Derniers portraits de Chinatown

Et voici les derniers portraits de Chinatown. Pour l’essentiel ils ont été repris dans l’article papier de Gavroche, à quelques exceptions près. Les photos sont d’Aniko Palanky.

Je mets à disposition de ceux qui le souhaitent le journal dans sa version .pdf. Il suffit d’aller le télécharger sur ce lien. Le lien est valable quelques jours. Ecrivez-moi s’il ne fonctionne plus au moment où vous souhaitez le télécharger…

George, le musulman bouddhiste qui parle avec les dieux hokkiens

George n’est pas un gardien de temple comme les autres. Né il y a 61 ans d’une mère musulmane et d’un père bouddhiste, rien ne prédisposait cet homme à devenir le gardien du plus vieux sanctuaire hokkien de Bangkok, Cho Su Kong, au coeur du quartier cosmopolite de Talat Noi, enclave de calme dans Chinatown.

Il y a plus de 20 ans, alors qu’il était fonctionnaire, il se porta candidat pour succéder à l’ancien gardien nonagénaire. Un tirage au sort permit à George de se reconvertir. Depuis, il est salarié par l’association hokkienne et sa femme travaille avec lui au sanctuaire, où elle vend des bougies et offrandes aux fidèles.

George dit avoir développé au cours des années « un don de communication avec les dieux du sanctuaire ».

George

En dehors du festival végétarien chinois traditionnellement organisé chaque l’automne, la vie du gardien du sanctuaire s’écoule paisiblement dans ce magnifique bâtiment de 1804 au bord du fleuve.

Il sait tout des sculptures et des bas-reliefs sur les murs, représentant des épisodes de la littérature chinoise. Il fait preuve d’enthousiasme également en commentant les gravures figurant des coutumes hokkiennes, sur la robe dorée du moine Qingshui, la statue principale du sanctuaire.

En plus de l’entretien du temple, George donne aux fidèles des conseils sur les prières à faire en fonction de la maladie dont ils souffrent : le temple est en effet fréquenté par la communauté hokkienne de Bangkok, mais également par d’autres communautés chinoises ou des Thaïs bouddhistes. Tous viennent prier les divinités locales qui ont la réputation de pouvoir guérir les maladies.

Pornchai, le mécanicien de Siang Gong

Pornchai est né il y a cinquante ans à Talat Noi, dans le quartier de Siang Gong, dans les appartements au-dessus de son garage. A l’époque, celui-ci était un café, tenu par son grand-père, arrivé de Chine peu avant la seconde guerre. Le père de Pornchai a lancé ensuite une activité de recyclage mécanique dans les années 1970.

Pornchai

Siang Gong se distingue par ses rues envahies par des montagnes de pièces détachées automobiles. Après les forgerons et chaudronniers hokkiens des débuts du quartier, l’industrie mécanique qui a participé au décollage économique de la Thaïlande à partir des années 1950 a laissé son empreinte.

En recyclant des pièces mécaniques usagées venant de surplus ou de pays voisins, les mécaniciens de Siang Gong approvisionnent l’industrie thaïlandaise en pièces de rechange peu chères pour automobiles, bus, camions ou tracteurs, mais également pour groupes électrogènes, frigos ou pompes. Un artisanat de construction de moteurs économes en essence et aux émissions réduites a également vu le jour, et des étudiants viennent encore dans le quartier apprendre la mécanique et chercher des pièces.

Un ouvrier mécanicien

« Mes ouvriers désossent les vieilles pièces de voiture et séparent ce qui peut être recyclé du reste, qui est envoyé dans une fonderie de métal » explique l’entrepreneur. Les ouvriers travaillent assis à même le trottoir, devant la maison. Pornchai confirme qu’il peut tout à fait retrouver une pièce en particulier dans le tas qui occupe tout la surface de son atelier.

« L’activité ne fonctionne plus si bien qu’avant, mais je préfère rester ici car les loyers ne sont pas chers » dit celui qui habite désormais avec sa femme et ses trois enfants à Yan Nawa où il peut disposer d’une maison plus grande. « Mais mes ouvriers continuent à habiter dans le quartier ».

Inki et Nam, les fabricants de tonneaux

Dans la rue Songwat, en face du Wat Pathum Khongkhla, de très jolies « shop houses » sont alignées. Construites à la fin du XIXème siècle et inspirées par l’architecture de Singapour, elles étaient louées à des marchands chinois qui y entreposaient leurs marchandises, alors que l’étage servait de bureau ou de logement.

Aujourd’hui, Inki et son frère cadet Nam y vendent de jolis barils et tonneaux de bois de tek.

Inki

A 72 ans, Inki est la plus bavarde des deux. « Nous possédons une fabrique de barils à Nong Khaem, à l’est de Bangkok, où travaillent dix employés. La boutique de la rue Songwat nous sert de lieu d’exposition » dit en bon anglais cette dame coquette. Son frère Nam, âgé de 52 ans, est plus taiseux : il est occupé à passer du vernis sur le bois.

Leur grand-père a quitté la région de Canton il y a une centaine d’années pour s’installer à Bangkok. Inki est allée plusieurs fois dans le village d’origine de la famille et a gardé contact avec les cousins restés là-bas. « Tout le monde continue à parler cantonais » chez nous, même si tous les enfants sont en Thaïlande, confie-elle.

« Toutes les communautés chinoises sont désormais intégrées et mélangées, les Cantonais comme les autres » conclut celle qui annonce fièrement que l’un de ses fils travaille à la police de l’immigration à l’aéroport de Suvarnabhumi.

Nam

Le marchand d’oeuf du Wat Pathum Konkha

On a oublié de lui demander son prénom, mais celui qui voudra le retrouver le reconnaîtra sans difficulté. Tous les jours depuis une vingtaine d’années, ce marchand ambulant au visage tanné est dans les rues autour du Wat Pathum Konkha pour y vendre ses oeufs cuits durs et ses galettes de riz gluant.

« Ma femme et ma fille lycéenne vivent à Khorat » dit celui qui emploie l’ancien nom khmer de Nakhon Ratchasima, la plus grande ville -avec Udon Thani- de l’Isan, la grande région du nord-est de la Thaïlande. « Je vais les voir trois ou quatre fois par an ».

Le vendeur d'oeufs

Il vit seul à Bangkok et dort dans le temple du Pathum Konkha, comme beaucoup d’autres, moines ou non. Tous les matins, il se lève à 4 heures pour préparer sa marchandise. « Je travaille dans ce quartier car les oeufs en gros y sont moins chers qu’ailleurs. 30 oeufs me coûtent 84 bahts ». Il vend ensuite ses oeufs durs à 7 bahts l’unité, ou 3 oeufs pour 20 bahts. « Je peux ainsi gagner près de 1.000 bahts par jour ».

L’homme s’éloigne après avoir confié au client un petit sac contenant une galette chaude accompagnée d’un oeuf arrosé d’une pincée de sel et d’une dose de sauce pimentée.

Shah Jahan Pappy, le vendeur de pierres

La rue Songwat, au sud de Chinatown, est l’artère principale du commerce de pierres précieuses. Shah Jahan Pappy, Indien originaire de Chennai – anciennement appelée Madras – y tient une petite boutique depuis une dizaine d’années.

Cet homme de 48 ans aux cheveux teints, qui a travaillé à Dubaï avant d’arriver en Thaïlande, a profité du fait qu’une partie de sa belle famille vit à Bangkok pour s’installer. « Le grand-père de ma femme est arrivé le premier il y a très longtemps. Ma cousine et mon beau-frère sont ici également ».

Shah Jahan Pappy

Ses clients sont indiens, indonésiens ou arabes. Les pierres précieuses, rubis, saphirs ou encore émeraudes viennent d’Inde, de Chine ou de Thaïlande. Shah Jahan a également un grand assortiment de pierres synthétiques en verre coloré, qu’il vend en gros ou au détail. « Depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, le business est très calme » déplore-t-il, évoquant la junte militaire au pouvoir depuis le coup d’Etat de 2014.

Originaire du sud-est de l’Inde, il est musulman et profite de la proximité de la mosquée Luang Kocha – la seule de Chinatown – où il va prier tous les jours. Ses deux filles fréquentent l’école thaïlandaise et parlent parfaitement la langue de leur pays d’adoption. Lui-même parle un peu thaï, « mais à la maison, nous parlons uniquement en tamoul », dit Shah Jahan, regrettant d’ailleurs que ses filles ne sachent ni le lire ni l’écrire.

Il a quelques amis thaïlandais et « trouve les Thaïs bouddhistes très gentils et accueillants ». Il n’a par contre aucun contact avec la communauté indienne du quartier voisin de Pahurat – Little India – où l’activité essentielle est le textile, et qui est composée de descendants d’Indiens sikhs, hindous ou musulmans installés pour certains à Bangkok depuis plus d’un siècle.

Nuat, le client du café

Chinatown est un quartier pauvre en cafés. Les vendeurs ambulants sont certes nombreux à sillonner ses rues, mais il est aujourd’hui difficile de trouver un troquet. Le Ia Sae est l’exception. Situé sur la rue Phadsai, il est probablement le plus ancien café de Sampeng. Fondé en 1928 par un marchand ambulant, il est aujourd’hui tenu par la quatrième génération de propriétaires.

Parmi sa clientèle de vieux sino-thaïs du quartier : Nuat. Bientôt septuagénaire, il est né en Thaïlande, mais ses parents étaient Chinois. « Je viens ici tous les jours depuis une vingtaine d’années. Les gens viennent parfois de loin dans ce café car il a bonne réputation ». Il avoue aimer écouter les rumeurs et les histoires du quartier tout en sirotant son café glacé.

Nuat

La décoration est sobre. Sur le mur jaune qui s’écaille, une horloge égrène les heures, entre un portrait émouvant du roi Bhumibol tenant sa mère blottie contre ses épaules et une grande peinture naïve d’une rue de Sampeng à l’époque des pousse-pousse. Les clients lisent le journal ou discutent en fumant une cigarette.

Nuat a oublié son nom chinois mais il n’a jamais quitté le quartier qui l’a vu naître. Il y vit avec son épouse et l’une de ses deux filles. Son fils vit également à Chinatown. A 69 ans, cet homme aux sourcils broussailleux et et à la fine moustache à la chinoise tient toujours un petit stand de street food dans une rue proche et y cuisine chaque soir, sauf le lundi, à partir de 17 heures.

L’homme se fige soudain et son visage se ferme. « Je voulais devenir riche, mais je suis resté pauvre ». Dans l’imaginaire chinois, c’est sans doute la pire des destinées.

Uborat, les offrandes en papier

Uborat adore les chiens. Dans son atelier-boutique de la rue Charoen Chai, il y en a partout, qui se faufilent entre les jambes des visiteurs et des employés.

Comme la plupart de ceux qui vivent dans cette rue étroite située derrière la grande avenue Charoen Krung, au nord de Chinatown, la famille d’Uborat fabrique des offrandes traditionnelles en papier. Brûlés lors des cérémonies funéraires chinoises, ces objets vont des traditionnels billets de banque, portant souvent des montants mirobolants, aux téléphones, voitures, avions ou même immeubles en papier, selon la personnalité du défunt et ce dont il aura besoin dans l’au-delà.

Uborat

A l’époque de ses parents, la maison était un café. A leur mort, il y a une dizaine d’années, la famille a décidé de se reconvertir dans la fabrique d’offrandes de papier. A soixante ans, Uborat travaille avec sa soeur Mali, leurs maris et enfants. Ils parlent ensemble un mélange de thaï et de dialecte teochiu, la langue de l’arrière-grand-père venu s’installer en Thaïlande.

Lorsqu’elle était enfant, Uborat se souvient que quatre familles vivaient ensemble dans cette « shop house » traditionnelle. Désormais elle vit en banlieue. Seul un neveu occupe encore l’étage de la maison.

« Il nous faudra probablement bientôt quitter la maison » s’inquiète Uborat. La nouvelle ligne de MRT qui va bientôt traverser Chinatown est en effet en cours de construction à quelques mètres à peine. Plusieurs maisons ont déjà été détruites. Les propriétaires ont l’intention de remplacer les « shop houses » traditionnelles abritant la communauté de Charoen Chai par un grand centre commercial, à proximité de la station de métro qui ouvrira l’an prochain.

Une petite association s’est créée pour essayer de ralentir le projet, ou de l’infléchir. Un musée consacré aux traditions de la communauté a ouvert en 2011. Mais Uborat est fataliste : « Même s’ils nous permettent de racheter des espaces commerciaux dans les nouveaux bâtiments, ce sera sans doute trop cher pour nous ». Elle ne sait pas encore ce qu’elle fera ensuite, si elle doit arrêter le commerce d’offrandes en papier.

Quelques autres portraits

La suite des portraits de quelques habitants du quartier de Chinatown à Bangkok. Avec des photos d’Aniko Palanky.

Porn et Kaew, les vendeuses de perles du pont

A l’extrémité de la rue marchande de Sampeng Lane, le pont de Sampan Han enjambe le canal Rob Krung, le deuxième des trois anneaux fluviaux entourant la vieille ville de Rattanakosin. A la fin du XIXème siècle, le roi Chulalongkorn, de retour de voyage en Europe, ordonna de remplacer le simple pont de bois alors en place par une réplique du Rialto de Venise. Durant plusieurs décennies, ce très beau pont couvert de boutiques marqua l’entrée dans le quartier chinois de Sampeng. De nombreux bateaux passaient alors sur le canal, aujourd’hui insalubre. Le pont lui-même a été reconstruit dans les années 1970 en béton et recouvert de bâches de plastique. On l’empreinte sans même sans apercevoir, en passant du quartier indien de Pahurat à Chinatown.

Sur le pont, deux marchandes plaisantent et rient. Elles peuvent tout juste s’asseoir dans leur petite boutique adossée où s’empilent des sacs de perles multicolores. Porn a 54 ans, et vend des perles depuis plus de 20 ans sur le pont. Ses parents sont arrivés de la province chinoise méridionale du Guangdong, juste après la seconde guerre mondiale, alors que la guerre civile ravageait la Chine. Elle parle le dialecte teochiu avec son mari et son fils. A 22 ans, celui-ci « s’apprête à devenir ingénieur informatique » et « parle mieux chinois que thaï » selon sa mère, que l’on devine fière.

Porn et Kaew

Kaew a 28 ans et est elle aussi d’origine chinoise. Les ongles peints, un jean déchiré aux genoux, elle est penchée sur son smartphone. Encore célibataire, elle travaille avec Porn depuis quelques années. Les deux voisines habitent dans la même rue de Sampeng, où Porn occupe toujours la maison dans laquelle elle est née.

Les clients de Porn et Kaew sont principalement des fabricants d’accessoires chinois et japonais. Tous les jours, y compris le dimanche, elles ouvrent la boutique à 7 heures. Il arrive souvent que Porn aille vendre sa marchandise dans un marché du matin à quelques rues de là. Elles passent ensuite l’après-midi ensemble dans leur petit magasin du pont de Saphan Lan. Elles prennent quelques jours de vacances lors de la fête de Songkran.

Nit la vendeuse de café ambulante et Bawon, son mari malade 

Assis sur une caisse dans une contre-allée dominant le canal Rob Krung, à l’extrémité de Sampeng Lane, Bawon sirote un sirop de couleur rose. Ce maigre sexagénaire aux pieds nus a les cheveux gris coupés courts et le verbe direct. « J’étais chauffeur de taxi, mais j’ai du arrêter de travailler, car je suis malade. J’ai un cancer du poumon et j’attends de mourir. Je suis pauvre et dans le système thaïlandais, celui qui n’a pas d’argent ne peut pas se soigner correctement ».

Bawon

Une femme vient remplir son verre aussitôt celui-ci vidé. C’est Nit, son épouse. Elle est vendeuse ambulante de boissons. En quelques secondes elle prépare sur sa petite charrette un café ou une boisson fraîche, qu’elle glisse dans un sachet de plastique. Le client pourra ainsi l’emporter en marchant ou même la suspendre au guidon de sa mobylette.

Nit est originaire de la province de Phrae, dans le nord du pays. Elle vit à Bangkok depuis une trentaine d’années et c’est là qu’elle a rencontré Bawon. Celui-ci se définit comme « 100% chinois », ses deux parents s’étant installés en Thaïlande quelques années avant sa naissance.

Nit

Ils vivent tous deux à Bang Khae, dans la banlieue de Bangkok, où la soeur de Bawon leur prête une chambre. Leurs deux enfants de 15 et 17 ans vivent dans le nord, avec leur grand-père. Ils viennent voir leurs parents lors des vacances scolaires. Nit va rendre visite à son père lors de la fête de Songkran.

Nit travaille même le dimanche, partant de chez elle à 5 heures du matin pour revenir vers 19 heures. Elle dit gagner en vendant du café jusqu’à 500 baths par jour, alors qu’elle n’en touchait que 300 lorsqu’elle était employée dans un magasin de puériculture à Sampeng il y a quelques années.

Anan et Atit, père et fils dans la vessie de poisson à Talat Kao

Talat Kao et Talat Mai, respectivement « le vieux marché » et « le nouveau marché », situés de part et d’autre de la rue Yaowarat, marquent le centre géographique du quartier chinois. Ils comptent parmi les plus anciens marchés de la ville et on y trouve toutes les spécialités culinaires chinoises, y compris les plus recherchées : concombres et oreilles de mer, aileron de requins, nids d’hirondelle…

A Talat Kao, la boutique d’Anan est spécialisée dans la vessie de poisson. Utilisées dans les soupes chinoises, les vessies sont frites dans sa fabrique de Dao Khanong puis conditionnées dans de grands sacs de plastique.

Anan et Atit

Le magasin a été créé il y a 80 ans par le père d’Anan. A 69 ans, Anan est en train de passer la main à Atit, l’un de ses cinq enfants, le seul à travailler avec lui. Ils vivent tous deux avec leurs familles dans la maison de six étages au-dessus du magasin.

Anan, bien que né à Bangkok, « se sent complètement chinois ». Quand il explique être allé plusieurs fois dans le village de ses ancêtres, dans la province chinoise du Guangdong, il emploie le terme « rentrer à la maison ». Il parle couramment teochiu et comprend également le mandarin.

Atit, lui, à 39 ans, n’est allé visiter le village qu’une seule fois, quand il était enfant. Contrairement à son père, il se sent « absolument thaïlandais » et préfère de loin parler en thaï plutôt qu’en dialecte teochiu.

A l’entendre, le quartier n’a pas beaucoup changé jusqu’à présent. Certes, Talat Kao compte désormais quelques boutiques de vêtements. Mais Atit se souvient également que dans son enfance, « la rue de la boutique était très étroite et très sale, les rats y couraient partout », alors qu’elle est désormais pavée, large et nettoyée quotidiennement.

Witchai, le gardien du temple

Dans une petite cour, un peu à l’écart du marché de Talat Mai, se dresse le sanctuaire teochiu de Leng Buai Ia. Sa façade brille au soleil, mais son intérieur est sombre et mystérieux. Selon une plaque de bois accrochée sur sa façade, il aurait été fondé en 1658, au temps du royaume d’Ayutthaya, ce qui en ferait le plus ancien sanctuaire chinois du pays.

