les corps de jeunes Thaïs alertes et de jolies touristes latinos, il a déjà fait le trajet plusieurs fois, il connaît son affaire : grâce au sky bridge, il va pouvoir passer directement de l’atmosphère climatisée du métro aérien à celle des immeubles de bureau gigantesques qui le bordent, sans coup férir.

Mais soudain – est-ce parce qu’il était trop occupé à comparer les cours respectifs du bath et du franc suisse sur son smartphone ? – il s’aperçoit, mais trop tard, qu’il a mis le pied sur un escalier roulant, qui descend. Aux enfers.

Aussitôt, c’est l’odeur qui le prend à la gorge. Brochettes de calamar et boulettes de porc épicé, nuages d’essence plombée qui flottent sur l’avenue Sukhumvit, les 35° de ce début d’après-midi n’arrangent rien. Il évite d’abord de justesse le vendeur de loterie qui propose sur un immense panneau de bois placé devant lui (et devant la sortie de l’escalator par la même occasion) un vaste choix de billets que les fans de numérologie vont choisir un à un ; puis c’est un aveugle chantant qui manque de lui écraser les souliers avec sa canne blanche frappée en rythme sur le bitume ; celui-ci réussit d’ailleurs pour de bon à lui arracher les oreilles avec sa chanson populaire chantée d’une voix de crécelle (la cécité n’empêche pas de chanter faux). Notre jeune cadre se retrouve sur le trottoir, où ce qui en tient lieu.

À gauche, le vendeur de street food (c’est plus chic dit en anglais que son équivalent « bouffe de rue »), avec sa charrette ambulante et odorante. Il y a intérêt à ne pas passer trop près sous peine de tacher l’Armani, l’huile grésille dans la poêle, les charbons sont ardents. Sur la droite arrive soudain un moto-taxi qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour éviter la rue encombrée qu’une petite virée sur le trottoir au volant de sa mobylette ; il oscille dangereusement, encombré de ses trois passagers (une mère et ses deux enfants) et de leurs emplettes qui prennent la forme de huit sacs en plastiques pleins à craquer, quatre d’un côté et autant de l’autre. Evidemment, pour éviter la peste, il faut parfois savoir se presser contre le choléra : une belle tache de friture orne bientôt la chemise pure lin de notre héros.

A peine le moto-taxi passé, il faut se pencher pour éviter l’obstacle suivant : au-dessus du trottoir pendent quelques bons gros fils, dont certains sont dénudés. L’ensemble est probablement le résidu d’une opération de maintenance expresse sur la guirlande principale, qui regroupe à quatre mètres du sol une bonne cinquantaine de fils en tous genres.  Dans le doute, notre jeune héros s’incline pour éviter l’électrocution, et ne prête pas attention à la bouche grande ouverte de l’égout qui apparaît soudain devant lui, prêt à l’avaler. Heureusement, émerge du trou une tête. Puis un corps, qui se hisse à la surface, nu, à l’exception d’une culotte de coton bleu et d’une paire de gants en plastique crème, pour autant que la couche de merde qui enveloppe l’ensemble permette d’en apprécier véritablement la couleur : c’est l’égoutier qui remonte à la surface et qui sauve par là même la vie et ce qui reste du costume de notre jeune ami.

Bientôt néanmoins notre héros doit se rendre à l’évidence, il est perdu. Nulle part à l’horizon d’escalier roulant qui remonterait. Il se met à pleurer, doucement et pense que celui qui est tombé à terre une fois ne remontera jamais tout à fait dans le Royaume du très-haut.

Mais bientôt, il sent une présence à ses côtés : c’est un jeune moinillon, tout de jaune vêtu, la tête rasée de près, les pieds nus et noirs mais l’haleine fraîche et légère. Voyant l’oeil hagard du jeune cadre, l’homme en jaune lui propose de l’accompagner pour faire quelques offrandes. Ils se dirigent vers un petit temple orné de figurines d’animaux, zèbres, coqs et girafes, où ils déposent deux pommes que l’on aurait pu croire véreuses mais qui ne le sont pas, trois bonnes bananes vertes et un petit verre de plastique ébréché rempli de coca-cola tiède, ainsi que trois bâtons d’encens qu’ils allument alors que de jeunes filles en fleur passant à leurs côté s’arrêtent quelques secondes, le temps de se recoiffer puis de prononcer à voix basse une formule magique en l’honneur des esprits du lieu.

Le moinillon prend ensuite notre homme par la main, et le mène derrière un étal improbable offrant au promeneur un vaste assortiment de godemichés en céramique importés du Yunnan et de vilains souvenirs en osier tressés par un vieillard arthritique accroupi sur le trottoir. Devant eux se dresse un échafaudage de bambou. Le moine lève l’index et montre la lune.

Le jeune cadre, qui a séché ses pleurs peut enfin, en se hissant parmi les peintres en tongs, rejoindre l’étage supérieur. Le moine, resté en-bas, lève alors la tête et murmure : « Va vers ton karma, jeune homme, et si on te le demande, dis-que c’est Sataporn Pongpipatwattana qui t’a montré la voie. Au temple, on me surnomme aussi Jacob ».

Le passage de l’élagueur

Une fois l’an, et bizarrement au moment de l’année où les arbres sont en fleur – mais il y a en réalité des fleurs tout au long de l’année dans ce climat tropical – vient le moment où passe l’élagueur.

C’est un petit homme d’un mètre cinquante-cinq qui porte un tricot bleu à manches longues alors qu’il fait trente-trois degrés à l’ombre, fume en permanence de longues cigarettes artisanales et marche pieds-nus.