Witchai, le gardien du sanctuaire, est un homme au visage anguleux qui porte une fine moustache à la chinoise. Quelques mèches de cheveux poivre et sel tombent devant ses yeux rieurs. Tous les jours, au petit matin, il sort de la maison qu’il occupe à côté du sanctuaire, et ouvre les portes. Puis il fait du thé pour les dieux et en remplit de petits verres qu’il pose ensuite sur les autels, devant les statuettes les représentant.

Witchai

Jusqu’à leur dissolution complète dans les années 1920, le sanctuaire était un lieu de réunion prisé par les sociétés secrètes chinoises.

Quand il était enfant, à la fin des années 1950, Witchai se souvient que « le temple était plus sombre encore et qu’il y avait moins de décorations ». Une fois l’école terminée, il a aidé pendant quelques années sa famille en vendant du porc sur le marché. Mais à 29 ans, une crise mystique l’a conduit au sanctuaire. D’abord bénévole, il fait partie depuis trente ans d’une petite équipe rémunérée par l’association qui gère le sanctuaire.

C’est à Witchai que les visiteurs, qui viennent des communautés teochiu de Bangkok, mais également de Singapour, Hong-Kong ou encore de Malaisie, demandent la permission d’organiser des cérémonies. Les fidèles sont particulièrement nombreux lors des fêtes chinoises traditionnelles, comme le Nouvel an lunaire.

Né à Bangkok et originaire lui-même d’une famille teochiu, il sait parler le dialecte mais ne sait ni lire ni écrire le chinois. Sa femme est thaï et il a deux filles, dont l’une vit aux Etats-Unis depuis neuf ans. « Je suis heureux pour elle, mais elle me manque » dit-il, dans un sourire soudain triste.

« Il n’y pas de prêtres dans les sanctuaires chinois, aucun intermédiaire entre les dieux et les fidèles » explique Witchai. Ses dieux préférés sont les protecteurs du temple, Koe Yi et sa femme Hu Yin. Ce savant chinois du XIVème siècle, vénéré par les teochiu, travailla tout sa vie à réconcilier les enseignements du Bouddha avec la philosophie taoïste de Lao Tse.

Un voyage dans l’histoire (suite et fin)

Avant de reprendre le fil de l’histoire de Chinatown au XXe siècle, un rapide retour en arrière s’impose, à propos de l’histoire des Chinois au Siam avant la création de Bangkok, et avant même l’arrivée des Thaïs dans la région…

Les Chinois et le Siam avant la création de Sampeng

La civilisation chinoise se développe à l’origine dans la plaine de Chine du Nord, à l’écart des autres centres de civilisation. Les Han entament vers 1000 avant JC une longue marche vers le Sud qui les conduit en Chine méridionale près de deux mille ans plus tard, dans des régions – Yunnan, Fujian et Guangdong – habitées alors par des peuples proches de nombreux groupes d’Asie du Sud-Est continentale qui sont soumis progressivement. Cette colonisation laissera des marques : organisations claniques d’entraide mutuelle ancêtres des triades et morcellement culturel et religieux.

Le commerce maritime entre la Chine et l’Asie du Sud-Est commence sous la dynastie Song, entre le Xe et le XIIIe siècle. Aux marchands se joint une diaspora de réfugiés chinois fuyant les bandits, la piraterie et les guerres. Les régions limitrophes de la Chine sont alors constituées de petits royaumes de tradition hindouiste et brahmanique, peu peuplés, notamment môn et khmers, avec lesquels l’Empire du Milieu entretient des relations de bon voisinage, commerciales et diplomatiques. Des réseaux de marchands chinois s’établissent dans les marchés et les ports du golfe de Siam.

Quelques tribus thaïes venant de Chine méridionale s’installent au XIIIe siècle dans le bassin du Chao Phraya. Ils établissent de petites principautés, profitant de conditions climatiques favorables permettant une croissance démographique importante et un développement de l’agriculture. Exploitant la pression politique et militaire chinoise sur Angkor, les Thaïs développent ensuite des royaumes plus larges aux dépends des Môns et des Khmers. Sukhothai naît en 1238, Ayutthaya un siècle plus tard.

Sukhotai

La dynastie Ming qui chasse les Mongols en 1368 est un âge d’or pour la Chine. Zhang He, un musulman du Yunnan, mène au début du XVe siècle sept expéditions pour le compte de l’Empereur. L’explorateur est à la tête d’une armada de jonques, cinq fois plus grandes que celles de Christophe Colomb. Il reviendra du Siam impressionné par ces femmes qui font du commerce et n’hésitent pas à séduire les marins chinois pour favoriser leurs affaires.

Les Chinois s’établissent à Ayutthaya et dans d’autres ports du golfe de Siam, tels Ligor ou Patani, où leur population dépasse souvent celle des natifs. Le commerce entre les deux pays est marqué par le tribut offert à l’Empereur par le Siam en signe de soumission.

Aux XVIe et XVIIe siècles, ce sont les Européens qui arrivent au Siam : Espagnols et Portugais d’abord, puis Hollandais et Anglais. Ces derniers, débarquant en 1620 dans le sud du pays, découvrent qu’ils doivent traiter avec une communauté de marchands hokkiens déjà bien implantée.

Les femmes chinoises ne quittant alors jamais le sol natal, les immigrants fondent souvent une famille avec une Siamoise. Leurs descendants, les « lukchins » (enfants de la Chine, en thaïlandais) sont rapidement assimilés.

Bientôt, des troubles secouent l’Empire : les Mandchous conquièrent Pékin en 1644, fondant la dynastie Qing. Les partisans des Ming déchus établissent une opposition forte dans le Fujian et le Guangdong, réprimée violemment. Les méridionaux n’ont plus le droit d’habiter la bande côtière, le commerce privé est interdit ainsi que les voyages à l’étranger. Beaucoup fuient le pays et se réfugient en Asie du Sud-Est. Au Siam, les migrants hokkiens s’établissent surtout au sud alors que les Teochius préfèrent Trat et Chantabun.

Les Français sont accueillis à bras ouverts par le roi Narai. L’aventurier grec Constantin Paulkhon, devenu Premier ministre, favorise leur influence. Mais si les jésuites rêvent secrètement de convertir le roi au catholicisme – tentative qui se solde par un échec. Les Français n’ont pas la puissance commerciale de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales) et ne concurrencent pas non plus les Chinois, bien établis en tant qu’intermédiaires. Simon de La Loubère, l’ambassadeur de Louis XIV à Ayutthaya, écrit dans ses mémoires qu’il y a de 3000 à 4000 Chinois au Siam. À la mort de Narai en 1688, le roi Phetracha fait expulser les Occidentaux et le pays se ferme à leur influence pour plus d’un siècle. Les Chinois sont les grands gagnants de la disgrâce européenne.

Le chevalier de Chaumont, l’envoyé de Louis XIV, qui a gardé ses chaussures contrairement aux usages, apporte une lettre du souverain français au Roi Narai. Constantin Paulkhon, en bas à gauche, l’implore de lever le plateau vers le Roi siamois.

Dominant le commerce extérieur siamois, les Hokkiens installés à Ayutthaya fréquentent volontiers princes et grands officiers et l’élite chinoise occupe souvent de hautes positions dans la noblesse siamoise, au risque de déstabiliser le système classique des obligations héréditaires. La population chinoise dans le pays est estimée à 10 000 personnes.

Les Siamois ont jusqu’au milieu du XVIIIe siècle une conception de la guerre bien particulière : les combats sont des démonstrations de force où les adversaires se jaugent respectivement et à l’issue desquelles les pertes ne sont généralement pas très élevées. Les Birmans remettent en cause ces pratiques traditionnelles et à partir de 1760 se livrent à une longue série d’attaques destructrices, qui entraîneront la destruction d’Ayutthaya et au massacre de ses habitants chinois.

Le chef d’armée Taksin – dont le père était un immigré chinois et la mère siamoise – réussit à chasser les Birmans et devient roi en 1768, établissant la nouvelle capitale à Thonburi. Une enclave commerciale chinoise se développe rapidement sur la rive gauche du Chao Phraya, en face de la nouvelle capitale. Contrairement à Ayutthaya où le commerce était dominé par les Hokkiens, originaires du sud de la province du Fujiang, celui-ci est désormais principalement aux mains des Teochiu, originaires de la région nord du Guangdong.

Le Roi Taksin

Lorsque Taksin sera renversé en 1782, la capitale sera déplacée à Bangkok, et le nouveau palais royal construit à l’emplacement de la colonie chinoise existante, entraînant le déplacement de cette population dans ce qui deviendrait Sampeng.

Un pont à Sampeng dans les années 1890

Un pont à Sampeng dans les années 1890

La ville au tournant du XXe siècle

Au tournant du XXe siècle, Sampeng compte 200 000 habitants, le tiers de la population totale de Bangkok. Le quartier reste un gigantesque taudis surpeuplé. La pénurie de logements est criante, l’hygiène déplorable, les rues encore rarement pavées, le manque d’espace rend la vie des habitants difficile.

Etienne Lunet de la Jonquière est un militaire français qui remonte le Chao Phraya et ses affluents en 1904 jusqu’en Birmanie. Dans « Le Siam et les Siamois », le témoignage de son exploration, il accorde quelques pages hallucinées à sa visite de Sampeng : « Comme dans toute ville chinoise, les abords des maisons sont infects : les dalles des ruelles font jaillir en retombant sous le pied une boue noirâtre et puante. En certains coins, sur le bord des canaux, des amas d’immondices attendent que les pluies viennent les entraîner vers le fleuve et à la saison sèche, il n’y a plus là que quelques flaques d’eau verdâtre dans laquelle croupissent des charognes. Les ponts, les parvis des pagodes sont encombrés de lépreux aux plaies hideuses : ils les étalent aux yeux des passants, sans même en chaser les mouches qui y pullulent. Les parfums des fleurs, des fruits, les odeurs violentes des drogues pharmaceutiques, des bâtonnets d’encens, des cuisines en plein vent, se mêlent à des relents de pourriture et aux miasmes qui s’élèvent le soir des boues infestées.

Après la construction des premières routes sous le règne du roi Mongkut, son fils et successeur Chulalongkorn (Rama V) poursuit l’effort. A la suite d’un incendie qui ravage le bidonville situé au nord du quartier en 1892, il annonce la construction d’une nouvelle rue : Yaowarat. Il faudra près de huit ans pour achever cette artère de 20 mètres de large qui court sur un kilomètre et demi. Son parcours sinueux, dû aux nombreux pâtés de maisons appartenant à des propriétaires privés que le roi souhaite éviter, lui donne une forme incurvée rappelant celle d’un dragon, dont la tête serait située là où Yaowarat rejoint Charoen Krung. Les habitants du lieu y voient bien entendu un signe extrêmement favorable.

Dans la vaste tâche de modernisation du royaume qu’il entreprend, s’inspirant de l’Occident pour éviter paradoxalement la colonisation, le roi Chulalongkorn envoie ses experts étudier l’urbanisme de Singapour et favorise sa réplication à Bangkok. Un boom de la construction a lieu dans les rues Yaowarat, Ratchawong, Anuwong ou Songwat dès les années 1890.

Ruelle constituée de "shop houses", dans le Soi Nana, non loin de la rue Charoen Krung

Ruelle constituée de « shop houses », dans le Soi Nana, non loin de la rue Charoen Krung.

Des rangées de « shop houses » modernes sont construites. Ces maisons à deux étages, aux murs de briques crépis et au toit recouvert de tuiles, sont en général financées par le Trésor royal puis louées à des marchands chinois. Au rez-de-chaussée, le magasin ; à l’étage, les appartements des commerçants. Les travailleurs dorment parmi les marchandises ou dans des dortoirs surpeuplés.

Les plus vieux bâtiments encore visibles à Chinatown datent de cette époque : certains sont très beaux, mais le temps a fait son oeuvre et la plupart sont aujourd’hui bien fatigués. L’immeuble Kao Chan est le premier bâtiment équipé d’un ascenseur en Thaïlande et ses neuf étages en font le plus haut édifice de son époque. A la fin du siècle, un tramway – dont le service ne sera interrompu qu’en 1968 – est mis en place sur Charoen Krung et Yaowarat.

L'inauguration du tramway à Bangkok en 1894.

L’inauguration du tramway à Bangkok en 1894.

Lors de la première guerre mondiale, l’influence européenne est en baisse, au profit des marchands chinois. La demande de riz augmente fortement : des centres d’acquisition du riz non décortiqué, le paddy, sont situés en bordure de Sampeng, tout au long du Chao Phraya. Les rues Songwat, puis Yaowarat, deviennent les centres importants du négoce. Un port de plus fort tonnage est ouvert à Khlong Toei et de nombreuses entreprises déménagent dans ce quartier. Les marchands de Chinatown doivent réorienter leurs investissements vers l’économie domestique. Des banques et compagnies d’assurance ainsi que des entreprises de transport sont créées par les Chinois dans la première décennie du siècle.

La Siam Commercial Bank, créée en 1906, est la première banque commerciale au Siam. Son siège initial, situé à Talat Noi, est toujours visible : situé juste à côté du fleuve, ce bâtiment créé par l’architecte turinois Annibale Rigotti (1870-1968), à qui l’on doit également la gare de Hua Lamphong, est un bel exemple du style néo-Renaissance en vogue à la fin du XIXe siècle en Europe. Parfaitement conservé, il est à l’ombre d’un grand arbre sacré dont la forme des feuilles a inspiré le logo de la banque.

Le bâtiment de la Siam Commercial Bank

Le siège original de la Siam Commercial Bank.

A l’intersection de Sampeng Lane et de la rue Mangkon, un beau bâtiment de sept étages, qui est lors de sa construction l’un des plus hauts du quartier, abrite la boutique d’or Tang To Kang. Originaire de Chenghai, dans le Guangdong, et arrivé au Siam dans les années 1870, son fondateur est l’un des premiers orfèvres du quartier. Son fils Tang Tek-kwang deviendra orfèvre royal de Rama VI et un garuda orne la façade de ce bâtiment datant de 1921 et construit par un architecte hollandais. Les Chinois ne pouvant acheter de terre en tant qu’étrangers, ils investissaient l’argent gagné en or. De quatre boutiques au début du XXe siècle, le quartier de Chinatown est passé à près de 150 aujourd’hui et la qualité de son or est réputée mondialement.

Une identité chinoise en transformation qui éveille les doutes du pouvoir siamois sur la loyauté d’une communauté si puissante

« N’épouse pas une Siamoise » disaient les mères teochiu avant de laisser partir leur fils. Beaucoup de ceux qui tentent leur chance ne reviennent jamais au pays. Les mariages mixtes sont nombreux, à tous les niveaux de l’échelle sociale. La noblesse thaïe est encouragée à s’associer aux grandes familles chinoises, y compris par le mariage, chose impensable dans les pays voisins colonisés, Malaisie, Philippines ou Indes néerlandaises, où les préjugés raciaux européens et la stratégie de la division ethnique interdisent de fait cette mixité. Si les nouveaux arrivants maintiennent certains de leurs particularismes, de fait une intégration progressive a lieu. Kenneth Landon, un universitaire américain, fait ainsi le portrait amusant, dans son livre « The Chinese in Thailand » paru en 1941, d’un lukchin sino-thaï. « Un marchand chinois important au visage clairement chinois, dont le père était Chinois et la mère thaï, fut offensé d’être traité de « Chek », de façon ludique. Et cela malgré le fait que les affiches de sa boutique étaient en chinois, qu’il parlait deux dialectes chinois, qu’il faisait ses comptes en chinois, envoyait ses enfants à une école chinoise. Il parlait lui-même thaï parfaitement, se considérait comme Thaï […] »

« N’épouse pas une Siamoise » disaient les mères teochiu avant de laisser partir leur fils.

Symbole de cette intégration, les noms des lukchins, à l’origine composé de deux syllabes – le clan et le nom personnel – sont progressivement thaïsés, prenant une consonance générale thaïe, mais toujours reconnaissables à leur longueur. Au XXe siècle, apparaît néanmoins le terme « huaqio » – personne chinoise résidant à l’étranger – pour désigner les nouveaux immigrés chinois qui conservent un lien fort avec la Chine. Pour la première fois, des femmes et des familles entières s’installent au Siam. Les mariages inter-ethniques déclinent rapidement. L’enfant chinois remplace le lukchin et ses sympathies et loyautés sont dirigées vers la mère-patrie chinoise. L’intégration s’en trouve compliquée.

Photo d'Aniko Palanky

Dans une rue de Chinatown.

Paul Morand, dans « Rien que la terre », consacre quelques pages aux deux mois qu’il passe au Siam en 1925. « Le Sampeng, ou quartier chinois de Bangkok, c’est la Chine du Sud, hors de Chine, la même qu’à Singapour, Cholon, Hanoï, Manille. Tout le monde connaît le Chinois envahissant, avide, travailleur, maigre dans les rues, gras dans les boutiques, xénophobe, soumissionnant toujours au plus haut, mettant la main sur tous les monopoles, prêtant aux pauvres pour leurs besoins, aux riches pour leurs plaisirs, le dernier couché, le premier levé, réveillant tout le monde avec ces pétards destinés à chasser les mauvais esprits de la nuit, vivant sur le pays, pompant ses réserves, les versant dans des banques chinoises, subsistant grâce à des coopératives chinoises, afin de n’enrichir que des Chinois, affilié à des sociétés politiques secrètes et ne quittant le lieu de ses bénéfices qu’en cercueil. Tous les gros travaux, tout le commerce du Siam sont chinois, dans les villes du moins. Les Chinois méprisent les Siamois, qui le leur rendent, mais ils paraissent moins haïs qu’en Indo-Chine. »

Les changements dans le processus d’assimilation connu jusque là commencent à provoquer des tensions entre les nouveaux arrivants et la population locale.

Un sentiment d’humiliation est partagé par nombre de Chinois arrivant au Siam après les traités inégaux et les guerres qui ont marqué l’Empire du Milieu durant la seconde moitié du XIXe siècle. Par delà les classes sociales et les origines diverses, un sentiment national naît. Des projets communs commencent à voir le jour entre les différentes communautés qui se côtoyaient jusque là mais restaient largement isolées les unes des autres. L’hôpital Tian Fa, à l’est de Chinatown, est le témoin de cette époque. Ouvert en 1905, il est le fruit d’une collaboration entre les cinq principales communautés de Chinois au Siam (Teochiu, Hakka, Cantonais, Haïnanais et Hokkiens). Offrant initialement des soins de médecine chinoise, longtemps gratuits pour les indigents, l’hôpital propose également un service de médecine occidentale. Le sanctuaire situé dans sa cour abrite une belle statue chinoise de bois de santal, vieille de 400 ans, représentant Kuan Yin, la déesse de la miséricorde.

Le Roi singe est l’un des principaux personnages de la culture chinoise. Vénéré en tant que divinité taoïste dans de nombreux temples, un petit sanctuaire de la rue Charoen Krung en offre de nombreuses représentations.

Le Roi singe est l’un des principaux personnages de la culture chinoise. Vénéré en tant que divinité taoïste dans de nombreux temples, un petit sanctuaire de la rue Charoen Krung en offre de nombreuses représentations.

Les sociétés secrètes, officiellement interdites au Siam en 1897, évoluent et se transforment en associations légales philanthropiques. Elles financent temples, écoles, cliniques, hospices et cimetières. La fondation Poh Teck Tung, dont les ambulances sillonnent encore aujourd’hui les rues de Bangkok pour être les premières sur les lieux des accidents de la route, est créée en 1909. Ses missions : rassembler les corps des indigents et les enterrer selon les rites, aider les handicapés et les victimes de catastrophes naturelles, ou financer des événements religieux. Elle est fondée sur les enseignements du vénérable Tai Hong, moine bouddhiste du XIe siècle qui, lors d’une épidémie, enterra les corps des morts et ouvrit des cliniques pour traiter les malades. Son siège est toujours à Chinatown.

L’école Pey Ing, dans le sud du quartier, qui est créée en 1920, est financée au départ par de riches Teochiu. Les premières écoles chinoises avaient ouvert à Bangkok une dizaine d’années plus tôt, car il était devenu difficile financièrement pour les familles aisées de continuer à envoyer les fils étudier en Chine. La nouvelle école, construite par un architecte italien dans un style néo-classique colonial, accueille 500 garçons lors de la première rentrée. Le mandarin remplace le teochiu dès 1922 en tant que langue d’apprentissage. L’école, située près du Lao Pun Thao Kong, est toujours en activité, mais les cours ont désormais lieu en thaï exclusivement, et l’anglais et le mandarin sont enseignés en tant que langues étrangères.

Le premier journal siamois en langue chinoise paraît en 1907. Les pages des quotidiens sont souvent affichées sur les murs de la ville afin que les habitants puissent les lire gratuitement. Ils donnent des nouvelles de Chine et reflètent les divisions politiques qui agitent l’Empire, alors que la dynastie Qing vit ses dernières années.

Alors que se multiplient écoles et journaux dans une communauté de plus en plus nombreuse et puissante au sein du royaume siamois, les dirigeants du pays commencent à s’inquiéter de la place prise par ces Chinois dans l’économie, le commerce, les ports, le transport, les services, la production. Pas une activité ne semble échapper à leur emprise.

Au fond de la plupart des ateliers du quartier de Siang Gong, caché derrière des montagnes de pièces détachées, l’autel des ancêtres. Le bateau suspendu rappelle que les ancêtres des mécaniciens du quartier étaient souvent des Hokkiens, peuple de marins.

Au fond de la plupart des ateliers du quartier de Siang Gong, caché derrière des montagnes de pièces détachées, l’autel des ancêtres. Le bateau suspendu rappelle que les ancêtres des mécaniciens du quartier étaient souvent des Hokkiens, peuple de marins.

Le témoignage du militaire et explorateur Etienne Lunet de la Jonquière est à ce titre éclairant. « De tous les Asiatiques étrangers, les Chinois sont certainement ceux qui tiennent la plus grande place dans le royaume de l’éléphant blanc. Ils sont plus de 200 000 à Bangkok, dans le Sampeng, dans les marchés, dans les rues commerçantes […] On en trouve à tous les échelons du monde commercial et industriel, depuis le scieur de tek millionnaire dont les établissements accaparent plus d’un kilomètre de rives au faubourg de Samsen, jusqu’au marchand de berlingots et au montreur de marionnettes qui dresse ses tréteaux dans les carrefours entre quatre quinquets fumeux. Ils sont tout et font de tout […] ; ils sont universels. Quelques-uns parlent l’anglais, presque tous se mettent vite à apprendre les quelques mots de siamois qui sont nécessaires à leurs transactions journalières ; leurs enfants fréquentent d’ailleurs assidûment les écoles qui leur sont ouvertes et y occupent facilement les premières places.

Face à cette omniprésence chinoise dans le pays, le gouvernement siamois a une approche interventionniste : les sociétés secrètes sont interdites, des patrouilles de police plus nombreuses ont lieu dans le quartier chinois, les activistes politiques sont déportés. Mais se pose même la question de la loyauté d’une communauté qui s’assimile de plus en plus difficilement.

En 1908, du haut d’un balcon situé à Sampeng à l’intersection des rues Phlitphon et Tao Lane, le révolutionnaire chinois Sun Yatsen fait un discours très remarqué de la population. Voulant mettre fin à la dynastie mandchoue des Qing au pouvoir en Chine depuis 1644, c’est sa troisième visite à Bangkok depuis 1903. Il souhaite rassembler au Siam un support moral et trouver des financements. Les premières visites ont été peu fructueuses car les dirigeants de la communauté, bien que traditionnellement opposés au pouvoir mandchou, ne comprennent pas la notion de république, et soutiennent la monarchie absolue thaïlandaise. Mais lors des visites suivantes, Sun Yatsen essaie de toucher directement la population. Beaucoup de migrants ayant quitté la Chine pour échapper à la pauvreté et aux difficultés liées au régime mandchou corrompu sont sensibles aux thèses prônées par le révolutionnaire. Après le discours de 1908, beaucoup de Chinois de Sampeng coupent leur queue de cheval pour se démarquer des Qing et en signe de rejet du joug mandchou. Le balcon est aujourd’hui encore visible et le carrefour porte le nom de « Carrefour de l’oraison » (Si Yaek Pathakatha).

Sun Yatsen en 1912.

Sun Yatsen en 1912.

Le pouvoir siamois est au départ hostile au mouvement révolutionnaire de Sun Yatsen. Menaçant la stabilité politique du pays, celui-ci est d’ailleurs invité à quitter le pays après ses premières visites. Mais les grèves de 1910, auxquelles il est opportunément opposé, permettent au mouvement révolutionnaire d’affirmer sa loyauté au pouvoir siamois, tandis que les conservateurs responsables de la communauté chinoise et les chefs de triades clandestines sont décridibilisés.

Les grèves de 1910 sont dues à l’abandon du « phuk pi », la taxe de travail spécifique payée par les Chinois. Ceux-ci étant désormais soumis à la même contribution financière que celle imposée aux Thaïs, ce qui représente une augmentation substantielle de la somme à payer, les dirigeants de la communauté veulent montrer à l’élite siamoise que les Chinois ont la maîtrise du commerce. Ils décident de paralyser le centre de Bangkok. Le mouvement de grève dure trois jours, jusqu’à ce que Rama V appelle l’armée et que l’ordre soit restauré dans le sang. De nombreux travailleurs et dirigeants sont arrêtés et, pour la première fois, la communauté chinoise est vue comme un problème au Siam. La royauté et l’intelligentsia ont le sentiment que l’assimilation ne fonctionne plus.

Après les grèves de 1910, la communauté chinoise est vue comme un problème au Siam pour la première fois

La révolution Xinhai de 1911 voit la chute du régime mandchou en Chine et l’instauration d’une République à Nankin. Si la révolution est accueillie avec joie à Bangkok, ses débuts sont difficiles et la Chine se divise bientôt entre chefs de guerre au nord et nationalistes du Kuomintang – le parti fondé par Sun Yatsen après la révolution – au sud. La communauté chinoise de Sampeng est au départ très favorable aux seigneurs du nord mais le parti nationaliste, dirigé par Chiang Kaï-chek après la mort de Sun Yatsen, parvient finalement à gagner les suffrages de la population chinoise du Siam au milieu des années 1920.

Chiang Kaï-chek lance bientôt une chasse aux sorcières contre les communistes du Guangdong. De nouvelles arrivées massives de Chinois ont lieu au Siam en 1927. De nombreuses femmes ainsi que des professeurs et d’autres membres de l’intelligentsia éduquée rendent cette immigration encore moins assimilable que les précédentes, mais permettent la création de très nombreuses écoles chinoises et de journaux en langue chinoise, ainsi que l’ouverture de clubs d’études et d’associations politiques. De nombreux militants communistes entrés au Siam entre 1927 et 1929 enseigneront dans les écoles chinoises.

De l’apparition du nationalisme thaï au Coup d’État de 1932 : des Chinois à la fois acteurs et boucs-émissaires

Les règnes de Mongkut et de Chulalongkorn sont une période de profondes transformations pour le Siam. Reposant traditionnellement sur les trois piliers brahmaniques de la monarchie, du système administratif et du contrôle de la population via le phraï – travail forcé – et l’esclavage, le pays va se transformer en quelques décennies en un État-nation. Rama V cherche à moderniser le pays pour lui éviter la colonisation tout en gérant les changements sociaux liés à l’arrivée du capitalisme et adopte une nouvelle doctrine – Nation, Religion et Roi – qui reste en vigueur aujourd’hui. La monarchie thaïlandaise devient le lieu de convergence de composantes ethniques diverses, le roi personnifiant les valeurs religieuses, sociales et politiques. Peu importe son origine, un vrai Thaï se doit d’être loyal à son roi : le Siam devient une nation.

Le Roi Mongkut et le Prince Chulalongkorn, au milieu des années 1860.

Le Roi Mongkut et le Prince Chulalongkorn, au milieu des années 1860.

Le système de collecte de l’impôt est centralisé et les monopoles sur les ressources naturelles, les denrées essentielles, ainsi que sur l’opium, le jeu et l’alcool abandonnés. Le phraï est libéralisé et l’esclavage progressivement abandonné, jusqu’à son abolition complète en 1905. Alors que la population siamoise est presque entièrement dédiée à l’agriculture, les Chinois, prêts à travailler plus longtemps et dans des conditions souvent plus dures, sont très majoritaires sur les docks, dans les moulins à riz et dans les services. La centralisation administrative, notamment de la collecte de l’impôt, affaiblit par ailleurs le lien qui existait entre la royauté et les Chinois qui géraient les monopoles.

A la mort de Chulalongkorn en 1910, son fils lui succède sous le nom de Vajiravudh (Rama VI). Ayant étudié à Oxford, celui-ci est très influencé par l’antisémitisme européen et voit l’occasion de souder le destin national de son peuple par l’exacerbation des sentiments anti-chinois. Son article « The Jews of the Orient » (Les Juifs de l’Orient), écrit sous pseudonyme en 1914 est un décalque saisissant du traditionnel discours antisémite en vigueur alors en Europe. Il accuse les Chinois de tout ce qui est traditionnellement reproché aux Juifs : inassimilables en raison de leur loyauté avant tout raciale et de leur sens de leur supériorité, ils considèreraient leur résidence au Siam comme temporaire, et n’auraient pour seul but que de gagner le plus d’argent possible ; ils forceraient leurs femmes siamoises à devenir chinoises et éduqueraient leurs enfants à la chinoise ; opportunistes et hypocrites, ils voudraient tous les privilèges mais refuseraient les obligations de la citoyenneté ; face à l’Etat ils seraient perfides, secrets et rebelles et parasiteraient l’économie thaïe en important leurs produits de Chine tout en épuisant la richesse du pays…

Le Roi Vajiravudh

Le Roi Vajiravudh.

Mais les mesures anti-chinoises réellement mises en place restent légères à cette époque. Des conflits ont lieu pour le contrôle de l’éducation de la communauté chinoise au Siam, les écoles chinoises devant favoriser une assimilation de leurs élèves via des cours d’histoire thaïlandaise et de langue thaïe ; les associations chinoises sont également contrôlées de plus près. Les anoblissements de riches Chinois, qui étaient courants auparavant et permettaient de rapprocher les élites siamoises de la bourgeoisie chinoise, sont abandonnés. Ce raidissement se produit alors que l’immigration connaît un pic : la période 1918-1931 voit s’installer au Siam plus de 1,3 million de Chinois.

Les réformes entreprises par Mongkut et Chulalongkorn durant la seconde moitié du XIXe siècle, si elles sont nécessaires pour éviter au pays d’être colonisé par les puissances européennes, n’en affaiblissent pas moins la monarchie en la sécularisant. La nouvelle élite bureaucratique et militaire a de plus en plus de mal à supporter l’inégalité de traitement entre les aristocrates de naissance médiocrement qualifiés qui monopolisent les postes de direction, au détriment de roturiers éduqués dont la promotion se fait exclusivement au mérite. Cette nouvelle élite demande par ailleurs un meilleur partage des richesses et la mise en place d’un nationalisme réellement populaire, alors que la monarchie absolue est, selon eux, synonyme d’arriération et de status quo.

Un groupe appelé « les Promoteurs », composé à la fois de militaires et de civils de la nouvelle élite, prend le pouvoir le 24 juin 1932. Parmi eux, Pridi Banomyong, un lukchin né en 1900, qui entre dans la bureaucratie d’État juste avant que les mesures anti-chinoises de Rama VI n’interdisent le recrutement de Chinois dans les rangs des fonctionnaires. Étudiant à Paris en 1920, il rencontre Phibun Songkram et Khuang Aphaiwong, autres membres des Promoteurs. Le membre le plus âgé des révolutionnaires de 1932 est le colonel Phraya Phahon-Phonphauhasena : né en 1887 d’un père lukchin qui avait reçu le titre nobiliaire de « phraya », il est l’un des premiers étudiants non issus de la famille royale à étudier à l’étranger, en Allemagne.

Pridi Banomyong.

Pridi Banomyong.

Après la prise du pouvoir, les militaires font appel aux bureaucrates du groupe des francophiles de Pridi Banomyong, influencés par les idées marxistes. Ceux-ci proposent de s’attaquer à la pauvreté rurale, aux inégalités de richesse et à la stratification du système économique. Mais les anglophiles et militaires du groupe des Promoteurs, par crainte du bolchévisme, forcent bientôt Pridi à l’exil. Les Chinois sont désignés comme boucs émissaires de l’échec du gouvernement à régler les problèmes et, alors que la révolution de 1932 a été largement rendue possible grâce aux Sino-Thaïs assimilés – qui représentaient un tiers des membres du nouveau Sénat – une politique anti-chinoise inédite va être mise en place au cours des années suivantes. Ce paradoxe reflète le conflit interne au sein de la communauté chinoise entre lukchins intégrés dans la société thaïlandaise, qui ont souvent rejoint les classes supérieures, et nouveaux émigrants orientés vers la Chine, parlant des dialectes chinois dans leur vie quotidienne et ayant conservé leurs coutumes d’origine.

De nombreuses professions sont progressivement interdites aux Chinois, alors que la taxe de séjour pour les étrangers est multipliée par 6 entre 1921 et 1938. Le nombre d’heures d’enseignement du chinois dans les écoles est limité, et sur les 270 écoles chinoises que compte le pays en 1933, la plupart doivent fermer au cours des années suivantes. Il ne reste également qu’un seul journal en langue chinoise en 1939. Si les mesures anti-chinoises ne s’attaquent jamais aux personnes, un climat de suspicion est encouragé, et le fossé séparant la communauté chinoise des Siamois grandit.

La Seconde Guerre mondiale : les Chinois en porte-à-faux

Après l’invasion de la Chine par l’Armée impériale japonaise en 1937, des grèves et boycotts ont lieu à Bangkok contre les entreprises japonaises. Les dirigeants siamois, eux, se sont alignés officiellement sur le Japon, considérant l’impérialisme nippon favorable aux intérêts du Siam, alors que les puissances occidentales démocratiques représenteraient l’ennemi historique.

Le maréchal Phibun Songkram.

Avec l’arrivée au pouvoir du maréchal Phibun Songkram, qui devient Premier ministre en 1938, les mesures anti-chinoises se multiplient : nombreuses professions interdites, arrestations et expulsions, écoles et journaux doivent fermer, assassinats de leaders de la communauté, thaïsation obligatoire des prénoms et noms de famille. Phibun Songkram décide de changer le nom du pays : le Siam devient la Thaïlande.

Avec l’arrivée au pouvoir du maréchal Phibun Songkram en 1938 les mesures anti-chinoises se multiplient

Les troupes japonaises entrent sur le territoire thaïlandais en décembre 1941 en vue de l’invasion de la Malaisie. Le gouvernement collabore quasi immédiatement avec l’occupant, dans l’objectif de profiter de l’hégémonie japonaise afin d’étendre le territoire du pays et d’asseoir sa domination régionale. Des mesures anti-chinoises supplémentaires suivent : réservation de postes supplémentaires aux Thaïs, interdiction de résider dans certaines zones et provinces.

Mais les premières tensions entre le Japon et la Thaïlande apparaissent dès 1942. Le Japon se comporte en Thaïlande comme en territoire occupé, ses troupes sont agressives et ignorent les lois thaïlandaises. De la main d’oeuvre est demandée par les Japonais au gouvernement thaïlandais pour construire le chemin de fer entre Bangkok et Rangoon. Phibun refuse d’envoyer des travailleurs thaïlandais et ordonne le recrutement forcé de main d’oeuvre chinoise. Près de 50 000 coolies sont recrutés entre mai et août 1943, dont beaucoup contre leur volonté. Les conditions de travail terribles sur le « Chemin de fer de la mort » coûteront la vie à 90 000 civils et 16 000 prisonniers de guerre.

En décembre 1943, les Alliés commencent à bombarder Bangkok et la Thaïlande entreprend un rapprochement avec Chiang Kaï-chek. A l’intérieur du pays, la politique anti-chinoise est abandonnée : des journaux chinois sont de nouveau autorisés et des décorations remises à des leaders chinois. Phibun est finalement renversé en août 1944.

Le renouveau de l’après-guerre

Après la rédition du Japon en septembre 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, Seni Pramoj, résistant et ancien ambassadeur aux États-Unis, devient Premier ministre, et cherche l’appui de la Chine pour éviter une condamnation internationale de la Thaïlande. Ce rapprochement permet l’établissement de relations diplomatiques formelles entre la Thaïlande et la République de Chine en janvier 1946 et l’ouverture de la première ambassade de Chine à Bangkok en octobre de la même année. Les Chinois résidant en Thaïlande n’ont plus besoin de s’adresser aux sociétés secrètes et aux organisations de Chinois d’outre-mer lorsqu’ils ont besoin d’assistance et de protection.

Seni Pramoj.

Seni Pramoj.

La Thaïlande est temporairement rebaptisée Siam. Les écoles chinoises rouvrent leurs portes, elles seront plus de 400 en 1948. Les journaux de la communauté reparaissent également en grand nombre. Les membres de l’élite n’hésitent plus à proclamer leurs origines et reprennent souvent leur nom chinois. Une nouvelle vague d’immigration voit arriver 86 000 Chinois en 1946, ce qui pousse le gourvernement à mettre des quotas en place et le nombre de nouveaux arrivants est limité à 10 000 en 1947.

Mais le coup d’État militaire d’avril 1948 voit le groupe du Soi Rachakru remettre Phibun Songkram au pouvoir : les quotas d’immigration passent alors à seulement 200 personnes par an en 1948 et le Siam reprend définitivement le nom de Thaïlande.