Il est accompagné par une petite équipe : l’inspecteur des travaux finis, qui donne les ordres depuis le sol et indique les objets de son courroux ; le taiseux, qui ramasse les débris, une fois l’irréparable commis ; la femme du chef, qui attend que le temps passe et que les arbres tombent, à l’ombre de ceux qui restent.

L'élagueur

L’élagueur

Mais l’élagueur est le seul à monter dans les arbres. Sans matériel autre que ses membres naturels, il grimpe le long du tronc rugueux, l’entourant de ses mains nues et de ses pieds que l’on devine pourvus d’une bonne épaisseur de corne. Arrivé dans les hauteurs, il navigue sur des branches qui ne semblent pourtant pas bien solides, et sort son outil. Il n’a pas de tronçonneuse – qu’on songe à ce qu’il pourrait commettre avec ! – mais une vieille scie à bûches qu’il manoeuvre à huit ou dix mètres de hauteur. C’est ensuite un fracas de feuillages vaincus et de rameaux décimés. Quand la branche lui résiste, il l’entame, puis la plie tant bien que mal : le temps finira par faire son oeuvre et emportera la résistante.

Dans la canopée

Dans la canopée

L’élagueur n’a pas vraiment le souci de l’esthétique, c’est peu de le dire. Sa principale motivation : faire de la place. Il coupe un peu à droite, tord à gauche, rabote par-dessus le tout. Autant dire que les arbres le voient approcher avec crainte et suspicion. Ôh combien ils ont raison ces pauvres arbres, quand on les voit tout déplumés après le passage de l’élagueur : ornés de moignons dont le nombre va croissant au passage des années, ils ne savent plus dans quel sens pousser pour tenter de réparer les méfaits commis par le petit homme bleu.

Jadis, il y a une semaine, deux magnifiques arbres ombrageaient la chambre à coucher, nous protégeant des regards voisins et offrant aux écureuils du quartier un terrain de jeux inépuisable. L’élagueur fou est passé lundi matin et depuis lors c’est un déchirement de regarder ces pauvres troncs violentés par la fenêtre.

Après le passage de l'élagueur

Après le passage de l’élagueur

Dans le texte intitulé L’empire du laid tiré de son recueil Le Bonheur des petits poissons, le regretté Simon Leys décrit un sentiment d’incompréhension et d’ahurissement assez voisin :

« Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre extrémité du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propriatoire pour obtenir le pardon de l’arbre. »

« Des moeurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’oeuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

Les écureuils n’ont pu lancer de cris d’alarme à Bangkok, et de toutes façons cela n’aurait rien changé. On ne se méfie décidément jamais assez des petits hommes bleus…

Croyances, superstitions et autres bouddhisteries

Après un mois de coupure, alors que la saison des pluies et ses orages magnifiques touche à sa fin, les frangipaniers sont déjà presque nus en attendant les premiers frimas. Le rythme des saisons est difficile à appréhender pour le nouveau-venu, mais le changement est malgré tout sensible. Quelle joie en particulier de pouvoir dormir sans le soufflement de la climatisation, la fenêtre ouverte aux bruits de la nuit, bercé dès l’aube par les sifflements de l’oiseau fou, le coucou koël, revenu il y a quelques semaines dans le grand arbre du jardin, et qui fait profiter le voisinage de son chant haut en couleurs. Dormir dans le silence de la nuit, c’est aussi être réveillé par cette musique qui pour moi restera probablement la plus fortement liée à ce pays, celle du balai de bambou qui, inlassablement, ramasse les feuilles tombées dans la nuit, en produisant un bruissement frotté répétitif et néanmoins irrégulier, assez analogue à celui que fait la sandale tong de l’autochtone, lorsqu’il parcourt le sol de sa démarche chaloupée et décontractée. Mais on a déjà évoqué les aspects interloquants des balais locaux, passons donc à autre chose.

En plus d’être bouddhistes et souvent en tongs, les Thaïs sont superstitieux. On a d’ailleurs du mal à faire réellement la part des choses entre ce qui a trait à la religion proprement dite et ce qui vient de croyances ancestrales animistes ou autres. Pas sûr que la question ait beaucoup de sens d’ailleurs, le génie thaï étant la grande disposition de ce peuple aux syncrétismes, en matière spirituelle comme pour le reste.

On a déjà décrit en d’autres circonstances la fameuse maison aux esprits qui héberge les esprits protecteurs censés garder à distance les phi, ces esprits plus chagrins et malveillants qui n’attendent qu’un signe pour semer malheur et désolation autour d’eux. Mais même avec une maison aux esprits bien plantée dans le jardin, il est prudent d’être prudent : c’est la raison pour laquelle les portes des placards dans les chambres à coucher doivent absolument rester ouvertes la nuit, afin que les fantômes puissent circuler librement et ne viennent pas perturber le sommeil des justes.

Les esprits ne fréquentent pas seulement les chambres à coucher, ils sont aussi dehors, et notamment dans les arbres. Lorsqu’on doit couper un grand arbre, il est d’ailleurs d’usage de demander son autorisation à l’esprit gardien qui l’habite. Pour cela, on pose la hache contre le tronc de l’arbre la veille au soir. Si au matin la hache n’est pas tombée, c’est que l’esprit ne s’oppose pas à la mort de l’arbre. Dans le cas contraire, c’est à vos risques et périls.