En Chine, la République populaire de Chine est proclamée le 1er octobre 1949 par Mao. Chiang Kaï-chek et deux millions de nationalistes se réfugient à Taïwan. La communauté chinoise d’outre-mer est choquée par la défaite. Des villages peuplés par d’anciens soldats du Kuomintang voient le jour dans le nord de la Thaïlande. L’immigration chinoise en Thaïlande va rester très basse pendant une vingtaine d’années car les frontières de la République populaire de Chine sont fermées.

En Thaïlande, l’éducation chinoise souffre de la politique d’assimilation nationaliste. Ceux qui souhaitent rester doivent thaïser leurs noms. Les associations chinoises se désorganisent. Les Chinois de Thaïlande ne se définissent plus par le nationalisme, mais contribuent à l’émergence d’une nouvelle identité thaïlandaise au sein d’un nouvel équilibre géopolitique mondial. La Thaïlande aligne sa politique extérieure sur les États-Unis, notamment dans sa dimension anti-communiste. Pour circonscrire les influences, le gouvernement limite alors les écoles chinoises, suspectées de sympathies communistes, et les surveillent étroitement.

La politique économique nationaliste de Phibun Songkram réussit à contrecarrer la traditionnelle domination chinoise dans l’économie thaïlandaise. Les banques et les assurances se développent. Mais les grandes entreprises d’Etat – les conglomérats – dirigées par l’élite militaire ne sont pas efficaces et le manque d’expertise les oblige à réembaucher des cadres sino-thaïs.

Même si les frontières sont en principe fermées entre la prise de pouvoir par les communistes en Chine en 1949 et les années 1970, les liens culturels entre la Chine et la Thaïlande ne sont pas coupés. On compte jusqu’à 50 troupes de théâtre chinois à Chinatown et la rue Yaowarat abrite cinq salles de spectacle dans les années 1950, dont les plus grandes ont près de 400 places. Les opéras traditionnels chinois, dont chaque représentation peut durer entre quatre et cinq heures, sont plus qu’un simple divertissement : ils servent également à propager des préceptes moraux et sont joués, avant la création de théâtres dédiés, dans les sanctuaires ou dans des salles improvisées lors des festivals. Les habitants comprenant de moins en moins les dialectes chinois, une traduction est souvent nécessaire pour les rendre accessibles et des opéras chinois en langue thaïlandaise voient même le jour…

L'Âge d'or de Yaowarat, en 1956.

L’Âge d’or de Yaowarat, en 1956.

Alors que le septième art gagne en popularité, de nombreux théâtres vont se reconvertir en salles de cinéma. Les films de République populaire de Chine continuent à être montrés dans les cinémas de Yaowarat dans les années d’isolement, tout comme ceux de Hong Kong ou de Singapour. Le théâtre Ching Hua, sur Yaowarat, ouvert dans les années 1930, fonctionnera encore dans les années 1990 avant d’être converti en. Le Chinatown Rama, également sur Yaowarat, offre encore aujourd’hui une double projection – un film thaï d’abord, puis une production américaine – pour 60 bahts la séance. Son hall d’entrée délicieusement rétro et sa petite salle aux sièges désormais défoncés sont les derniers témoins de cette époque.

Le Chinatown Rama, l’un des derniers cinémas de Yaowarat encore en activité, offre une séance pour 60 bahts. Les amateurs seront comblés par le confort moelleux de sa salle et par l’escalier du hall d’entrée, effet vintage garanti.

Le Chinatown Rama, l’un des derniers cinémas de Yaowarat encore en activité, offre une séance pour 60 bahts. Les amateurs seront comblés par le confort moelleux de sa salle et par l’escalier du hall d’entrée, effet vintage garanti.

Au sud de Chinatown, dans le quartier de Talat Noi, pas de cinémas, mais des rues aujourd’hui encore envahies par des montagnes de pièces détachées. Les descendants des forgerons et chaudronniers hokkiens se sont reconvertis dans l’industrie mécanique. Grâce au recyclage de pièces mécaniques usées provenant de surplus ou de pays voisins, le quartier a participé au redressement économique de la Thaïlande dans les années 1950. Depuis, les mécaniciens de Siang Gong approvisionnent l’industrie thaïlandaise en pièces de rechange peu chères. Automobiles, camions, tuk-tuk, mais aussi frigos ou pompes, bénéficient de ce recyclage traditionnel. Un artisanat particulier qui a permis également la construction de moteurs économes en essence ou moins polluants. Des étudiants en mécanique viennent apprendre sur le tas et chercher des pièces. Les jolies shop houses du quartier sont certes parfois un peu cachées par les empilages plus ou moins stables de pièces, mais ce décor particulier qui continue à faire vivre économiquement une bonne partie des habitants est également un argument touristique unique.

Dans les ruelles du quartier de Siang Gong, l’art thaïlandais de la sédimentation est poussé à son extrême.

Dans les ruelles du quartier de Siang Gong, l’art thaïlandais de la sédimentation est poussé à son extrême.

La fin de l’âge d’or de Yaowarat mais une puissance économique sino-thaïe sans précédent

Le coup d’Etat de 1957 puis l’arrivée au pouvoir du maréchal Sarit signent la liquidation définitive de l’héritage des « Promoteurs » de 1932 et la reprise du pouvoir par les élites royales. La faction militaire de Phibun est purgée dans l’appareil d’Etat. L’orientation du nouveau gouvernement est strictement pro-américaine et encourage l’entreprise privée comme moteur du développement économique, au détriment des grands conglomérats. Au cours des années 1960, les grandes familles chinoises et les classes moyennes, largement sino-thaïes elles aussi, sont soutenues afin de limiter la propagation des idées communistes. Les Chinois ne sont plus considérés comme un problème et c’est au contraire leur rôle positif dans le développement du pays qui est mis en avant.

La rue Yaowarat.

La rue Yaowarat, une nuit de 2015.

L’âge d’or des années 1950 est terminé pour le quartier chinois, connu désormais sous le nom de Yaowarat plutôt que sous celui de Sampeng. Les riches Sino-Thaïs le quittent progressivement pour s’installer dans d’autres quartiers plus modernes, moins denses, où les infrastructures et les habitations sont mieux adaptées aux nouveaux modes de vie. Les entreprises également ont tendance à se délocaliser. L’avenue Petchaburi est créée en 1967 et va bientôt abriter de nombreuses sociétés. C’est la fin de Yaowarat en tant que centre du commerce à Bangkok.

Avec la révolte populaire de 1973, les conglomérats, renforcés par la croissance économique, se débarrassent des généraux qui occupaient leurs conseils d’administration. Mais le coup d’État de 1976 entraîne la mise en place de nouvelles mesures anti-chinoises, notamment dans le domaine de l’éduction, avec la limitation à cinq heures d’enseignement hebdomadaire du mandarin et l’interdiction d’ouvrir de nouvelles écoles chinoises, qui ne sont plus que 30 en 1980.

Les décennies suivantes voient la nouvelle bourgeoisie chinoise reprendre pied dans la vie politique du pays et promouvoir ses intérêts. Les élites politico-économiques chinoises ne rencontrent en Thaïlande aucun obstacle pour placer leurs membres aux plus hauts niveaux. Pour l’historien américain Sterling Seagraves, qui en 1995 consacre son livre « Lords of the Rims » aux expatriés chinois sur le pourtour du Pacifique, le développement économique thaïlandais serait essentiellement dû à une trentaine de conglomérats, dont seulement deux ne seraient pas contrôlés par des entrepreneurs sino-thaïs.

80% des capitaux thaïlandais sont détenus par une population d’origine chinoise représentant entre 8 et 16% de la population

La Thaïlande est probablement le pays de la région où l’influence de la diaspora chinoise est la plus forte. En 2003, dans « Le Destin des fils du dragon », Arnaud Leveau, actuellement chargé de recherche au Centre d’études de l’ASEAN à l’université Chulalongkorn à Bangkok, évalue à 80% la part des capitaux thaïlandais détenus par la population d’origine chinoise, alors que celle-ci ne représenterait que 8 à 16% de la population totale du pays. Tous les Thaïs présents dans la liste des plus grandes fortunes de Forbes en 2015 sont d’origine chinoise et dominent la plupart des secteurs : alimentaire, médias, assurances, secteur médical ou encore distribution.

Boutique de Chinatown

Boutique de Chinatown.

Avec la montée en puissance de la Chine continentale, être d’origine chinoise est désormais un motif de fierté. Jean Baffie, sociologue et anthropologue spécialiste de la Thaïlande cite, dans un article de 1999 consacré aux Chinois du pays, une anthropologue de l’université Chulalongkorn qui dit, en parlant d’hommes d’affaires sino-thaïs : « Ils sont chinois, ils ont toujours été chinois, ils le resteront et c’est une chance pour la Thaïlande qui profite ainsi de leur savoir-faire et de leurs réseaux ».

Crapauds vivants à Talat Kao, Chinatown.

Crapauds vivants à Talat Kao, Chinatown.

Sampeng, Yaowarat, Chinatown

Ce petit quartier de Bangkok, dont le nom change selon l’époque et celui qui l’évoque, reste une exception dans la mégalopole qu’est devenue Bangkok. Couvrant une superficie de moins de 2 km2, et ne correspondant pas à une zone administrative précise dans la nomenclature officielle des districts de la capitale, il reste l’une des communautés chinoises d’outre-mer les plus denses, rivalisant avec Hong Kong ou Singapour.

Dans « Le tour de la prison », recueil de récits de voyage en Asie paru de façon posthume en 1991, Marguerite Yourcenar réussit, en un raccourci saisissant, à saisir son charme : « ce quartier chinois, qui serait sordide si la puissante vie pouvait jamais l’être »… Certes, la rue Yaowarat n’est plus le centre commercial et culturel de Bangkok qu’elle était dans les années 1950 ; le pont de Saphan Han était probablement bien plus pittoresque au début du XXe siècle qu’il ne l’est devenu, entre la tôle et la boue ; bien entendu, les rives du Chao Phraya, lorsqu’elles étaient occupées par une succession ininterrompue de jonques, devaient faire une plus grande impression que depuis la navette fluviale.

L’arrivée du métro l’an prochain, celle des hipsters en cours, l’ignorance de ceux qui vivent là pour le patrimoine architectural qui les entoure, les tentatives que font d’autres pour le préserver : peu importe le nom qu’on lui donne, ce quartier historique reste vivant et étonnant, anti-moderne et contemporain à la fois, promis peut-être à renaître dans une ville qui change.

Il reste en tous cas le témoin privilégié de cette présence ancienne des Chinois au Siam et de l’histoire d’une minorité qui a su transformer son pays d’accueil. Il continue d’être habité par les fantômes des générations qui s’y sont succédées depuis plus de 200 ans, et par des habitants en chair et en os qui y vivent et y travaillent. Même ceux qui l’ont quitté, lui préférant les condominiums confortables du centre-ville ou les maisons cossues des banlieues résidentielles, y reviennent pour se rendre dans les sanctuaires de leur communauté d’origine lors des fêtes traditionnelles ou pour retrouver, dans les vieux marchés chinois, le goût de leur enfance.

Un voyage dans l’histoire

Ce road-movie historique paraît en août 2015 dans une autre mise en page et illustré de nombreuses illustrations dans le numéro 250 de Gavroche, le magazine francophone de Thaïlande. En voici la première partie, jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Des premiers marchands chinois dont les filles devinrent reines aux entrepreneurs sino-thaïs qui règnent aujourd’hui sur l’économie thaïlandaise, durant plus de deux siècles l’histoire de la Thaïlande s’est écrite à Chinatown.

Pour commencer le voyage, montez dans le BTS, le train des cieux comme on l’appelle ici. Descendez à la station Saphan Taksin, près du pont érigé en l’honneur du roi du même nom, et dirigez-vous vers la jetée de Sathorn. Demandez à l’un des bateliers de vous emmener de l’autre côté du fleuve : n’hésitez pas, grimpez sur son bateau longue-queue pour traverser avec lui le Ménam, la mère des eaux, et vous perdre dans les canaux de Thonburi, entre varans et poissons-chats.

Faites-vous déposer à Kadeejeen, ce quartier cosmopolite où s’installèrent les premiers marchands étrangers, bien avant la naissance de Bangkok. Entrez dans l’église catholique de Santa Cruz, puis allez sentir les parfums du sanctuaire chinois de Tien An Kong et visiter la magnifique mosquée de Saifee Masjid, avant de déguster un « kanom farang », l’un de ces gâteaux dont seules quelques familles sino-portugaises ont la recette.

Quittez ensuite les ruelles fraîches et l’ombre des frangipaniers pour vous diriger vers le petit ponton de Din Daeng. En face de vous, de l’autre côté du Chao Phraya, c’est Sampeng, le quartier chinois. Vous le connaissez mieux sous son nom occidental : Chinatown. Le capitaine de la petite barge qui s’approche l’appellera probablement Yaowarat. Pour 3 bahts, il vous fait traverser les eaux. Vous voilà bientôt sur la jetée de Ratchawong. C’est là que la plupart des migrants chinois accostèrent en arrivant au Siam.

Vous êtes prêt pour un voyage dans ce quartier de Chinatown qui concentre une bonne partie de l’histoire des Chinois en Thaïlande. Vous croiserez un roi sino-thaï, emprunterez un pont vénitien, apprendrez comment les aristocrates félons étaient punis au XIXe siècle. Vous slalomerez entre des montagnes de moteurs, lèverez vos yeux vers le balcon d’où partit la révolution chinoise, entrerez dans des sanctuaires aux parfums entêtants… Ouvrez vos yeux et vos oreilles, le voyage commence !

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

La rive gauche du Ménam – le fleuve Chao Phraya – vue depuis le temple chinois Cho Su Kong à Talat Noi.

La plus ancienne trace de la présence chinoise à Bangkok est une inscription portée sur une plaque. Accrochée sur la façade du Leng Buai Ia, l’un des sanctuaires les plus importants de Chinatown, au cœur du Talat Mai, celle-ci indique 1658.

Le sanctuaire teochiu se dresse dans une petite cour, à quelques mètres des étals du « nouveau marché ». À l’époque où il aurait été construit, Bangkok n’était encore qu’une petite bourgade sur le Chao Phraya, tandis qu’Ayutthaya était la capitale royale.

Le sanctuaire de Leng Buai Ia est dédié à Koe Yi, savant chinois du XIVe qui tenta de réconcilier les enseignements du Bouddha avec la philosophie taoïste de Lao-Tse. Sa tombe, lieu de pèlerinage religieux important, se trouve dans la région d’origine des Teochiu, la plus importante communauté chinoise en Thaïlande, à la frontière entre les régions du Guangdong et du Fujian. Le sanctuaire de Bangkok ne porte pas le nom de Koe Yi : il est appelé Leng Buay Ia, qui signifie « queue du dragon » et fait référence à la forme traditionnellement donnée au quartier de Chinatown.

La plaque lui vaut la réputation d’être le plus ancien sanctuaire de la ville, mais beaucoup pensent qu’elle a en réalité été apportée d’Ayutthaya, car l’installation des premières communautés teochiu à Bangkok ne date que de 1782.

Alors que sa façade dégagée – contrairement à de nombreux autres sanctuaires de Bangkok, l’espace devant le sanctuaire ne sert pas de parking – brille au soleil, l’intérieur du sanctuaire est sombre et mystérieux. Les bougies et encens habituels brûlent en l’honneur des divinités locales et les bâtons de divination permettent de prédire l’avenir. Des morceaux de tissus ornés de dessins mystiques protègent des influences maléfiques et sont accrochés par les commerçants quand ils ouvrent une nouvelle boutique.

Lié à une société secrète importante qui s’y réunissait encore dans les années 1920, le Leng Buai Ia est aujourd’hui encore un lieu central pour la communauté teochiu et les visiteurs viennent de loin, notamment lors des fêtes traditionnelles chinoises.

Sanctuaire Leng Buay Ia, Chinatown, le 5 mai 2015

Le sanctuaire Leng Buay Ia à Chinatown.

En réalité, même si le sanctuaire de Leng Buai Ia n’est probablement pas aussi ancien qu’on veut bien le dire, la présence des Chinois à Bangkok et au Siam est attestée depuis bien longtemps, et même avant que les Thaïs eux-mêmes n’arrivent dans la région…

Le commerce maritime entre l’Empire du Milieu et le « Nanyang », comme les Chinois appellent l’Asie du Sud-Est, commence dès le Xe siècle. Des colonies de peuplement chinoises sont déjà établies, en particulier sur les côtes du Golfe de Thaïlande, quand les premières tribus thaïes, originaires des régions de Chine méridionale, s’installent au XIIIe siècle dans le bassin du Chao Phraya.

Au cours des siècles suivants, des marchands chinois, majoritairement hokkiens, venant du sud de la province du Fujian, s’établissent à Ayutthaya ainsi que dans d’autres ports du Golfe de Siam. La Chine est le premier partenaire commercial du Siam.

En 1768, après qu’Ayutthaya a été mise à sac par les armées birmanes, le chef d’armée Taksin est couronné roi et établit la nouvelle capitale à Thonburi. Il sera renversé en 1782, après avoir réunifié le royaume.

Sampeng, premier quartier chinois

Le successeur de Taksin, Rama I, fondateur de la dynastie actuelle des Chakri, est couronné le 6 avril 1782. Dès son arrivée au pouvoir, il déplace le siège du gouvernement de Thonburi à Bangkok, sur la rive gauche du Chao Phraya, afin de le rendre moins accessible à d’éventuelles invasions birmanes. Le lieu choisi pour construire le nouveau palais royal, Rattanakosin, est alors occupé par des Chinois teochiu. Ceux-ci sont invités à déménager leur colonie un plus au sud sur la même rive, entre le Wat Samploem – qui deviendra plus tard le Wat Chakrawat – et le Wat Sampeng, appelé aujourd’hui le Wat Pathum Khongkhla.

Lors de l’installation des Chinois en 1782, le Wat Sampeng, qui marque la limite sud du quartier qui porte son nom, est abandonné une vingtaine d’années suite aux invasions birmanes. Construit à l’époque d’Ayutthaya, ce temple royal est alors reconstruit par un jeune frère de Rama I.

Le Wat Sampeng joue un rôle particulièrement important pour les rites funéraires royaux, puisque les cendres sont traditionnellement dispersées dans le Chao Phraya sous ses murs. Dans les champs qui l’entourent sont également enterrées les carcasses des éléphants blancs royaux.

Au XIXe siècle, le temple est également un lieu d’exécutions royales. Les aristocrates condamnés à la peine capitale sont en effet battus à mort avec un bâton de bois de santal, leur corps recouvert d’un sac de velours pour empêcher le sang royal de tacher le sol. Plusieurs exécutions ont lieu au Wat Sampeng, dont celle du Prince Rakronaret. Ce fils de Rama I, accusé d’intriguer pour renverser Rama III, est mis à mort en 1848. La pierre contre laquelle on plaçait la tête des suppliciés avant d’y porter le coup fatal est toujours visible derrière le viharn du temple.

Les terrains autour du temple abriteront longtemps des charniers à ciel ouvert où se décomposaient les corps des indigents et des esclaves, objets de méditation sur la mort pour les moines selon une tradition bouddhiste aujourd’hui largement éteinte.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Un moine surfe au monastère Wat Sampeng (Wat Pathum Khongkha).