Afin de tromper les esprits, on donne aux enfants thaïs à leur naissance un surnom. Leur nom véritable, celui de l’état civil et de l’administration, n’est jamais utilisé. S’il l’était, les esprits malins pourraient causer du tort à l’enfant. Alors qu’en l’appelant par son surnom, l’esprit, un peu limité intellectuellement faut-il croire, passe à côté sans faire le rapprochement. En plus de ne surtout pas l’appeler par son vrai prénom, il est également de bon ton de ne pas s’extasier devant la beauté du nouveau-né. Cela risque de lui porter malheur. On préférera donc dire de lui à voix haute qu’il est vilain, même si on n’en pense pas un mot.

On passera vite sur la recette du Nam Phi Thai Hong, une huile de zombie qui est également un philtre d’amour, et qui est obtenue en plaçant une bougie sous le menton d’une femme morte en couches. Quelques gouttes de cette potion magique et la personne ensorcelée tombera raide-dingue amoureuse de vous pour l’éternité. Avec néanmoins un assez important inconvénient : elle puera atrocement le poisson pourri pour le restant de ses jours.

Bon, évidemment, il est hors de question de se faire couper les cheveux le mercredi ; par contre les coiffeurs accepteront ce jour-là d’autres menus services, tel le rasage ou le nettoyage d’oreilles. En matière capillaire toujours, et pour en revenir également à l’éducation des nouveaux-nés, une tactique gagnante lorsque l’enfant pleure beaucoup et souvent : d’abord lui raser le crâne, à l’exception d’une petite touffe de cheveux que l’on prendra bien soin de laisser pousser ; puis, si les cris persistent, couper la touffe. Normalement, à ce stade, l’enfant va enfin se taire. Tant qu’à être dans le domaine de la kératine, il est important de noter que les ongles des doigts ne se coupent jamais la nuit. Ceux des pieds n’échappent pas plus à la règle.

Une femme célibataire qui croise un serpent trouvera un nouvel amoureux dans l’année. Par contre si un gécko pousse son petit cri alors que vous êtes en train de passer la porte de la maison, vous pouvez vous attendre à un certain nombre de gros problèmes, que vous soyez célibataire, femme ou dans toute autre configuration.

Les numéros réservent bien entendu eux aussi leurs lots de surprises. Les plaques minéralogiques des voitures sont révélatrices : le numéro 8 est un signe extrêmement fort de malheur et tous ceux qui en ont la possibilité financière éviteront absolument de voir ce chiffre figurer sur leur plaque. Par contre le 3 et le 9 sont favorables. Le top du top étant bien évidemment une plaque où figurent quelque chose du genre 999 ou 3333 !

La loterie national est l’un des sports les plus populaires ici-bas. C’est d’ailleurs le seul jeu d’argent officiellement autorisé. Et les lois universelles de la probabilité semblent avoir épargné le pays, à en juger par les techniques qu’utilisent les joueurs pour deviner les prochains numéros : prières, offrandes, dons en nature aux moines, mais aussi utilisation de logiciels ésotériques extrêmement complexes chargés de mettre à jour la structure sous-jacente du hasard, par le biais de théories nationales sur la loi des grands nombres.

Enfin tout cela n’est rien en comparaison des folies auxquelles l’un des pays voisins de la Thaïlande a été confronté : durant les années 80, la Birmanie avait à sa tête Ne Win, un charmant dictateur féru de numérologie. Pour ses 75 ans, en novembre 1985, ce charmant homme décida de retirer de la circulation les billets de 20, 50 et 100 kyats et d’introduire à la place un billet de 75, ce qui n’était pas forcément simple pour rendre la monnaie. L’année suivante, il décida donc d’introduire des billets de 15 et 35 kyats. Mais les augures n’étaient pas bonnes, et Ne Win craignait pour sa vie : son numérologue particulier lui dit que seul le 9 lui apporterait bonheur et prospérité. Qu’à cela ne tienne : le 5 septembre 1987, les billets de 25, 35 et 75 kyats furent démonétisés dans la nuit, sans compensation possible, et près des trois-quarts de la monnaie en circulation dans le pays (ou dans les bas de laine de ses habitants) se trouva du jour au lendemain sans aucune valeur. Enfin, le 22 septembre, des billets de 45 et 90 kyats furent introduits dans le pays, ce qui rendit fous les Birmans, en particulier les moins doués en calcul mental. Si Ne Win fut finalement chassé du pouvoir à la suite des événements du 8 août 1988 (le soulèvement du 8888), il finit tranquillement ses jours à l’âge de 90 ans passés, signe que le numérologue n’avait pas tort, et avait même sans doute ses raisons.

 

Au hasard, Balthazar

Bangkok met du temps à se révéler au profane. D’autant plus quand celui-ci rêverait de promenades bucoliques sur des trottoirs plans revêtus de bitume ébène ou de balades vélocipédiques, perché sur son hollandais volant, sillonnant les grands axes le nez au vent.

Il faut s’y faire : ici, les trottoirs – quand ils sont là – sont prétextes à slaloms entre charrettes à brochettes, aveugles vendeurs de tickets de loterie accroupis au milieu de la chaussée et poteaux électriques impromptus. Quant aux pistes cyclables, mmm, un jour, dans dix mille ans !

Mais une fois le permis de conduire en poche (il va d’ailleurs falloir bientôt retourner au Department of Land Transportation, histoire de renouveler le sésame arrivé à échéance…), le scooter domestiqué, le vrai code de la route en vigueur appris et pratiqué, et pour peu que la pluie torrentielle n’ait pas transformé les rues en marécages à crocodiles (tiens, au passage, certains d’entre vous sont-ils tombés sur cet article de qui vous savez qui montre combien mon petit blog est en avance sur la vague de l’actualité chaude ?) on peut tout à fait imaginer se promener dans les sois et subsois de la capitale en se laissant griser par le spectacle toujours renouvelé de l’innovation humaine autochtone.