Après la création de Sampeng, le temple est vite entouré d’une communauté chinoise qui ne connaît pas bien les rites bouddhistes Theravada. Souvent, après une matinée passée à mendier, les bonzes rentrent au temple avec leurs sébiles presque vides… Mais avec l’acculturation progressive des Chinois, cet îlot de culture thaïe trouvera sa place dans la vie du quartier. Les familles d’origine chinoise participent aujourd’hui au support des communautés monastiques et le temple abrite un site de crémation et de dépôt des reliques.

Dans ses premières années, le quartier habité par les Chinois est essentiellement constitué de la rive du Chao Phraya et d’un petit territoire allongé qui ne va pas au-delà de la rue principale de Sampeng, appelée Sampeng Lane, et nommée aujourd’hui soï Wanit 1. Au delà de cette ruelle commence la « Mer de boue », un estuaire marécageux qui sera peu à peu conquis tout au long du XIXème siècle. Des milliers d’artisans chinois viennent participer à la construction du quartier : briquetiers, maçons, charpentiers, forgerons, orfèvres…

Le nom des ruelles qui courent entre Sampeng Lane et la rive indiquent aujourd’hui encore leur usage premier : Trok Khao San était le lieu où se trouvaient les bureaux des rizeries ; Trok Rang Katha abritait les ateliers de casseroles en métal alors que dans le Trok Tao étaient fabriqués des fourneaux ; les calligraphes et artistes ou fabricants de lanternes en papier se trouvaient sur le Trok Rong Khom ; le Trok Vet abritait lui tout simplement des latrines publiques, probablement en plein air !

« Sampeng, immense bazar chinois, où se trouve une population tellement dense qu’on n’a jamais pu l’évaluer exactement »

Georges Chaudoir (1873-1930), militaire belge qui fit un tour du monde dans sa jeunesse et passa quelques jours au Siam en 1897, décrit le Sampeng de façon assez évocatrice. Le texte date de la fin du XIXe siècle, mais la rue n’avait pas dû changer beaucoup depuis l’époque de sa création. « En dehors de ses palais et de ses pagodes, Bangkok renferme plus d’un point intéressant. Tel est le Sampeng, immense bazar chinois, où se trouve une population tellement dense qu’on n’a jamais pu l’évaluer exactement ; les ruelles sont étroites et tortueuses ; les habitants s’y empilent dans des huttes en bambou d’où se dégage une odeur nauséabonde. On y trouve de tout, depuis une banane jusqu’à des carabines de cavalerie. […] Le marché le plus important, le Sampaeng, long de plusieurs kilomètres, est une succession de couloirs étroits où les piétons seuls peuvent accéder. Et encore ne circule-t-on que difficilement entre deux rangées d’étalages qui débordent sur la ruelle. Tous les genres de commerce, y compris les maisons de jeu et les monts-de-piété, s’exercent dans ce marché. Le Chinois y tient le haut du pavé. Les trois quarts des boutiquiers sont des Célestiels. […] Le long des couloirs dallés les magasins s’alignent, boîtes carrées dont un côté manque, ornementées d’énormes lanternes de papier, d’enseignes rouges sur lesquelles grimacent des caractères d’un demi-pied de haut, en colonne verticale. Intérieurement, c’est l’éternel et même décor : au fond l’autel des ancêtres et un peu partout des poussahs à barbiche, des dragons, des cigognes, des brûle-parfums en bronze, des potiches de porcelaine et des paravents où les oiseaux prennent leur vol. »

National Archives of Thailand - image provenant du livre "Bangkok There and Now" par Steve Van Beek

La rue commerçante de Sampeng Lane au début du XXe siècle.

Aujourd’hui, Sampeng Lane est toujours une petite ruelle couverte longue de plus de deux kilomètres et dont la largeur n’excède pas deux ou trois mètres. On y trouve une succession d’échoppes : décoration pour la maison, bijoux, tissus, papèteries, chapeaux, chaussures, maroquinerie, parapluies… L’air conditionné des boutiques rafraîchit un peu l’atmosphère. Les seuls moyens de transport que l’on y croise sont la charrette à bras et la vespa hors d’âge, qui toutes deux ont priorité sur les piétons.

Il fut une époque où Sampeng Lane abritait également d’autres activités. Les bordels, sophistiqués et décorés par les meilleurs designers de l’époque, étaient identifiés par une lumière verte. Leur nombre était si élevé que le quartier était lui-même appelé « district de la lumière verte ». Le terme « femme de Sampeng » est d’ailleurs toujours synonyme de femme de petite vertu en thaï. Khun Yai Faeng – grand-mère Faeng – était tenancière dans les années 1830 d’un lupanar sur le Trok Tao. Bouddhiste dévote par ailleurs, elle fit construire un temple. Celui-ci porte maintenant le nom de Wat Kanikapon : « le temple construit grâce aux revenus de la prostitution ». Devant le buste de sa fondatrice sont posés, dans une petite coupelle, un bâton de rouge à lèvre et une bouteille de parfum.

A l’extrémité ouest de Sampeng Lane, le pont de Saphan Han enjambe le canal Rob Krung, creusé en 1783, qui est le deuxième des trois anneaux de canaux autour de l’île de Rattanakosin. Initialement simple passage de bois, très étroit et peu solide, il est remplacé ensuite par un pont tournant – qui lui donne son nom actuel – permettant de laisser passer les bateaux sur le canal. Après le retour du roi Rama V d’Europe, il est reconstruit sur le modèle du Rialto de Venise, à moins que ce ne soit sur celui du Ponte Vecchio de Florence : des rangées de boutiques ornent chacun de ses côtés. Les vues du début du XXe siècle montrent un paysage urbain assez bucolique, avec de petites jonques sur le canal et ce joli pont surplombant les eaux.

National Archives of Thailand

Le pont de Saphan Han au début du XXe siècle.

Le fossé désormais noirâtre a été comblé peu à peu par les détritus et n’est plus navigable. Le pont à l’italienne n’est plus. Celui qui transite du quartier indien de Pahurat à Chinatown ne s’aperçoit même pas qu’il passe au-dessus de l’eau, le pont s’étant transformé en un tunnel hermétique recouvert de bâches en plastique et de tôles métalliques. Restent les photographies.

Photo provenant du livre "Bangkok Here and Now" de Steve Van Beek

Le pont de Saphan Han au début du XXIe siècle.

On entre à Sampeng de deux façons à l’époque de sa fondation. Pour qui vient de Rattanakosin, le pont de Saphan Han marque le passage du monde thaï au monde chinois. Mais Sampeng est avant tout le principal port du pays : sa rive, longue d’un peu plus d’un kilomètre, est occupée par une succession de pontons. Tous les produits de luxe venant de Chine, comme le thé, la soie ou la porcelaine, indispensables à l’élite siamoise, arrivent à Sampeng sur de grandes jonques entre janvier et avril. Ces grands navires restent ancrés au milieu du fleuve et les marchandises sont souvent achetées dans des marchés flottants, avant même de rejoindre le bord, un gong annonçant aux acheteurs qu’ils peuvent monter à bord des bateaux. Les pontons sur la rive permettent de charger et décharger de petites embarcations, le Siam approvisionnant en retour la Chine en riz, poivre, sucre, coton, étain, cardamome, peaux, plumes, bois rares, épices, ivoire, nids d’hirondelles ou concombres de mer.

Ratchawong, le port d’arrivée principal des migrants chinois, reste aujourd’hui l’un des quatre pontons publics encore utilisés. Avec l’évolution du commerce qui se fait majoritairement sur la terre ferme depuis la fin du XIXe siècle, les autres pontons ont disparu, mais leurs piliers de bois, désormais pourris, sont parfois encore visibles à la surface des eaux.

Poursuite de l’immigration chinoise et assimilation

Le commerce avec la Chine fleurit, mais Rama I est un fin financier : en plus de la taxation de certains produits et de la récolte des droits de douane, il établit des monopoles. Tous les commerçants doivent vendre les produits concernés à un entrepôt royal, leur commerce direct étant interdit. Ce système d’exclusivités rend les Chakri immensément riches. Les Chinois hériteront notamment de monopoles sur les jeux et loteries, créés par Rama III suite à une inondation qui obligea le Siam à importer du riz. Ils auront également le droit de vendre l’opium, les spiritueux et les nids d’oiseaux, dont ils sont par ailleurs également les plus grands consommateurs.

« Le Sampeng renferme de nombreuses salles de jeux et des tabagies d’opium. J’ai visité les premières à différentes reprises, tant la nuit que le jour. Entrons : dans l’énorme hall en bambou, sur le plancher poli, des centaines de personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont assises en cercle autour des nattes. […] Les enjeux, poignées de « ticals » ou boulettes d’argent, sont très considérables. Rien d’original comme le spectacle de cette natte sur laquelle tombent en grêle ces billes lancées par des mains fiévreuses, tandis que le croupier, Chinois au torse nu, sur lequel convergent les regards de l’assemblée, les ramasse, impassible, à l’aide d’un râteau de dimension formidable », décrit Georges Chaudoir.

A la fin du règne de Rama I, en 1809, on compte environ 25 000 Chinois à Sampeng. Ils sont les seuls étrangers à pouvoir entrer librement au Siam durant la première moitié du XIXe siècle. L’expansion économique, tirée par les monopoles royaux, stimule l’immigration chinoise constituée quasi-exclusivement d’hommes : petits commerçants, marins, pêcheurs, fermiers et paysans, employés dans la construction, le creusement de canaux ou le commerce par jonques avec la Chine.

Les Chinois établis au Siam ne sont pas soumis au système de corvée qui oblige alors tous les hommes libres thaïs à travailler gratuitement au profit d’un seigneur

Dès l’époque d’Ayutthaya, les Chinois établis au Siam ne sont pas soumis au système de corvée – le phraï – qui oblige alors tous les hommes libres thaïs à travailler gratuitement une partie de l’année au profit d’un officiel local ou d’un seigneur. En arrivant, les immigrants choisissent entre le tatouage sur le poignet en signe d’appartenance à un maître ou le paiement d’une taxe – le « phuk pi » – qui leur donne la possibilité de s’installer où ils le souhaitent puis de travailler et vivre librement. Lors du paiement de la taxe, le fonctionnaire attache une corde au poignet puis de la cire à cacheter est appliquée sur le noeud et marquée d’un sceau officiel pour enregistrer le paiement. A la fin de sa période de validité, la cordelette est jetée et le paiement doit être renouvelé. La taxe est nettement inférieure à celle que paient les Thaïs souhaitant être exemptés du travail obligatoire.

Les « lukchins », enfants des couples sino-thaïs, sont en général élevés à la siamoise. Les valeurs traditionnelles patriarcales chinoises disparaissent dans les familles mixtes. Les coutumes d’héritage matrilinéaire sont notamment adoptées. Les femmes siamoises prouvent également leur influence en aidant leur mari chinois à construire un réseau de contacts commerciaux avec l’aristocratie thaïlandaise. Au départ fiers de leurs origines chinoises, les lukchins prennent néanmoins conscience peu à peu que leur origine mêlée les condamne à un statut social inférieur par rapport aux classes dominantes d’une société thaïe à la structure très figée. L’élite des familles chinoises de Bangkok va ainsi se rapprocher de ses bienfaiteurs siamois. Cette proximité va jusqu’à l’assimilation et l’oubli des origines chinoises. Certains se mettent à fréquenter les temples bouddhistes Theravada en lieu et place des sanctuaires chinois.

National Archives of Thailand

Famille chinoise de Bangkok, au début du XXe siècle.

Pour favoriser leurs affaires, les « chaosua », riches marchands chinois, vont jusqu’à offrir leurs filles au roi afin qu’elles deviennent concubines. Chesua Niam est un chaosua qui doit sa fortune aux jeux et à la loterie à l’époque de Rama II et Rama III. Leader de la communauté teochiu et figure des sociétés secrètes, il fonde en 1847 le marché de Talat Kao – le « vieux marché » – au sud de la rue Yaowarat, entre les rues Mangkon et Yaowaphanit, et qui reste de nos jours l’un des principaux marchés de Chinatown et où l’on peut trouver tous les produits à la base de la gastronomie chinoise : porc rôti et vessies de poisson frites, pousses de bambou et ailerons de requins, concombres et limaces de mer, grenouilles et crapauds… Nim, la fille aînée de Chesua Niam, épousera le fils d’un ministre issu de la famille royale. La cadette, Samli, deviendra concubine de Rama IV, le roi Mongkut, qui l’élèvera au rang de consort royale. Leur fille épousera Rama V et donnera naissance à Rama VI et Rama VII. Il y a donc dès le départ beaucoup de « sang chinois » dans la famille royale Chakri…

Avec le retour des Européens, de nouveaux équilibres géopolitiques se dessinent

Au début des années 1820, alors que le règne de Rama II s’achève, les Chinois forment la majorité de la population à Bangkok et jouent un rôle prépondérant dans l’économie siamoise, qui est intégrée au système commercial asiatique où la Chine symbolise le centre à la fois commercial et politique. L’immigration chinoise se monte à 7000 nouveaux arrivants par an. Une bourgeoisie chinoise apparaît et la mode chinoise fait fureur dans la haute société de Bangkok et dans les cercles aristocratiques. Quand les Anglais reviennent à Bangkok, plus d’un siècle après en avoir été chassés, ils découvrent un fleuve bondé de jonques. Le volume commercial de Bangkok dépasse alors celui de Singapour.

Jean-Baptiste Pallegoix (1805-1862) arrive au Siam en 1830. Prêtre des Missions étrangères de Paris, il est évêque de Bangkok et s’y lie d’amitié avec le futur roi Mongkut, qui est alors moine bouddhiste. Sa « Description du royaume thaï ou Siam », parue en 1854, est le témoignage respectueux et avisé de l’auteur du premier dictionnaire thaï-latin-français-anglais. « Je ne crois pas exagérer en disant que les esclaves font au moins le quart de la population du Siam ; les Chinois sont presque tous ou marchands ou planteurs ; un petit nombre d’entre eux sont pêcheurs. Quant aux Thaïs proprement dits, les uns sont employés du gouvernement, les autres font du commerce, mais le plus grand nombre cultive les jardins et les champs de riz […]. La plupart des Chinois qui, tous les ans, arrivent par milliers, parviennent à acquérir une petite fortune ; les uns retournent en Chine et les autres s’établissent au Siam […]. Dans l’intérieur, presque tout le commerce se fait par échange : les Chinois, surtout, vont dans les plaines et jusque dans les forêts et les montagnes, pour échanger des étoffes, de la vaisselle et de la quincaillerie chinoise contre le riz, le coton et les diverses productions des provinces qu’ils parcourent. »

National Archives of Thailand

La ruelle de Sampeng Lane en 1903.

L’essor du capitalisme coïncide avec une volonté politique hégémonique de l’Occident et une domination technique sans précédent, alors que la révolution industrielle européenne n’a pas encore touché le Siam. Le pouvoir siamois refuse au départ toute idée de libre-échange, celui-ci menaçant les monopoles, la source principale de revenus royaux. Mais le Siam n’est pas de taille à résister très longtemps et les Anglais forcent bientôt Rama III à libéraliser les échanges en faisant évoluer la politique de monopole. Les marchands chinois en profitent pour se développer en achetant des droits de commercer.

La victoire britannique lors de la première guerre de l’opium en 1842 modifie les équilibres politiques dans la région. Rama IV doit ajuster la position du royaume en fonction de la nouvelle puissance de l’Occident. Un accord de libre-échange est signé en 1855 : le traité Bowring signe le passage du pays dans une nouvelle époque. L’image de la Chine est sérieusement écornée : le paiement du tribut commercial à la Chine est suspendu. Il sera officiellement supprimé par Rama V en 1882.

Selon Bowring, le gouverneur britannique de Hong Kong et ministre plénipotentiaire auprès des cours de Chine, du Japon, de Corée, du Siam et du Vietnam, il y a en 1855 plus de 1.5 millions de Chinois dans le pays, dont 200 000 à Bangkok. « Tous les commerces semblent être entre leurs mains. Sur dix bazars flottants qui couvrent pendant des kilomètres les deux rives de la Meinam (le fleuve), neuf sont tenus par des Chinois ; énormément sont mariés à des Siamoises, car les Chinoises quittent rarement leur pays ; mais les enfants sont éduqués à la chinoise : les garçons portent une natte et le père seul semble influer sur la nature et l’éducation de l’enfant… A de rare exceptions près, les femmes siamoises semblent bien traitées par leurs maris chinois… Les Chinois n’occupent pas seulement les plus grands bazars, mais ils vont faire le commerce des produits les moins chers ; des centaines de bateaux chinois vont et viennent sur la rivière, s’arrêtant à chaque maison, entrant dans chaque canal, fournissant n’importe quelle nourriture, vêtement et tout ce qui est nécessaire à la vie quotidienne. Ils vont partout où des profits peuvent être faits. ».

Quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Restaurant traditionnel dans le quartier de Chinatown : ailerons de requins et nids d’oiseaux.

Grâce à la mise en place du libre-échange, le Siam devient bientôt le premier exportateur mondial de riz. Le delta du Chao Phraya est encore peu peuplé et les trois quarts des terres sont inexploitées : il suffit de cultiver plus de surface, sans nécessairement améliorer la productivité. La production est majoritairement dominée par des patrons thaïs auxquels sont attachés des paysans soumis au système du « phraï » qui ne leur laisse qu’une mobilité réduite. La commercialisation est d’abord gérée par des Occidentaux qui font appel à des intermédiaires chinois, les « compradors ». Mais ceux-ci apprennent rapidement le métier et ouvrent leurs premières rizeries dès les années 1880.

Les taxes sur l’opium, les liqueurs, la loterie et les jeux représentent près de la moitié des revenus de l’Etat durant la seconde moitié du XIXe siècle. La taxation de ces vices essentiellement chinois permet à la fois au gouvernement de les contrôler mais également de diminuer les sommes envoyées par les Chinois dans leur pays d’origine.

Alors que le Siam bénéficie d’un essor économique important, l’Empire du Milieu, conduit par des leaders médiocres, connaît une époque de décadence. Les puissances occidentales profitent de cet état de faiblesse et le traité de Nankin, qui met fin à la première guerre de l’opium en 1842, oblige le gouvernement chinois à ouvrir de nombreux ports au commerce, permet aux prêtres missionnaires d’évangéliser le pays, et garantit aux Européens des droits extra-territoriaux. Hong Kong est par ailleurs cédé aux Anglais. La révolte des Taiping dans le sud du pays est écrasée dans le sang, poussant de nombreux Chinois à émigrer. Ceux qui arrivent au Siam viennent pour la plupart des provinces du Hainan, du Fujian et du Guangdong. Leur nombre est plus important que lors des vagues précédentes. Cette émigration est facilitée par la modernisation des transports, notamment par l’apparition des bateaux à vapeur qui permettent de rallier le Siam en une semaine, contre près d’un mois auparavant.