Profitons par exemple d’une pause au feu rouge pour nous demander vers quelle piscine azur roule ce maître-nageur en goguette, frites et planches littéralement en bandoulière…

Maître-nageur

Passons sous ces tunnels de verdure impromptus, où les végétaux fous profitent des dizaines et dizaines de câbles électriques, fibres optiques et fils téléphoniques suspendus à travers les cieux. Arrêtons-nous un instant pour admirer les talents d’équilibristes de ces techniciens locaux qui, non contents de retrouver dans ce capharnaüm magnifique le fil de leur choix, se livrent dans le même temps à des exercices de haute-voltige à haut-voltage.

Verdure électrique

Et enfin, pour clore cette courte promenade motorisée, recueillons-nous devant l’architecture à l’oeuvre. Qui a dit que le Siam n’avait pas de patrimoine antique ? C’était peut-être vrai à l’époque, mais aujourd’hui, il faut bien se rendre à l’évidence, les ruines de colonnes doriques (à moins qu’elles ne soient plutôt corinthiennes) poussent désormais comme des champignons, et leurs linteaux de béton armé soutiennent des temples si beaux qu’ils en sont invisibles aux yeux des hommes, ces indignes profanes. On se croirait à Césarée.

Grèce

 

Et sinon, la junte, comment ça va ?

Beaucoup me demandent ce qu’il en est de la situation politique. Vivre en dictature, ça ressemble à quoi ? Après quelques semaines d’intense couverture médiatique, il semble en effet qu’il n’y ait plus depuis le mois de juin un seul article ou reportage consacré à la Thaïlande dans les médias français. Le sujet est tombé, comme bien d’autres, dans un trou noir médiatique, poussé vers la sortie par l’Ukraine, l’Irak puis les malheurs de François Hollande.

Pour répondre vite, il semble que la fameuse expression de « Thaïlande Téflon » soit toujours vraie. Ce n’est pas un coup d’état de plus, après la vingtaine qu’a connu le pays en quelques décennies, qui y changerait quoi que ce soit.

Pas de changements visibles dans les rues : ça bouchonne toujours autant dans les artères de la capitale, les vendeurs de rue n’ont pas remisé leurs poêles à frire qui noient les passants dans des nuages de grillades odorifères, les ouvriers en bâtiments sont toujours en tongs pour couler le béton et grimper aux échafaudages de bambou, les électriciens continuent à faire les équilibristes sur les lianes hasardeuses qui serpentent entre les poteaux de guingois. Les centres commerciaux sont de plus en plus luxueux et gigantesques, mais les petites boutiques, drogueries, magasins de tout et de rien, capharnaüms incroyables, continuent de respirer entre les pieds des malls gigantesques. Les restaurants de rue ne sont pas moins fréquentés qu’avant, où l’on dîne à pas d’heure d’un bouillon de poulet ou de riz gluant à la mangue, à deux centimètres des bagnoles qui passent et des moto-taxis qui ont l’air de flotter tellement ils semblent ignorer les lois de la gravitation. Les spectacles de crocodiles font le plein, comme ils l’ont toujours fait et continueront probablement à le faire, tant qu’il reste des crocodiles et des dresseurs de crocodiles…

Circulez, il n’y a rien à voir !

Il est fascinant de voir la facilité avec laquelle Prayut Chan-ocha, le général putschiste, devenu officiellement premier-ministre il y a quelques jours, a réussi à noyauter l’ensemble de l’Etat sans un coup de feu tiré. Toute activité politique est interdite, les partis sont dissous et pas près de rouvrir, les manifestants sont priés de manifester seuls et dans leur salon de préférence, toute critique publique est bannie ; les chaînes de télévision privées qui avaient pris parti politiquement avant le coup d’état sont toujours interdites d’antenne, ou ont du changer de nom et d’opinion comme UDD, la chaîne des chemises rouges qui s’appelle désormais Peace TV ; les chaînes étrangères sont de nouveau autorisées, mais au compte goutte et nombre de sites Internet sont censurés. La date des prochaines élections libres n’est pas fixée, mais elles n’auront pas lieu avant la fin de 2015, au plus tôt.

Ca n’a pas l’air de gêner grand monde. Les voix dissidentes se taisent depuis quatre mois, et il n’y a pas eu besoin de jeter des foules en prison finalement. La violence n’est pas nécessaire, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes. La fameuse résilience thaï a parfois bon dos.

Des affiches, quelquefois gigantesques, proclament la devise qui tient de programme officiel de la junte : « Return Happiness to Thailand », rendre le bonheur au pays. Prayut, le général multi-facettes, a même composé son propre hymne : une chanson sirupeuse à souhait aux paroles édifiantes. Vous pouvez juger par vous-mêmes avec ce montage musical qui allie paroles et musique.

Cette chanson ouvre d’ailleurs son intervention hebdomadaire du vendredi soir sur les chaînes de télévision.

Seul face à la caméra, avec une traduction en langue des signes incrustée en bas à droite, un montage de vidéos muettes à gauche et une traduction – souvent approximative et parcellaire – en anglais dans la partie inférieure de l’écran, Prayut s’adresse à la nation pendant une bonne heure et demi, et lui explique en long et en large combien c’est difficile et long de restaurer le bonheur dans le pays, mais combien il y met tout son coeur.

Dans un exercice de micro-management fascinant, il peut passer sans transition de l’amélioration de la qualité des cultures d’orchidées à la gestion des surplus de riz, en passant tout de même par les raisons pour lesquelles il maintient la censure pour le bien du pays, dans le cadre de sa feuille de route vers le bonheur.

Il glisse bien évidemment quelques piques et menaces à peine voilées de temps à autre envers ceux qui ne seraient éventuellement pas d’accord avec la direction prise.

La seule menace qui pèserait sur lui, comme l’écrit aujourd’hui le Bangkok Post, journal anglophone local a priori sérieux, ce serait la magie noire, à laquelle Prayut accuse des groupes anti-coup d’état d’avoir recours contre lui.

Dans un pays où figurent dans les journaux populaires des histoires de zombies aperçus à certains carrefours et qui y provoqueraient des accidents de la route, ces croyances superstitieuses du premier ministre ne sont pas tellement surprenantes. La culture populaire thaï est anti-rationaliste au possible, pétrie de numérologie, d’astrologie, de voyance et d’amulettes multifonctions.

Un prochain blog pourrait rassembler quelques unes des pratiques et croyances étonnantes ici-bas : quels jours de la semaine faut-il se couper les cheveux ? Comment demander aux esprits la permission de couper un arbre dans son jardin ? Est-il dangereux de mâcher un chewing-gum après la tombée de la nuit ? Pourquoi faut-il laisser ouvertes les portes des placards dans la chambre à coucher la nuit ?

En attendant, voici donc, telles que rapportées par le Bangkok Post, les paroles de Prayut Chan-ocha, le général putschiste devenu premier ministre, lors d’une réunion au Club de l’Armée Royale de Thaïlande des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme :

« Aujourd’hui, nous devons nous entraider. Si les réformes échouent, je ne sais pas ce que nous pourrons faire.

Faisant référence aux éléments anti-coup encore actifs : « Si vous voulez continuer à vous battre et si vous prenez le maquis, allez-y ! Si vous avez recours à des rituels de magie noire, allez-y ! »

« Aujourd’hui j’ai mal à la gorge et mon cou est douloureux. On m’a dit qu’il y a des gens qui me lancent des malédictions. Je me suis versé tant d’eau lustrale sur la tête que j’en ai frissonné partout. Je vais attraper un rhume maintenant. »

« Mais je ne veux pas vous stresser », conclut-il devant la réunion des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme.

Il va sans dire que Prayut, malgré son air un peu pincé, est un homme plein d’humour.

 

Magie noire

Une après-midi au parc des crocodiles. « Bonjour tristesse »…

Comme le disent tous les guides de préparation à l’expatriation, la clé d’une expérience réussie à l’étranger consiste à ne pas juger sa patrie d’adoption à l’aune des critères de sa culture d’origine.

En d’autres termes, pour conserver sa santé mentale, préalable nécessaire à un hypothétique bonheur, mieux vaut oublier ses propres références lorsqu’on vit dans un pays géographiquement, historiquement, économiquement, spirituellement et culturellement lointain.

Celui qui ne regarderait pas les choses autour de lui avec le regard perpétuellement enchanté du nouveau-né babillant, qui n’oublierait pas d’où il vient avant d’embrasser avec une extrême bienveillance son pays d’adoption, qui ne refoulerait pas hors de sa mémoire les quelques échelles de valeur qui lui ont été transmises tant bien que mal dans sa précédente existence, alors celui-là devrait se résigner à être perpétuellement malheureux, insatisfait, déprimé, et ne serait bientôt qu’un fardeau pénible et ronchonnant pour ses proches.

Bien.

Je vais donc maintenant raconter ici l’histoire de notre visite au parc des crocodiles de Samut Prakan. Cette visite a eu lieu le dimanche 24 août 2014, après l’excursion au bord de la mer qui a fait l’objet du billet précédent.

Le parc des crocodiles de Samut Prakan, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Bangkok, s’appelle en anglais le Samutprakarn Crocodile Farm & Zoo.

Au passage – petit aparté pour les plus passionnés de nos lecteurs  – vous remarquerez ici les petites difficultés liées à la translitération de la langue thaïlandaise. Sur Google Maps ou sur Wikipédia vous verrez la mention Samut Prakan, en deux mots, et sans « r ». Comment diable tout d’abord deux mots pourraient-ils être équivalents à un seul ? La réponse est simple : le thaï ne séparant pas les mots à l’écrit au sein d’une phrase (le titre de ce billet s’écrirait donc en thaï « Uneapresmidiauparcdescrocodiles »), il arrive bien souvent que dans la translitération d’un toponyme il en soit de même. Voilà qui explique que le toponyme originel สมุทรปราการ, formé des deux mots distincts สมุทร et ปราการ, qui sont joints à l’écrit, se transforme en « Samutprakan » dans la translitération « officielle ». Quant à l’apparition du « r », il s’agit plutôt d’une problématique de son : la prononciation en thaï du toponyme peut s’entendre sur le wikipédia allemand. On comprend que le « r » a vocation à rendre, bien qu’imparfaitement, le ton de la dernière syllabe, qui semble un peu traînante à nos oreilles occidentales peu habitués en général aux subtilités musicales des langues tonales : en anglais, le son le plus proche étant rendu par « arn » (un peu comme dans barn), les translitérateurs en chef ont pensé qu’ils serait opportun d’insérer un « r ». En réalité, dans un souci de simplification, et puisqu’il est de toutes façons strictement impossible de rendre avec l’alphabet latin les subtilités phonétiques du thaï (et inversement d’ailleurs, nous y reviendrons ultérieurement !), une translitération à l’économie est le plus souvent préférable, surtout pour un francophone.