Henri Mouhot, naturaliste et explorateur français né en 1826, arrive à Bangkok à l’automne 1858. Il parcourt pendant deux années le Siam, le Cambodge – il va « redécouvrir » le site d’Angkor – et le Laos, où il meurt à Luang Prabang en 1861. Ses observations sur les traditions et croyances des peuplades autochtones sont certes marquées par l’ethnocentrisme occidental de l’époque, mais restent un témoignage essentiel : « Depuis le prince jusqu’au mendiant, tout le monde mâche le bétel à Siam : c’est un des besoins de la vie. Aussi, les Chinois établis dans ce royaume cultivent-ils avec soin le bétel et le vendent-ils avantageusement. Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme les indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le Roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs ».

« Les Chinois parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme les indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le Roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs »

D’autres témoins de la fin du XIXe siècle sont plus crûs dans leur description de la spécificité chinoise. Charles Buls, un homme politique belge qui séjourne au Siam en 1900 pour y conseiller le roi Rama V, publie ses « Croquis siamois » l’année suivante. « Le Siam n’a pas la classe bourgeoise d’où sont toujours sorties, en Europe, les premières revendications démocratiques. Comme dans tout l’Orient primitif, on n’y trouve en présence que la famille royale, les nobles et le peuple. Le commerce est entièrement entre les mains des Chinois, étrangers au pays et absolument indifférents, au surplus, aux droits politiques. […] Les agressions violentes, les vols à main armée, les crimes passionnels sont moins fréquents qu’en Europe. Le peuple siamois est naturellement fort doux dans ses moeurs. Ce sont principalement les Chinois fourbes qui commettent les vols et les Malais vindicatifs, les assassinats. […] Les Siamois laissent presque toute l’industrie et une grande partie du commerce aux Chinois qui sont accourus en foule, depuis la transformation de la capitale de la ville aquatique en ville terrestre. On cite seulement trois ou quatre Siamois, dont une femme, à la tête d’un commerce de riz ; les calculs compliqués d’une grande industrie, les spéculations importantes dépassent les facultés de ce peuple ; les Chinois au contraire sont là dans leur élément préféré. Mais si les Chinois sont pratiques et calculateurs, les Siamois par contre ont l’imagination vive et poétique. »

Quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Boutique d’offrandes traditionnelles chinoises à Chinatown.

Mais ces témoignages féroces sont balancés par d’autres, plus admiratifs de la force de travail des Chinois. Emile Jottrand est un juriste belge qui conseille Rama V entre 1898 et 1902. « Au Siam », le journal de voyage qu’il tient à quatre mains avec sa femme Denise, est le témoignage de leur vie quotidienne à Bangkok puis à Korat (Nakhon Ratchasima) : « On lit et on entend sur les Chinois tout sorte d’appréciations qui paraissent contradictoires. On dit que les Chinois sont propres et on dit qu’ils sont malpropres ; honnêtes et malhonnêtes ; polis et grossiers ; travailleurs et badauds ; économes et joueurs ; pleins de vertus et perdus de vices… Tout cela est peut-être vrai ; il faut voir de quelle classe de la société on parle, et de quelle province. Quoi qu’il en soit, dans toutes les conditions sociales, le Chinois même émigré présente de très sérieux mérites qui lui ont assuré une prépondérance marquée sur les Siamois dans tout ce qui regarde le commerce et l’industrie. Il est travailleur, infatigable, ne connaissant aucun jour de repos hebdomadaire, n’ayant d’autre congé que les huit ou dix jours du nouvel an. Il peine toute la journée et travaille souvent en Chine. Ces qualités précieuses, il les porte à leur maximum grâce à l’obstination et à la persévérance indomptable qu’il met à toute chose. Aussi le Chinois est devenu le capitaliste de Bangkok. »

Charles Buls, le politique, se laisse aller néanmoins à un essai de prospective optimiste qui n’est pas finalement pas si loin de la réalité actuelle de Bangkok : « Les Luckchins, métis de Chinois et de Siamoises, déjà nombreux au Siam, concilieront peut-être les caractères opposés des deux races et formeront un jour, à Bangkok, une population urbaine qui unira le sens pratique, les facultés commerciales, l’activité industrielle des Chinois, à la vivacité d’imagination, aux dispositions artistiques, à l’inspiration poétique des Siamois. De la combinaison de l’imagination et du raisonnement dans l’esprit des Lukchins pourra naître de l’invention qui manque à tous les peuples asiatiques ».

Sampeng, poumon économique du Siam, est habité par une communauté chinoise très hétérogène

Durant la grande transformation économique de ces années, Bangkok est le principal point de contact entre le monde traditionnel siamois, qui change peu, avec le nouveau monde de l’économie capitaliste. Le centre de gravité de la ville se déplace du palais au quartier commercial. Celui-ci s’étend de Sampeng vers le sud (Siphraya, Silom et Sathorn) grâce à la nouvelle rue Charoen Krung – appelée d’abord « New Road » – achevée en 1864, la première veritable avenue de Bangkok.

Dans ce quartier qui se modernise peu à peu, les nouveaux arrivants chinois forment une communauté très hétérogène. Si tous partagent la même langue écrite et une culture largement commune, ils sont pour la plupart issus des régions côtières du sud du pays, où le morcellement culturel et linguistique est important. Jusqu’au début du XXe siècle, il n’y a pas de sentiment national chinois : chaque immigrant se rattache avant tout à sa communauté d’origine, sa langue et sa région.

Jusqu’au début du XXe siècle, il n’y a pas de sentiment national chinois : chaque immigrant se rattache avant tout à sa communauté d’origine, sa langue et sa région.

Le plus vieux sanctuaire hokkien de Bangkok date de 1804 et abrite des bas-reliefs représentant des épisodes de la littérature chinoise ainsi qu’une statue du moine Qingshui dont la robe dorée est gravée de scènes figurant les coutumes de la communauté. Le Cho Su Kong  est notamment fréquenté lors du festival végétarien organisé chaque automne, mais tout au long de l’année, des fidèles d’origine hokkienne ou d’autres communautés chinoises, ainsi que des Thaïs bouddhistes, viennent prier les divinités locales qui ont la réputation de guérir les maladies.

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le sanctuaire chinois du Cho Su Kong.

La prédominance de la communauté hokkienne au Siam a pris fin avec la chute d’Ayutthaya. Premiers arrivés dans le pays et majoritairement marins et marchands, les Hokkiens, originaires du sud de la province du Fujian, s’étaient installés dans les villes de commerce principales du Siam. Au XIXe siècle, le nombre d’émigrants hokkiens au Siam est en forte baisse. Si au sud du pays, comme à Phuket par exemple, leur identité est bien préservée, beaucoup des Hokkiens de Bangkok se sont intégrés à la bureaucratie siamoise et ont perdu tout lien avec la Chine et leur culture d’origine. À Bangkok, une communauté existe encore à Talat Noi où est située l’association hokkienne, juste à côté du Cho Su Kong.

Les Teochiu forment au contraire dès la création de Bangkok la principale communauté chinoise au Siam. Venus de la région nord du Guangdong, près de la ville de Shantou, ces excellents marins et entrepreneurs sont néanmoins spécialisés dans l’agriculture et n’hésitent pas à s’installer dans les régions rurales, contrairement aux Hokkiens qui restent dans les villes. Encouragés par le roi Taksin, dont le père est teochiu, à s’installer au Siam, ils forment la majeure partie de la population de Sampeng à sa création.

Lors de l’éviction de leur quartier d’origine sur l’île de Rattanakosin en 1782, les marchands teochiu emportent avec eux les statues, les objets religieux et la charpente de leur ancien temple. Ils construisent, au coeur de leur nouveau quartier de Sampeng, à égale distance du Wat Sampleom et du Wat Sampeng, un sanctuaire dédié à Pun Thao Kong. Cette divinité vénérée en Chine du sud est la gardienne des lieux d’habitation et de commerce. On la retrouve dans tous les sanctuaires situés dans les marchés.

Avant de quitter le sol natal, Les Teochiu vont se recueillir sur les lieux sacrés de leur région et sur les tombes de leur famille. Ils font brûler des bâtonnets d’encens dont ils emportent les cendres. Arrivés dans leur pays d’accueil, ils construisent des autels où ils placent les urnes contenant ces cendres. Le lien avec le lieu d’origine est ainsi conservé. Le nouveau sanctuaire, du nom de Lao Pun Thao Kong, d’abord assez simple, se voit bientôt agrémenté. Une vieille cloche porte la date de 1824.

Photographie d'Aniko Palanky

Cendre et encens.

Dès les années 1850, la main d’oeuvre teochiu domine la culture dans la plaine centrale du Siam, seules les régions les plus reculées et forestières échappant à leur présence. Les agriculteurs teochiu permettent notamment le développement de nouveaux produits, comme le sucre. Une reconstruction complète du Lao Pun Thao Kong a lieu en 1868 après l’un des nombreux incendies qui ravagent le quartier chinois au XIXe siècle.

La ligne de chemin de fer à vapeur mise en route entre Shantou et Bangkok en 1882 incite près de la moitié des émigrants teochiu à choisir le Siam comme destination finale. Leur nombre passera de de 8 500 personnes par an dans les années 1880 à près de 50 000 durant la décennie 1905-1915. A partir de cette époque, près de 90% du commerce entre le Siam et la Chine passe par Shantou qui devient le troisième port chinois après Shanghai et Canton.

La couleur principale dans le sanctuaire Lao Pun Thao Kong aujourd’hui est le rouge, couleur de l’honnêteté et de la vertu, de la joie et de la gaieté, qui éloigne les influences maléfiques. Ce sanctuaire où les compagnies d’opéra chinois itinérantes donnaient toujours une représentation gratuite lorsqu’elles arrivaient à Bangkok est toujours fréquenté lors des festivités et des rites saisonniers. Bangkok est aujourd’hui la principale communauté teochiu au monde.

D’autres communautés chinoises sont présentes au Siam, mais leur nombre est moins important. Les Hailam, venant de l’île de Hainan, sont bien adaptés au climat du Siam. Ils sont habiles pour la pêche et la construction maritime et également employés à la déforestation pour l’agriculture et l’élevage. Arrivant de façon relativement importante sur leurs jonques à partir du XIXe siècle, ils s’installent principalement autour du canal Padung Krung Kasem, entre Hua Lampong et Talat Noi. Comme les Teochiu, ils construisent des autels pour déposer les cendres de l’encens brûlé avant le départ de la terre d’origine et révèrent Mae Thabthim, une divinité céleste.

Originaires eux de Chine centrale, les Hakka ont migré vers le sud durant les périodes de guerre civile. Leur nom signifie « les invités » ou « les nouveaux venus » et ils incarnent une communauté particulière, souvent déconsidérée, au sein du monde chinois. Initiateurs de la rébellion de Taiping contre le pouvoir mandchou des Qing, ils fuient par milliers après l’échec de cette révolution en 1864. Travaillant souvent dans le commerce de riz en collaboration avec les Teochiu, ils sont appelés « Khae » par les Thaïs. Leurs sanctuaires se trouvent souvent à la périphérie nord du quartier de Sampeng. Leur unité repose sur une langue particulière, forgée au cours de leurs déplacements, et ils sont le groupe le plus conservateur parmi les communautés chinoises installées à l’étranger, avec de nombreuses sociétés secrètes rivales à la fin du XIXe siècle. Une association des Hakka du Siam voit le jour en 1909 et est toujours située sur la rue Phadsai à Chinatown. Signe de leur propension à migrer facilement, les Hakka, qui vénèrent Faa Juking, une divinité masculine à la peau noire et aux cheveux hérissés, peuvent transporter des représentations de la divinité avec eux et sont donc plus mobiles que les Teochiu et Hailam.

La communauté cantonaise à Bangkok restera très petite, contrairement aux pays occidentaux (Etats-Unis, Canada, Australie notamment) où elle représente une part très importante de la population d’origine chinoise. Les marchands et artisans venant de Canton forment une association en 1877. De tradition bouddhiste Mahayana mais comprenant également des statues de Confucius et de divinités taoïstes, le sanctuaire de Kwang Tung, sur Charoen Krung, est le seul temple cantonais de Chinatown.

Enfin, de nombreux Chinois des détroits, originaires de Penang, Malacca ou Singapour, viendront également s’installer au Siam. Souvent éduqués et anglophones, ils travaillent comme compradors dans le commerce du riz, intermédiaires entre producteurs thaïlandais et commerçants occidentaux. Le cimetière chinois de Silom abrite leurs tombes.

Aujourd’hui, on estime que les Teochiu d’origine comptent pour un peu plus de la moitié de la population d’origine chinoise en Thaïlande. Les Hakka et les Haïnanais représentent chacun entre 10 et 15%. Le reste est réparti entre descendants d’Hokkiens, de Cantonais et d’autres origines.

Cette grande diversité d’origines associée à une superposition des zones d’habitations engendre un sentiment « d’insécurité culturelle ». De nombreuses associations, organisées par communauté et lieu d’origine, se développent : clubs de récréation, groupes d’étude, sociétés religieuses, mais également associations de commerçants et guildes professionnelles.

Temple Wat U Phat Rai Bamrung, quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Le Wat Uphai Rat Bamrung, au nord de Talat Noi, a été construit à la fin du XVIIIe siècle par des réfugiés vietnamiens, dans la tradition du bouddhisme Mahayana, commun à la Chine et au Vietnam. Avant la construction du premier temple bouddhiste chinois en 1871, les habitants de Chinatown allaient souvent prier dans les lieux de culte vietnamiens.

Les sanctuaires chinois sont nombreux à Sampeng dès sa fondation, et reflètent la diversité des croyances des diverses communautés chinoises : taoïsme, bouddhisme, confucianisme, parfois pratiquées dans un même lieu. Tous sont construits par un groupe linguistique particulier et dédiés à ses divinités. Mais jusqu’aux années 1870, il n’y a aucun temple Mahayana – la tradition du bouddhisme chinois, distincte du bouddhisme Theravada thaïlandais – ni aucun prêtre relevant de cette tradition. Les bouddhistes chinois se rendent donc dans les temples vietnamiens ou thaïs.

Sous le règne de Rama V, un groupe de prêtres chinois arrive au Siam et le premier temple Mahayana est construit en 1871, avec la collaboration financière de l’ensemble des communautés chinoises. Le Wat Mangkon Kamalawat, autrement dit le temple du dragon au lotus, est encore aujourd’hui le plus grand temple bouddhiste chinois de Chinatown. Situé dans une cour à proximité de la rue Charoen Krung, il abrite trois grandes statues de Bouddha mais également celles des Quatre Rois célestes, les gardiens des horizons et de la loi bouddhique en Chine, ainsi que des statues de dieux du taoïsme et du confucianisme.

Longtemps résidence du patriarche de l’ordre Mahayana, ce temple reste très populaire. Un fourneau permet de brûler des offrandes aux ancêtres. Des cérémonies lors desquelles ù les fidèles viennent se débarrasser du mauvais sort sont organisées. On y voit même des Sino-Thaïs chrétiens qui maintiennent leurs rites et traditions d’avant conversion. Le Wat Mangkon donnera son nom l’an prochain à l’une des nouvelles stations de MRT, en cours de construction à proximité.

Au-delà de leurs origines différentes et de leurs pratiques culturelles et religieuses diverses, les Chinois s’installant au Siam n’appartiennent pas tous aux mêmes classes sociales. Jusqu’aux années 1850, les arrivants sont souvent commerçants. Ceux qui sont dénommés en chinois les « nanyang huashang », marchands des mers du Sud, font généralement souche localement tout en gardant contact avec la Chine pour garder leur avantage compétitif. Chez certains riches marchands teochiu qui ont une famille en Chine et une autre au Siam, les fils nés au Siam sont envoyés en Chine auprès de leur belle-mère afin d’y étudier et de se marier, reproduisant ensuite le modèle familial et permettant le maintien d’une identité chinoise d’outre-mer.

Mais la plupart des immigrants sont des hommes célibataires qui cherchent la fortune. S’ils deviennent commerçants ou artisans, ils pourront faire partie de la classe moyenne, ou resteront dans les classes pauvres s’ils sont plutôt colporteurs ou marins. Néanmoins, contrairement à la structure figée de la société thaïe, les Chinois au Siam peuvent bénéficier de mobilité sociale.

A partir de la moitié du XIXe siècle apparaissent les « huagong », des paysans sans terre ou des urbains pauvres qui émigrent pour échapper à la misère et envoyer de l’argent à leurs familles restées en Chine. Travaillant souvent dans la production agricole, l’industrie, les mines ou la construction, ces « coolies » rentrent souvent au pays à la fin de leur contrat. Au Siam, une immigration de près de 50 000 personnes par an au tournant du siècle permet à peine de palier la pénurie de main d’oeuvre, alors que les Siamois préfèrent la culture du riz et la vie villageoise aux travaux souvent harassants liés à l’expansion économique urbaine. La construction du chemin de fer est par exemple essentiellement confiée à des coolies chinois.

Quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Une fois l’atelier rempli de pièces détachées, les artisans ferrailleurs du quartier de Siang Gong à Talat Noi doivent bien souvent mobiliser le trottoir devant leur shop house pour s’adonner à leur activité, et si nécessaire, n’hésitent pas à déborder sur la chaussée elle-même.

Les diversités sociales et culturelles entraînent des spécialisations et le développement de savoir-faire particuliers à chaque communauté. Les Teochiu sont spécialisés dans le commerce, les transports ou la finance. La construction et la menuiserie sont l’apanage des Hakka, qui développent également leurs compétences dans la confection et la cordonnerie. Les forgerons sont souvent hokkiens ou hakka, mais les orfèvres plutôt cantonais, de même que les architectes, ingénieurs ou médecins. Enfin les Haïnanais tiennent les restaurants, auberges, salons de thé, ainsi que les abattoirs et maisons de passe.

Ces spécialisations nécessitent le développement de relations entre les différents groupes, ce qui favorise l’émergence d’un sens d’identité ethnique, au-delà des différences culturelles régionales. Le nationalisme chinois trouvera là un terrain fertile au XXe siècle pour se développer.

Les sociétés secrètes, entre garantie de protection et crime organisé

Sur la rue Phadsai, le café Ia Sae est l’un des derniers survivants d’un Chinatown dont les troquets ont presque disparu. Ouvert en 1928 par un marchand ambulant chinois, il est tenu aujourd’hui par son arrière-petit-fils. Dans sa salle ouverte sur la rue, de vieux chinois discutent dans un sabir de teochiu et de thaï. Sur le mur jaune décrépi, une peinture naïve représente le Sampeng de 1900. Le temps passe sur une vieille horloge. A côté, un portrait du roi Bhumibol tenant sa mère dans ses bras. Les habitués lisent le journal ou échangent les dernières nouvelles du quartier. Apporté au Siam par les Hollandais de Batavia à la fin du XIXe siècle, le café se boit chaud ou glacé, mais toujours noir, et allongé d’une bonne dose de lait concentré.

Longtemps, les cafés au Siam ont mauvaise réputation, car ils servent de couverture pour les sociétés secrètes, « importées » de Chine pour régir la vie des communautés.

Café Ia Sae, Chinatown, le 22 juin 2015

Au café Ia Sae à Chinatown, le 22 juin 2015.

Les Chinois, exemptés de corvée en payant la taxe de travail, peuvent voyager et s’installer où ils le souhaitent. Mais cette liberté a un prix : l’absence de patron pour les protéger et la vie en dehors du système social thaï traditionnel féodal mais garant d’une certaine sécurité. Les immigrants se tournent donc vers les sociétés secrètes qui les avaient défendus des officiels corrompus et des bandits dans leur pays d’origine. La Triade originelle, première société secrète, est née à la fin du XVIIe siècle en opposition à la dynastie des Qing : elle n’aura de cesse, jusqu’à la révolution de 1911, de soutenir les révoltes contre les « usurpateurs mandchous » et de tenter de restaurer l’ancienne dynastie Ming.

Sans patron pour les protéger et exclu du système social thaï traditionnel, les Chinois se tournent vers les sociétés secrètes qui les avaient défendus des officiels corrompus et des bandits.

Les sociétés secrètes sont d’abord appelées « tua hia », ce qui signifie « grand frère » en dialecte teochiu ; l’appellation officielle deviendra « angyi » à la fin du XIXe siècle, du nom de l’un des groupes. Elles sont omniprésentes dans la vie quotidienne des Chinois au Siam. L’ouvrier chinois qui refuse de devenir membre n’a aucune chance d’être employé dans les moulins à riz de Bangkok. Mais il sait également qu’il peut compter sur la société secrète à laquelle il appartient pour l’aider en cas de besoin, par exemple en honorant les frais d’un procès devant un tribunal ou en l’aidant à se procurer les traitements adéquats s’il tombe malade ; ses funérailles mêmes seront financées s’il est nécessiteux.

Les triades se livrent bien entendu également à des activités criminelles, telles que le trafic de l’opium, l’usure et le racket.

Avant l’explosion de l’immigration chinoise au Siam durant la seconde moitié du XIXe siècle, des tensions entre les Chinois et la société siamoise apparaissent. Les nouveaux arrivants n’acceptent pas certaines règles qui contredisent leurs traditions, en particulier en matière d’héritage. Des tribunaux chinois sont créés en 1868 pour régler les affaires entre Chinois selon la coutume. Des « shérifs », souvent lukchins, sont chargés par l’Etat siamois de veiller au respect de l’ordre dans leur juridiction : cela signe de fait la reconnaissance officielle de certains leaders de sociétés secrètes.

Par ailleurs, pour contrecarrer l’influence occidentale sur la population chinoise, qui est exposée aux missionnaires chrétiens et peut bénéficier de la protection offerte par certaines ambassades contre rétribution financière, le pouvoir siamois décide aussi d’utiliser les sociétés secrètes. Mais cette stratégie ambiguë est à double-tranchant et des conflits apparaissent à partir des années 1870 : des gouverneurs siamois sont assassinés, des membres de sociétés secrètes exécutés en masse en guise de représailles. La guerre des triades voit plus de mille Chinois combattre durant deux jours sur Charoen Krung en 1889. Interdites en 1897, les sociétés secrètes se maintiendront encore mais vont perdre de l’influence au fil du temps. Les abus de pouvoir et la corruption qui les gangrènent auront finalement raison d’elles.

… La suite au prochain épisode !

Quelques portraits de Chinatown

Mes derniers mois ont été dédiés principalement à l’écriture d’un numéro spécial du magazine francophone de Thaïlande, qui s’appelle Gavroche. Ce numéro 250 est dédié au quartier chinois de Bangkok, qui, selon les époques et les personnes, s’appelle Sampeng, Yaowarat ou Chinatown. Le magazine sort ces jours-ci, mais pour ceux qui, vivant ailleurs qu’en Thaïlande – quelle drôle d’idée ! – ne peuvent se le procurer, je mettrai ici les textes que j’ai écrits. Ce n’est pas comme de feuilleter un journal papier, mais c’est déjà ça.

Le dossier est constitué grosso modo de trois parties. Un long article historique sur la vie des Chinois au Siam puis en Thaïlande, en particulier depuis la création de Bangkok à la fin du XVIIIe siècle. Une enquête sur les perspectives de Chinatown, alors que l’arrivée du métro prochainement va entraîner une poussée immobilière, et que de nouveaux lieux, notamment culturels et artistiques, ouvrent dans un quartier qui avait été jusque là tenu à l’écart des évolutions qu’a connues la capitale thaïlandaise depuis une quarantaine d’années. Et enfin une série de portraits d’habitants de Chinatown, rencontrés un peu par hasard, sans volonté d’exhaustivité, mais pour essayer de comprendre ce que peut être le quotidien de ceux qui vivent et travaillent dans ces rues.

Voilà aujourd’hui quelques-uns de la douzaine de portraits réalisés, avec les belles photographies d’Anikó Palánky (à l’exception de celle de Chualit ci-dessous), qui m’a accompagné dans ces déambulations chinatowniennes… La suite bientôt !

Chualit, le vendeur d’or

Derrière son comptoir, dans l’une des innombrables boutiques d’achat et de vente d’or que compte la rue Yaowarat, l’une des principales artères de Chinatown, Chualit l’admet volontiers, il n’a pas fait d’études à l’université. Mais cet homme rond et affable ajoute fièrement qu’il lui a fallu six années d’apprentissage pour être capable de reconnaître la qualité de l’or à l’oeil nu.

Armé d’une simple petite loupe, il met à peine quelques secondes pour faire une proposition à ses clients qui sont venus faire expertiser le bijou dont ils souhaitent se séparer. Parfois, il s’agit d’un petit morceau d’or informe, vestige d’un temps où c’était sous la forme de ce métal précieux que se constituaient les bas de laine.
ChualitChualit pèse l’objet, l’examine rapidement puis note sa proposition sur un petit papier qu’il tend au client. Il arrive souvent que celui-ci, déçu par l’estimation faite, aille voir la boutique d’à côté, où l’offre sera pourtant similaire, les marchands d’or de Yaowarat étant une profession structurée où nul ne se risque à casser les prix.

Le prix de l’or, qui varie quotidiennement, est affiché sur la porte d’entrée du magasin. Fait amusant, le poids de l’or s’exprime en Thaïlande dans une unité de mesure qui porte le même nom que l’unité monétaire : le baht. L’affiche dit donc ces jours-ci qu’un baht d’or (qui équivaut à 15.2 grammes) vaut 18.800 bahts.

L’or n’est pas une tradition familiale chez Chualit, dont le père, né en Chine, s’est installé en Thaïlande dans l’immédiat après-guerre. Il parle bien un peu le dialecte teochiu, mais c’est en thaï que se font la plupart des échanges avec ses clients.

Il a fait tout sa carrière comme simple employé. A 60 ans, il ne regrette pas que ses enfants fassent autre chose. Le business n’est plus si bon, les gens achètent moins d’or depuis qu’ils mettent leur argent à la banque.

Tawan Suvantamee, l’ingénieur-pharmacien

Il règne sur la pharmacie Chao Krom Poe, voisine du Wat Chakrawat, au sud-ouest de Chinatown.

Les cheveux blancs un peu clairsemés, il va et vient entre les clients et son équipe de préparateurs pesant des poudres et des racines sur d’antiques balances métalliques.

La plus ancienne pharmacie de Bangkok, spécialisée en médecine traditionnelle thaïlandaise, a ouvert il y a 124 ans et n’a pas du changer beaucoup depuis. Un grand meuble en bois orné d’innombrables tiroirs court le long de l’un des murs. Occupant toute la surface de la vaste pièce unique, ouverte sur la rue, des caisses d’herbes et de plantes aux parfums entêtants. Dominant le tout, la photo de l’arrière-grand-père de Tawan Suvantamee, fondateur de l’officine, habillé à la mode de la fin du XIXème siècle.

A plus de 70 ans, Tawan Suvantamee garde de ses années passées en Allemagne, entre 1960 et 1973, un allemand parfait. Incarnant la quatrième génération d’une famille de pharmaciens de Chinatown, il a pourtant étudié l’ingénierie en construction mécanique à Berlin, puis a travaillé à Hanovre. Il y a rencontré sa femme, allemande, et semble garder un excellent souvenir de son séjour, même si, « douze ans en Allemagne, ça suffit ! ». Lorsque sa mère lui demande de revenir l’aider dans la pharmacie familiale, il rentre à Bangkok avec femme et enfants. C’était à la fin 1973, « entre Noël et le Jour de l’an » ajoute-t-il, avec une précision toute germanique.

Tawan

Deux ans d’études de la pharmacopée traditionnelle thaï au Wat Pho plus tard, après avoir mémorisé 750 plantes et les secrets de leurs actions conjuguées contre plus de 60 maladies répertoriées, Khun Suvantamee a repris les commandes de la pharmacie. Aujourd’hui, celle-ci compte plus de 20 employés et des clients dans tout le pays.

Sa famille est thaï, et Tawan prétend « ne pas avoir une goute de sang chinois dans les veines ». Contrairement aux trois pharmacies chinoises situées dans la même rue, on ne trouve dans la pharmacie Chao Krom Poe que de la pharmacopée traditionnelle thaïlandaise. La différence avec la phytothérapie chinoise n’est pas forcément flagrante pour le néophyte. Selon lui elle réside essentiellement dans le type de plantes utilisées. Ses clients viennent habituellement munis d’une ordonnance faite par un médecin thaïlandais ou indien. Mais il pourrait également indiquer la recette adéquate en fonction des symptômes observés.

Aujourd’hui veuf, Tawan a deux fils. Il se rend au moins une fois par an chez celui qui réside au Tyrol, dont la fille épouse un Autrichien le mois prochain. L’autre vit à Bangkok, mais ne reprendra pas la pharmacie. Heureusement, le fils de sa soeur est d’accord pour incarner la cinquième génération familiale le moment venu.

Somjet, le vendeur de tissus

Sampeng Lane, la rue historique de Chinatown, est un étroit corridor de plus de deux kilomètres, dont la largeur n’excède jamais deux ou trois mètres. Protégée des intempéries par des toitures de verre ou de simples bâches, cette rue commerçante autrefois suffocante est désormais largement rafraîchie par les climatisations des boutiques.

Somjet travaille dans une des nombreuses boutiques de vente en gros de tissus de Sampeng Lane, prisées par les créateurs de vêtements de haut de gamme. Depuis une dizaine d’années, il charge et décharge les long rouleaux de soie, de coton ou de lin venant pour la plupart du Japon.

Somjet

Aujourd’hui âgé de 36 ans, il aime ce travail, dit-il un peu pensif, « et n’en changerait pas ». Il travaille six jours par semaine, sauf le dimanche qu’il passe avec ses trois enfants dans l’appartement familial de Bang Khae, à une douzaine de kilomètres de Bangkok.

Inaccessible aux voitures en raison de son étroitesse, Sampeng Lane est parcourue de vespas multicolores hors d’âge transportant notamment, de façon acrobatique, les grands rouleaux de tissu de Somjet.

Jeab, la créatrice de mode islamique

Sur Sampeng Lane, à quelques dizaines de mètres du pont de Saphan Han, une boutique attire l’oeil avec ses mannequins aux hijabs multicolores. Les matières chatoyantes, les couleurs vives et les coupes très originales laissent presque penser que l’on se trouve dans une boutique de chapeaux milanaise.

Avant de se spécialiser sur ce marché, Jeab, la propriétaire de la boutique, fabriquait des accessoires, notamment des bandeaux, pour des marques thaïlandaises. Elle a eu l’idée de se spécialiser dans la mode islamique, un marché en forte expansion en Thaïlande, où vit une minorité musulmane de près de 4 millions de personnes (5.8% de la population), et a ouvert sa boutique il y a deux ans.

« Les musulmans aiment la mode » dit dans un sourire cette femme énergique de 55 ans, de confession bouddhiste. Dessinant elle-même ses modèles, elle a appris l’anglais et l’arabe pour accueillir ses clients originaires des Philippines, de Malaisie, de Bruneï ou des pays du Golfe.

Jeab

Sur les deux étages que comptent la boutique, on trouve tout ce que compte une garde-robe islamique : hijabs et voiles pour femmes, qmis pour hommes. Les tapis de prière viennent de Chine, mais tout le reste est fabriqué dans son usine de Lat Krabang, qu’elle a montée il y a une douzaine d’années.

Jaeb vit dans une maison de sept étages à côté de son usine. C’est là que cette femme divorcée a élevé ses cinq fils, dont trois travaillent également à Sampeng Lane.

Certains de ses arrières-grands-parents sont arrivés de Chine au début du XXème siècle. Elle a préféré Sampeng aux temples du vêtement comme Pratunam car la clientèle musulmane préfère faire ses emplettes à Chinatown, meilleur marché.

Jaeb s’apprête le mois prochain à agrandir son magasin en louant l’espace situé de l’autre côté de la ruelle. Elle y proposera notamment un vaste choix de hijabs pour fillettes.

Vivre à Bangkok

Deux mois presque jour pour jour sans un seul billet… A ma décharge, ce furent deux mois plutôt bien remplis. Je profite d’un dimanche après-midi pluvieux et paresseux (enfin, pas tant que ça finalement) pour remettre un peu de charbon dans ce blog qui va cahin-caha…

J’avais envie aujourd’hui d’un petit billet anaphorique, pour célébrer les trois ans à l’Elysée de qui l’on sait. Plouf.

Alors voilà, ça s’appelle « Vivre à Bangkok », et ça commence comme ça.

 

Bonzes

Vivre à Bangkok, c’est passer devant un temple, entendre des chants s’en échapper, entrer, et écouter quelques minutes moines et moinillons, assis à terre, les pieds tournés vers l’arrière, afin de ne surtout pas les montrer à Bouddha. C’est très beau, pas tout à fait autant que les chants de la liturgie chrétienne orthodoxe, mais bien supérieur à ce que l’on peut entendre désormais dans l’église catholique romaine. Les mélodies sont très répétitives en général, j’imagine que l’effet de transe pour celui qui prie ainsi est garanti. Pour l’auditeur, c’est bien aussi.

Coq

Vivre à Bangkok, c’est courir le long du canal, au petit jour ou à la tombée du soleil, pour essayer d’attraper quelques petits grains de fraîcheur, peine perdue en général. Les animaux de basse-cour sont chez eux. C’est comme si cette ville était aussi luxuriante que le milieu naturel qu’elle a envahi. Un parking à peine délimité, un chemin tracé, une route goudronnée, et aussitôt ce sont de petites cahutes qui apparaissent sur les bords, de bric et de broc, aux interstices, une petite boutique de planches, un vendeur de nouilles, un élevage de poules. Et on court au milieu de ce bouillonnement.

Hôpital   Vivre à Bangkok, c’est, quand il le faut, aller voir le médecin dans un hôpital qui ressemble à un aéroport, de verre et de clarté, immense. C’est attendre son tour dans un hall où jouent des musiciens en chair et en os, pendant qu’un émir du Golfe à l’habit blanc immaculé accompagne sa dame en noir et n’a pas l’air trop inquiet de devoir entendre le jazz sacrilège qu’on lui inflige.

Pimp

Vivre à Bangkok, c’est aller aux réunions du lycée français et passer au retour, sur le chemin des écoliers, au sens propre puisqu’il s’agit de la rue du lycée, devant deux salons de massage, un sauna, deux bordels et enfin devant le Pimp, mythique établissement de nuit, peuplé de créatures à la queue fourchue, qui parfois prennent le frais en fumant une cigarette sur les marches.

Vélos

Vivre à Bangkok, c’est pouvoir aller faire du shopping au Nightingale Olympic Co, entre Chinatown et Little India. Les dernières marchandises ont été reçues aux alentours des années 70, peut-être début 80 pour les plus récentes. Les vendeurs et vendeuses sont bien évidemment les mêmes qu’à cette époque, et semblent avoir pris racine tout en se momifiant, ce qui est du plus bel effet. On peut y trouver un très vaste assortiment de vélos d’appartement, datant d’une époque où l’on n’appelait pas encore ça des home trainers.

Crapauds

Vivre à Bangkok, c’est pouvoir acheter au marché de gros crapauds pustuleux bien vivants enfermés dans de jolis sacs en plastique. Ils vont souvent par deux, sans doute afin ne pas se sentir seuls lors de leurs dernières heures avant le grand plongeon dans l’eau bouillante.

Tigre

Vivre à Bangkok, c’est aller marcher dans les montagnes de Chiang Mai et observer des empreintes de tigre encore fraîches sur le chemin de crête.

Sasha

Vivre à Bangkok, c’est d’ailleurs vivre avec les tigres à la maison, tous les jours.

Pique-nique

Vivre à Bangkok, c’est pique-niquer sur un rocher en haut des montagnes de Chiang Mai et manger du riz tenu au chaud dans une feuille de bananier avec des baguettes taillées quelques instants auparavant dans un bambou. C’est bien sûr avoir le plaisir de tout jeter ensuite par dessus bord tout en ayant la conscience tranquille.

Sexual

Vivre à Bangkok, c’est célébrer sa performance sexuelle au quotidien grâce notamment aux bons soins de la clinique Keerati du boulevard de Thonglor, dont on ignore les secrets de fabrication précis.

Motorbike  Vivre à Bangkok, c’est amener sa fille à l’école tous les jours en scooter et se retrouver immortalisé sur les murs de la classe.

Vivre à Bangkok, c’est marcher dans la forêt, être seul au monde, et pourtant en avoir des bourdonnements dans les oreilles pendant des jours et des jours.

 

Cigarette

Vivre à Bangkok, c’est vivre en Asie, et l’Asie, ce sont aussi de jeunes femmes qui fument des cigarettes dans des boudoirs cosy en ne pensant à rien.

Chinatown

Vivre à Bangkok, c’est passer pas mal de temps à se promener dans les rues de Sampheng / Yaowarat / Chinatown et se dire que ça a du être vraiment joli et que ça le reste presque.

Bistrot Karen

Vivre à Bangkok, c’est aller en pays karen boire des bières dans des cafés rustiques mais sympathiques, où la Singha restera à 30 baths de toute éternité.

Mototaxis

Vivre à Bangkok, c’est hésiter parfois entre le canoë et le kayak pour sortir de chez soi.

Cagoule

Vivre à Bangkok, c’est prendre la mer à Hua Hin sur un petit bateau à moteur et faire des autoportraits avec des hommes à cagoule en arrière-plan.

Tarentule

Vivre à Bangkok, c’est aller marcher dans la montagne et laisser Yewen, le guide karen, attraper une tarentule et la faire griller, puis la manger ensemble de bon coeur.

ChocoPhilo

Vivre à Bangkok, c’est aller au Choco Philo de l’Alliance Française, un dimanche par mois, et entendre son fils rire à pleine gorge.

Ascenseur

Vivre à Bangkok, c’est prendre des ascenseurs japonais équipés de système d’atterrissage d’urgence. On dit que les nouveaux sont désormais équipés de toilettes de secours, en cas de panne. J’aime les Japonais mais je suis sûr qu’ils ne descendent pas du singe, eux.