Restons donc sur notre translitération d’origine et revenons à notre visite de la « Ferme de crocodiles & Zoo de Samut Prakan ».

Pour un qui aurait malencontreusement oublié de laisser aux vestiaires ses souvenirs et références, le terme de « Ferme aux crocodiles » renvoie peut-être à l’A7, entre Montélimar et Orange. Qui n’a pas remarqué, en descendant la vallée du Rhône, sur le bord de l’autoroute, cet étonnant panneau, qui ferait croire un instant que les Everglades se trouvent en Ardèche ?

Panneau Crocodiles A7

La ferme aux crocodiles de Pierrelatte, à deux pas de la centrale nucléaire, c’est 370 crocodiles, tortues géantes, oiseaux tropicaux et varans, avec un sous-titre fédérateur et bien dans l’air du temps, du moins pour sa deuxième partie : « Apprendre et protéger ».

Dans cette ferme, le visiteur curieux découvrirait et observerait, à son rythme, la faune et la flore : crocodiliens, tortues, oiseaux, arbres, plantes et fleurs tropicales remarquables. Grâce aux panneaux et supports pédagogiques situés au sein du circuit de visite, ainsi qu’en questionnant les « médiateurs » (je cite le site) autour des différents bassins, il approfondirait éventuellement ses connaissances en matière de crocodiliens.

Il pourrait par exemple apprendre à distinguer les trois familles de crocodiliens :  crocodilidés (une dent dépasse quand la gueule est fermée), alligatoridés (aucune dent n’est visible dans la même position) et gavialidés (le museau est fin, cyclindrique, et pour tout dire un peu vilain).

Il apprendrait que le crocodile aime la chaleur, mais préfère – pas fou ! – se rafraîchir dans l’eau ou à l’ombre dès lors qu’il fait plus de 35°C, et ouvre le cas échéant la gueule pour réguler sa température interne ; gueule qui, lorsqu’elle se ferme, peut exercer une pression de 1350 kg par cm².

Notre visiteur verrait également se confirmer son opinion personnelle selon laquelle le crocodile est avant tout à l’aise dans l’eau, se servant de sa puissante queue pour « glisser » et de ses petites pattes ridicules et palmées pour se diriger ou freiner, alors qu’il est nettement moins à l’aise à la surface, atteignant des pointes de 3 km/h dans les grands jours, ce qui le fatigue encore plus rapidement que votre serviteur.

Le visiteur pourrait enfin avoir la chance d’assister au repas des bêtes, même si, pour respecter leur rythme biologique – les crocodiles dans leur milieu naturel ne mangent pas tous les jours – ils ne sont nourris que deux fois par semaine en été et seulement une fois par mois l’hiver.   

Mais revenons maintenant à nos moutons de Samut Prakan.

Imaginons donc un visiteur étranger qui, malgré qu’il en ait, a quelque référence natales en tête, et franchit la porte d’entrée de la Ferme aux crocodiles de son pays d’adoption. Accompagné bien entendu de ses enfants – il faut évidemment noter que, sans enfants, il serait avantageusement occupé en ce dimanche après-midi à boire des verres en bonne compagnie sur une terrasse du Soi Cowboy plutôt que dans un parc animalier au cul du loup – ce père de famille avise les explications pédagogiques affichées à l’entrée du parc animalier et remarque, en gros caractères, que le clou de l’endroit semble être le « Crocodile Wrestling Show ».

Wrestling, au jeux olympiques, c’est la lutte. Le reste du temps, c’est aussi le catch, celui de Roger Couderc, avec les figures mythiques que furent René Ben Chemoul, Albéric d’Ericourt ou le Bourreau de Bethune…

Tiens donc, un spectacle de catch, quelle drôle d’idée pour une ferme aux crocodiles, ne peut s’empêcher de penser notre père de famille : il doit s’agir d’une translitération fautive, voire d’une traduction abusive, réfléchit-il tout haut. Mais il n’a pas tellement le temps de s’appesantir sur ces questions lexicales, car le prochain spectacle commence dans cinq minutes, et il n’a pas tellement l’intention d’attendre celui d’après. Puisqu’il s’agit de l’attraction phare de l’endroit, de la raison d’être du parc, il file, suivi de sa troupaille, vers le show.

Les voilà donc, accompagnés d’une centaine d’autres spectateurs, installés sur des sièges de plastique bleu dominant une arène rectangulaire. Celle-ci est constituée d’un bassin d’eau peu profonde, traversé par un passage à sec. Dans l’eau verte se prélassent, immergés, une douzaine de crocodiles. Il doit faire 35 ou 36° au soleil, comme à peu près tous les jours de l’année en début d’après-midi dans ces contrées : la règle selon laquelle la bête préfère l’immersion à la cuisson se vérifie.

L'arène

Bientôt arrivent deux solides gars du coin, la quarantaine pour l’un, un peu moins pour l’autre. Tous deux ont les pieds nus et portent un petit costume rouge rayé de jaune moulant leur léger embonpoint. Notre visiteur s’attend vaguement à des présentations, un petit speech, quelques explications sur ce qui va suivre…

Mais sans un mot, les types se mettent à l’eau, et la balayent si bien que l’arène n’est bientôt plus qu’éclaboussures, ce qui laisse pourtant les habitants du lieu bien placides. Les deux types s’approchent d’un des crocodiles et ne voilà-t-il pas qu’ils se mettent à lui tirer la queue. Celui-ci s’agite un peu, se débat vaguement, mais il est bientôt sur la terre ferme, sous le soleil, exactement.

Tirage de queue

Bon, évidemment, comme il a un peu chaud, il ouvre bientôt la gueule, découvrant une jolie rangée de crocs. Le plus jeune se tient derrière lui, et continue à lui tenir la queue. L’autre passe devant et, au moyen d’un bâton de bois, se met à lui donner de petits coups sur le museau.

Les crocs

L’animal ne bronche pas. Si on ne l’avait vu sortir de l’eau précédemment, on jurerait qu’il est empaillé.

Après la série de petits coups sur la gueule, ne voilà-t-il pas soudain que l’un des petits hommes rouges glisse ses mains dans la gueule du crocodile !

Les mains

La foule est rieuse, elle applaudit, les billets volent dans les airs, finissent leur course dans l’eau, et sont ramassés aussi secs par les petits hommes rouges, qui en font un petit tas. La tension monte, ce n’est pas fini.

Le clou du spectacle approche ! Le public en redemande : il veut pour son argent…

Le gros rouge se remet à tapoter le crocodile avec son bâton. Puis il s’allonge devant la bête, approche son visage doucement, et pour finir se met la gueule dans sa gueule.

La tête

Après quelques secondes, le crocodile, excédé par ces provocations douteuses, referme sa mâchoire, et le croque, comme le montre justement le film ci-dessous.

https://www.youtube.com/watch?v=I6a8BuUGpHk

Bon, en fait non, la vidéo précédente a bien été tournée à Samut Prakan (évidemment, le visiteur étranger a fait des recherches sur Internet après sa visite…) mais c’était l’an dernier, et  on n’est pas certain que le crocodile en question soit encore dans l’arène. Quant au cascadeur, Pravit Suebmee, 27 ans, dont 8 ans de métier, il a du faire sienne le proverbe originaire de Zambie : « Attends d’avoir traversé la rivière pour dire que le crocodile a une sale gueule ».

Dimanche dernier, le crocodile, placide, ne bougea pas d’un iota, et le public en fut bien marri. Remboursez !

Esther

Bien malin néanmoins celui qui ira rechercher les billets, car le croco les a avalés…

Billets

Pour terminer le spectacle, les médiateurs en rouge vont chercher un jeune arpète dans les loges. Celui-ci montre par le geste aux spectateurs en quoi la Ferme aux crocodiles de Samut Prakan permet à la fois l’apprentissage et la protection : apprendre à tenir un crocodile par les couilles, tout en protégeant les siennes.

Trois

Pour la petite histoire, il faut noter que la Ferme aux crocodiles de Samut Prakan n’est pas la seule en Thaïlande à offrir ce genre de catch crocodilien. Et il n’est pas rare que cela se passe mal. Je déconseille le visionnage du film ci-dessous aux femmes enceintes et aux occidentaux post-modernes, qui forment néanmoins, j’en ai bien peur, l’essentiel de mon lectorat. Je le conseille par contre aux membres du WWF, aux salopards qui se réjouissent quand c’est le taureau qui encorne le torero, ainsi qu’aux experts en chirurgie réparatrice de la main et du bras.

https://www.youtube.com/watch?v=6ZhHHVsAnI4

Evidemment, se dit après coup le visiteur étranger, évidemment, si j’avais su… Un peu penaud, il quitte donc l’arène. Il l’a échappé belle, ses enfants n’ont pas vu le fameux rouleau de la mort grâce auquel le crocodile arrache les membres de son adversaire. Ils ont jeté 20 baths dans la flotte, pour faire comme tout le monde, mais tout est bien qui finit bien.

Il se dirige donc vers le reste de la Ferme aux crocodiles qui, tenez-vous bien, contiendrait plus de 100 000 crocodiles. Le visiteur étranger se dit bien – avec son vieux fond cartésien que le bouddhisme local n’a pas encore totalement avalé dans ses fumées d’encens – que c’est probablement un peu exagéré, mais s’ils en voient cinq ou six dans le parc où les animaux gambadent en liberté, pourquoi ne pas continuer la visite ? Les enfants seront contents.

Le premier marécage est bien vert, photogénique à souhait. La bestiole rôde.

Vert

Il ne ferait pas bon tomber là-dedans.

« Les balustrades sont-elles bien solides ? » ne peut s’empêcher de penser le visiteur étranger qui a charge d’âme.

« Mais bien entendu, au moins autant que le plancher en béton craquelé », ne peut s’empêcher de répondre sa part obscure.

Gueule

L’observation naturaliste a une fin. Il est temps de passer aux choses vraiment sérieuses.

S’il fallait donner un slogan à la Ferme aux crocodiles & Zoo de Samut Prakan, ainsi qu’aux parc animaliers thaïlandais en général, notre visiteur étranger ne pourrait s’empêcher de proposer un truc du genre : « Bouffer et donner à bouffer ». Il ne paraît pas pensable, dans ce pays fort porté sur la gastronomie, de se promener sans grignoter, et de regarder un animal, aussi sauvage soit-il, sans le nourrir.

Il est bien loin le rythme biologique du crocodile qui ne mange qu’une à deux fois par semaine en été. A Samut Prakan, le crocodile bouffe un poulet toutes les cinq minutes, qu’on se le dise !

Le poulet en question est attaché au bout d’une canne à pêche et le jeu consiste à le balancer devant la gueule des bestioles jusqu’à ce que ces dernières réussissent à vaincre leur paresse et leur probable indigestion pour arracher la barbaque des mains du pêcheur à la ligne. Un peu comme le pompon sur les manèges des fêtes foraines.

Nourriture

Voilà donc pour la Ferme aux crocodiles se dit notre visiteur étranger, un peu estomaqué, mais sans plus, qui se rend compte ainsi qu’il n’a pas trop mal réussi son acclimatation jusque là et est sur la voie d’une expatriation réussie.

Allons donc voir le zoo, ils ne réussiront quand même pas à donner des poulets frits aux orangs-outangs ?

Orang

Des poulets aux orangs-outangs, effectivement, cela ne se fait pas, il ne faut pas exagérer.

De plus, cela serait mauvais pour leur ligne, puisque la spécialité de la Thaïlande, en ce qui concerne ces grands singes, ce sont les spectacles de boxe thaï. Mais c’est à Safari World que ça se passe, à quelques kilomètres au nord de Bangkok. Samut Prakan n’offre qu’un couple d’orangs-outangs aux regards, sans gants de boxes ni déguisement. Le visiteur étranger ne peut s’empêcher de penser à ses Vosges natales en regardant ces hommes de la forêt.

Pas de poulet aux orangs-outangs, donc, par contre, on donne des bananes et des pommes aux hippopotames, ainsi que, plus étonnant, des brioches, du genre de celles que le visiteur étranger mangeait chez ses grands-parents dans ses Vosges natales (décidément !) le dimanche après-midi.

Brioche

Le truc qui a l’air de bien marcher aussi dans son pays d’adoption, en plus de « manger et donner à manger », le visiteur étranger s’en rend compte rapidement, c’est la photographie : la photographie macro même, voire l’autoportrait macro, au plus près de l’animal sauvage. Si possible avec un nourrisson dans les bras. Cela tombe bien, les normes de sécurité en matière de protection du visiteur de zoo sont généralement plus laxistes qu’en vieille Europe.

Hippo

Cela n’est pas pour déplaire à certaines visiteuses qui profitent de la législation en vigueur au pays du sourire pour réconforter d’une poignée de mains amicale tel pensionnaire tristounet un peu esseulé dans sa cage de béton rouillé.

Poignée de mains

La visite ne serait pas complète sans un tirage de portrait au côté d’un félin bien fatigué qui ne pense même pas à dévorer les chimpanzés déguisés en princesses partageant son studio.

Tigre

Une bien belle galerie de primates ne peut s’empêcher de penser le visiteur étranger, qui fait une rechute, et n’oublie pas que lui aussi, en arrivant l’an dernier dans son pays d’adoption, a donné dans le tigre endormi.

Galerie

Le smartphone a dépassé la barrière des espèces. Un marché s’ouvre. C’est Steve Jobs qui doit être content.

Téléphone

Bon, évidemment, les lionceaux et les tigreaux n’ont pas forcément de quoi se dégourdir les pattes entre deux biberons, mais si CNN, CBS et Reuters se mettent d’accord avec Bouddha pour sponsoriser l’événement, qui trouvera à redire ?

Lionceaux

On a retrouvé les 100 000 crocodiles de Samut Prakan : saurez-vous tous les retrouver dans la vitrine de la boutique d’artisanat local qui clôt la visite ?

Sacs

Pour clore ce billet, rappelons donc que, comme le disent tous les guides de préparation à l’expatriation, la clé d’une expérience réussie à l’étranger consiste à ne pas juger sa patrie d’adoption à l’aune des critères de sa culture d’origine.

Louange à notre grande Reine

Back to Bangkok, back to basics…

Rentrés le lundi 11 août au petit matin, la veille de l’anniversaire de la Reine, et déjà dans le grand bain de la monarchie thaïlandaise.

Voici quelques encarts parus dans la presse en l’honneur de Sirikit. Celle qui épousa Bumibol en 1950 – après l’avoir rencontré à Paris où son père était ambassadeur de Thaïlande – et lui donna un garçon et trois filles, fêtait la semaine dernière ses 82 ans.

Comme toujours en Thaïlande les portraits transcendent les époques, de la prime jeunesse aux âges plus avancés.

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Le groupe industriel Central (hôtels, centres commerciaux, etc.) n’a pas hésité à agrémenter son encart d’un long texte lyrique reproduit ci-dessous et dont voici une traduction libre en français.

Louange à notre grande Reine

Louée soit la Mère et l’Icône du Royaume qui respire une bienveillance hospitalière.

Les bonnes paroles abondent durant cette bonne période de l’année.

Que la Reine « Sirikit » au coeur pur soit heureuse et triomphante,

Qu’elle brille à jamais dans l’esprit de son peuple.

La Souveraine qui aide la multitude à mener une vie meilleure,

Grâce à sa sagesse elle atténue les difficultés et les souffrances dans le pays,

Son coeur débordant de bonté humaine,

Qu’elle distribue sans limites, comme si les anges du paradis en arrosaient la terre.

Sa Fondation du « Silpacheep » fournit une occupation professionnelle pour soulager la pauvreté.

Elle a lancé son projet de reboisement afin de restaurer le cycle de l’eau essentiel à la vie et aux écosystèmes,

Pour soutenir sa Majesté le Roi dévoué à apporter le bonheur à son peuple.

Le douze août le public se réjouira et chantera haut ses louanges,

Lui souhaitant une longévité méritée en accord avec ses bonnes actions,

Montrant le plus haut respect pour notre glorieuse Reine, la louant en tant que Splendeur de la Monarchie.

Longue vie à sa Majesté.

 

 

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