Prostate

Vivre à Bangkok, c’est être incité à se soucier de sa santé, en particulier de sa prostate, au moyen de publicités imagées.

StéphanieCléau

Vivre à Bangkok, c’est regarder des films français avec des actrices françaises, et se dire que Mathieu Amalric a toujours eu bon goût.

Seven

Vivre à Bangkok, c’est laisser à Bangkok sa femme qui travaille et partir en week-end avec ses enfants, tout en étant accompagné des femmes et des enfants de ceux qui travaillent. Et c’est bien entendu faire une pause au resto route 7-Eleven de Hua Hin sur l’autoroute 4.

Amis

Vivre à Bangkok, c’est faire des fêtes chez des amis qui ont arrêté de fumer définitivement mais qui trouvent que c’est quand même mieux pour leur profil avec une cigarette dans la main, lumière tamisée et Léo Ferré.

Amies

Vivre à Bangkok, c’est côtoyer des femmes en noir, celles qui partent et celles qui arrivent.

Nabokov

Vivre à Bangkok, c’est vieillir, sans doute plus vite qu’ailleurs, mais vieillir à deux, comme Vera et Vladimir.

Pac-man à Bangkok

Avant la suite de nos aventures linguistiques, un petit intermède « jeu vidéo » aujourd’hui (une fois n’est pas coutume), mais toujours dans le but (louable) de découvrir et faire découvrir Bangkok, qui plus est au milieu de fantômes (belote et rebelote).

Google offre depuis peu, et pour une période indéterminée, la possibilité de jouer à Pac-man, le jeu d’arcade classique des années 80. Jusque là, rien de terriblement intéressant. Oui, sauf qu’il est possible de choisir son terrain de jeu parmi une infinité : il suffit d’aller à n’importe quel endroit de la planète sur Google Maps, puis de cliquer sur l’icône Pac-man en bas à gauche de l’écran. Le design prend alors un petit coup de vieux et les rues se transforment en couloirs à fantômes et à réservoirs à friandises. Il y a même l’horrible son d’époque et les bruitages dodécacophoniques. Le but du jeu est de récolter tous les points sans se faire bouffer par un fantôme. Tout contact avec l’un de ces esprits maléfiques et très néfaste à la santé, à moins d’avoir auparavant avalé un gros point clignotant qui colore les fantômes en bleu et les rend comestibles.

Je laisse ceux qui ont eu dix ans dans les années 80 aller voir illico et passer quelques minutes à user les quatre flèches de leur clavier en pensant au bon vieux temps. N’oubliez pas de mettre le son ! Pour les autres, et pour les vieux trentenaires et jeunes quadragénaires revenus, voici la suite.

L’algorithme qui transforme une carte de Google Maps en terrain de jeu Pac-man est plutôt malin. Les rues deviennent des couloirs, les ponts idem, on peut faire le tour des places, voire les traverser lorsqu’un chemin figure sur la carte d’origine. Par contre, lorsque la rue est une impasse, en général, l’algorithme ne la fait pas apparaître côté Pac-man. Il n’aime pas trop non plus les grands axes, qu’il ignore également. Lorsqu’il y a trop peu de rues « utilisables », l’algorithme refuse du coup de travailler : il suffit en général de déplacer un peu la carte d’origine pour faire apparaître quelques intersections de plus et créer le terrain de jeu. A la campagne, ou dans des habitats peu denses cela peut s’avérer néanmoins compliqué, même si certains sentiers se transforment en couloirs à fantômes.

Evidemment, dans un terrain de jeu où figurent très peu de rues, il peut être très difficile d’échapper aux fantômes. D’un autre côté, on peut plus aisément se cacher dans des maillages plus fins, mais il est alors bien plus difficile de récolter tous les points.

Il est tentant de créer quelques terrains de jeu dans les différentes villes que l’on a habitées. Et l’on se rend compte très vite que les impressions ressenties au sol dans le monde réel se vérifient bien quantitativement. L’algorithme ne travaille qu’à une échelle constante et découpe un rectangle de 300 mètres sur 500 environ, ce qui permet les comparaisons.

 Prenez Lyon par exemple, dans le quartier Saint-Vincent – Place des Terreaux, au bord de la Saône. Les pâtés de maisons sont minuscules, il y a des ruelles partout, le maillage est extrêmement dense. Le petit parc du Jardin des plantes où se trouve l’Amphithéâtre des Trois-Gaules est rempli de sentiers qui s’entrecroisent. Et encore l’algorithme ne transforme-t-il pas en couloirs les escaliers ni les traboules (qui permirent à maints résistants d’échapper à la Gestapo durant la Seconde Guerre)…  Lyon Pac-man, c’est donc un paradis pour échapper aux fantômes, mais un enfer pour réussir à gober tous les points.

Pac-man aux alentours de la place des Terreaux, à Lyon

Pac-man aux alentours de la place des Terreaux, à Lyon

A Moscou, la situation est un peu différente. Il y a le koltso, en jaune en haut du terrain de jeu : c’est une deux fois quatre voies qui fait le tour du centre-ville et qui est trop imposante pour être transformée en couloir à fantômes. Quelques petits pâtés de maisons dessinent au centre du terrain un maillage assez dense. Par contre, de large portions sont presque vides de rues passantes : en voiture c’est comme dans Pac-man, on avait souvent affaire à des allées privées, à de drôles de raccourcis interdits mais tolérés (je me souviens d’un « itinéraire bis » en particulier où il fallait faire 30 mètres en marche arrière en raison d’un sens unique, mais qui permettait d’éviter un bon quart d’heure de bouchons). L’algorithme ne connaît pas la tolérance russe, et laisse ces passages – qui n’en sont pas – de côté, si bien qu’échapper aux fantômes peut s’avérer aussi difficile qu’échapper aux GAI (le joli nom de la police routière russe).

Pac-man à Moscou, sur le boulevard fleuri.

Pac-man à Moscou, sur le boulevard fleuri.

Par nostalgie des sapins et des petits ruisseaux d’eau claire, je suis allé voir dans les Vosges de mon enfance. Nuls pâtés de maisons dans la vallée où j’ai passé dix-huit ans, mais la rue du Hohneck, son épine dorsale, ainsi que la route des Planches, en bas à droite, dessinent des couloirs assez longilignes et pratiques pour la chasse aux points clignotants, de même que le chemin des Bastelles, non goudronné mais régulièrement gravillonné ou que le sentier du Lac des Corbeaux, qui n’est pourtant guère plus qu’un chemin de rocaille. Il peut néanmoins être compliqué d’échapper aux quatre fantômes gourmands quand ils descendent la Moselotte : on n’échappe que rarement à son destin.

Pas-man dans les Vosges, sur les sentiers de La Bresse

Pas-man dans les Vosges, sur les sentiers de La Bresse

Bien évidemment, je n’ai pu m’empêcher de terminer avec Bangkok, la capitale des latrines tropicales, comme dirait mon ami Guillaume, qui a bien pratiqué l’Asie dans sa jeunesse mais a su avoir assez de flair pour s’installer en Suisse et épouser une zurichoise avant ses quarante ans.

Je crois en avoir déjà parlé ici même, mais l’un des problèmes principaux de Bangkok, qui est l’un des facteurs majeurs expliquant la circulation chaotique qui caractérise la capitale siamoise, c’est son maillage routier fait en dépit du bon sens. On peut comprendre que les parties anciennes à l’ouest de la ville, vers le fleuve, où les rues ont souvent été construites par dessus les canaux, soient peu adaptées à la circulation. Mais dans les zones récentes, qui ont souvent cinquante ans d’âge tout au plus, il y avait essentiellement des rizières, et d’éventuels « city planners » auraient pu tracer une grille harmonieuse et efficace. Mais que nenni ! Le principe retenu a été celui de l’arête de poisson : de grands axes en épines dorsales, puis partant de ces axes des rues de taille moyennes et greffées sur ces dernières de petites rues biscornues et étroites, se terminant le plus souvent en impasses.

L’algorithme Pac-man le montre de façon assez frappante : d’une part il est assez difficile de trouver une zone où l’on puisse réussir à créer un terrain de jeu, en raison de la trop faible densité du maillage à cette échelle (ce qui d’habitude arrive uniquement dans les zones semi-rurales ou de campagne), et lorsque l’algorithme réussit tout de même à créer un terrain, on voit qu’un grand nombre de rues sont laissées de côté car étant des impasses ou ne communiquant pas au sein du rectangle sélectionné avec d’autres rues existantes.

A titre d’exemple, j’ai pris la zone qui couvre notre rue (en haut de l’écran, la maison est exactement où se trouve le petit Pac-man jaune), le Soi Sukhumvit 71 (grand axe vertical à l’extrême droite de l’écran, qui est également appelé Soi Pridi Banomyong, ou Pridi de son petit nom), et les rues Ekkamai 10 et Ekkamai 12 (parallèles et horizontales, en bas de l’écran). L’école d’Esther est située sur Ekkamai 10, tout en bas à gauche de l’écran. A vol d’oiseau, elle est à 300 mètres de la maison environ, mais en raison de l’absence de rues traversantes, il est nécessaire de faire plus de 3 km pour y accéder, le tout en empruntant des rues embouteillées et dangereuses, si bien qu’il est nécessaire de la conduire et de la rechercher en voiture, comble de l’absurde, écologiquement et financièrement.

Pac-man à Bangkok, entre Ekkamai et Pridi

Pac-man à Bangkok, entre Ekkamai et Pridi

L’algorithme Pac-man est d’ailleurs trop optimiste, puisqu’il laisse croire à un passage en haut à droite de l’écran entre notre rue et la suivante, alors que ce raccourci a été privatisé par une école (circonstance aggravante : une école adventiste) et que nos multiples demandes pour avoir le droit de l’emprunter à vélo (demandes faites d’abord en personne, puis via téléphone, email, lettre et fax sur papier entête) n’ont finalement abouti à rien d’autre qu’à un silence certes chrétien, mais néanmoins pesant et probablement définitif.

Sachant donc qu’un fantôme adventiste et grisâtre squatte de façon permanente ce couloir pourtant sympathique, il faut se résoudre à aller jusqu’au boulevard, prendre un bout de trottoir en slalomant entre les vendeurs de soupe, les cabines téléphoniques implantées pile au milieu du chemin, et les mototaxis qui font une partie de dames accroupis sur le côté, puis revenir vers le fantôme rose dans une rue qu’affectionne particulièrement une bande de chiens sauvages régulièrement affamés, braver le passage où sévit un fantôme à l’esprit frappeur, et terminer par un kilomètre de sens unique (entre 6h et 9h) mais que d’éventuels fantômes invisibles n’hésitent pas à prendre à contre-sens s’ils sont en retard sur leur programme spirituel.

Et je vous fais cadeau de l’itinéraire bis de l’autre côté, qui ne figure pas sur la carte, car c’est le boulevard Ekkamai, et le boulevard Ekkamai, à vélo, c’est entre dix et quinze minutes d’espérance de vie (sans parler des poumons si d’aventure vous arrivez entier).

 Voilà, comme quoi, les bêtises de Google pour ados attardés, ça permet également de redécouvrir ses villes de prédilection et ça confirme qu’en matière de jeux d’arcades comme dans la vie réelle, les fantômes, c’est du sérieux.

 

PS. De nombreux journalistes ont visiblement consacré du temps et de l’énergie à ce jeu de Pac-man débarqué sur Google Maps. A lire par exemple une comparaison des terrains de jeu offerts par quelques villes européennes dans le Guardian…

Un petit conte de janvier

Nos vacances de Noël ne nous ont certes pas offert le mordant de la neige, mais elles ont pu nous faire goûter, au sommet des Cameron Highlands, à la relative fraîcheur des montagnes de Malaisie, noyées dans une demi-brume écossaise et dont les champs de thé étaient trempés par une mousson particulièrement vigoureuse. Water, water, everywhere ; nor any drop to drink! 

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Notre voyage du nord au sud de la péninsule malaise, de Penang à Singapour, via Kuala Lumpur et Malacca, nous a permis de voir un peu autre chose que notre Siam habituel, après près de cinq mois de stationnement ininterrompu des troupes à Bangkok.

Au retour de cette équipée malaise, après avoir vu Georgetown et sa vieille ville classée à l’UNESCO, Kuala Lumpur, ses collines, ses  jardins, ses larges places anglaises, puis Singapour au bitume ébène brillant sous l’orage dans l’ombre de gratte-ciel splendides, c’est le caractère radicalement étrange et composite de Bangkok qui surprend, à nouveau.

Singapour, le 27 décembre 2014

Singapour, le 27 décembre 2014

On dit dans les guides que Bangkok est surnommée la « Ville des anges ». En réalité, c’est plutôt le contraire, Bangkok n’étant qu’un surnom destiné aux étrangers à la langue fourchue qui ne sauraient prononcer correctement son nom véritable. Pour les Thaïlandais, elle est et reste Krung Thep, la « ville des anges », littéralement.

En toute rigueur, son nom complet est bien plus long que cela. En thaï, où les mots sont habituellement collés les uns aux autres au sein d’une phrase, on est quand même obligé de ménager des espaces pour que l’oeil puisse y comprendre quelque chose. C’est, dit-on, le nom de lieu le plus long du monde :

กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์

En français, cela donne (version Wikipedia) : « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l’énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn »

Mais s’il fallait donner un nouveau nom à Bangkok, tout en gardant le côté longuet et un peu ronflant, je choisirais plutôt quelque chose du genre : « Ville horizontale des hautes verticalités, immense ville, indiquant la voie rapide vers la patience et l’immortalité, ville de nonchalance syncopée, mégalopole indolente et électrique, règne de la sédimentation, ville de bric et de broc et construite par le plus grand des hasard ».  C’est à peu près aussi indigeste, mais ça me semble quand même nettement plus proche de la réalité. Resterait à le traduire en thaï.

Bangkok - Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

Bangkok – Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

J’avais dans l’idée pour ce billet de motiver un peu ce nouveau nom que je propose aujourd’hui de donner à Bangkok. Et on oserait presque entamer la démonstration par un truc du genre : « Bangkok est une ville de contrastes ».  Je n’ai pas vérifié, mais j’imagine que cette phrase apparaît à coup sûr dans la plupart des guides touristiques de la ville.

Sauf qu’on pourrait évidemment dire cela d’à peu près toutes les villes. C’est même Google qui le dit : Paris est une ville de contrastes. Delhi aussi. Londres pas moins. En cherchant bien je suis sûr qu’on pourrait dire que Vesoul est constrastée. Et même Épinal… Pour qu’un tel topos ait un sens, il faudrait donc déjà trouver des villes sans contrastes. Vierzon peut-être ? Ou Montluçon à la limite ?

Laissons donc tomber les contrastes, et disons plutôt que Bangkok est une ville de failles spatio-temporelles, tout simplement.

Et plutôt qu’une description clinique et distanciée (qui viendra en son temps, cela va sans dire), quoi de mieux qu’un petit conte de rentrée pour illustrer le propos ?

Une couturière de rue à Bangkok

Une couturière de rue à Bangkok

Imaginons un jeune cadre dynamique au costume anthracite impeccablement coupé et à la coupe de cheveux jouant savamment sur le mélange du mêlé et du décoiffé : il a quitté Tokyo le matin même après une nuit trop courte et mouvementée, ce soir au crépuscule il s’envolera pour Londres et compte bien dormir comme un nourrisson sur les couchettes privatives que la compagnie aérienne d’un pays du Golfe offre à ses estimables clients ; il n’a pas le temps de subir les embouteillages de la rue, il a pris le sky train et sort du wagon réfrigéré à la station Phrom Phong pour aller à une réunion au 36e étage de l’Emporium Tower ; il est beau, frais et fier. On est en janvier 2015, l’avenir est devant lui. Il prend à gauche, à droite, il frôle les corps de jeunes Thaïs alertes et de jolies touristes latinos, il a déjà fait le trajet plusieurs fois, il connaît son affaire : grâce au sky bridge, il va pouvoir passer directement de l’atmosphère climatisée du métro aérien à celle des immeubles de bureau gigantesques qui le bordent, sans coup férir.

Mais soudain – est-ce parce qu’il était trop occupé à comparer les cours respectifs du bath et du franc suisse sur son smartphone ? – il s’aperçoit, mais trop tard, qu’il a mis le pied sur un escalier roulant, qui descend. Aux enfers.

Aussitôt, c’est l’odeur qui le prend à la gorge. Brochettes de calamar et boulettes de porc épicé, nuages d’essence plombée qui flottent sur l’avenue Sukhumvit, les 35° de ce début d’après-midi n’arrangent rien. Il évite d’abord de justesse le vendeur de loterie qui propose sur un immense panneau de bois placé devant lui (et devant la sortie de l’escalator par la même occasion) un vaste choix de billets que les fans de numérologie vont choisir un à un ; puis c’est un aveugle chantant qui manque de lui écraser les souliers avec sa canne blanche frappée en rythme sur le bitume ; celui-ci réussit d’ailleurs pour de bon à lui arracher les oreilles avec sa chanson populaire chantée d’une voix de crécelle (la cécité n’empêche pas de chanter faux). Notre jeune cadre se retrouve sur le trottoir, où ce qui en tient lieu.

À gauche, le vendeur de street food (c’est plus chic dit en anglais que son équivalent « bouffe de rue »), avec sa charrette ambulante et odorante. Il y a intérêt à ne pas passer trop près sous peine de tacher l’Armani, l’huile grésille dans la poêle, les charbons sont ardents. Sur la droite arrive soudain un moto-taxi qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour éviter la rue encombrée qu’une petite virée sur le trottoir au volant de sa mobylette ; il oscille dangereusement, encombré de ses trois passagers (une mère et ses deux enfants) et de leurs emplettes qui prennent la forme de huit sacs en plastiques pleins à craquer, quatre d’un côté et autant de l’autre. Evidemment, pour éviter la peste, il faut parfois savoir se presser contre le choléra : une belle tache de friture orne bientôt la chemise pure lin de notre héros.

A peine le moto-taxi passé, il faut se pencher pour éviter l’obstacle suivant : au-dessus du trottoir pendent quelques bons gros fils, dont certains sont dénudés. L’ensemble est probablement le résidu d’une opération de maintenance expresse sur la guirlande principale, qui regroupe à quatre mètres du sol une bonne cinquantaine de fils en tous genres.  Dans le doute, notre jeune héros s’incline pour éviter l’électrocution, et ne prête pas attention à la bouche grande ouverte de l’égout qui apparaît soudain devant lui, prêt à l’avaler. Heureusement, émerge du trou une tête. Puis un corps, qui se hisse à la surface, nu, à l’exception d’une culotte de coton bleu et d’une paire de gants en plastique crème, pour autant que la couche de merde qui enveloppe l’ensemble permette d’en apprécier véritablement la couleur : c’est l’égoutier qui remonte à la surface et qui sauve par là même la vie et ce qui reste du costume de notre jeune ami.

Bientôt néanmoins notre héros doit se rendre à l’évidence, il est perdu. Nulle part à l’horizon d’escalier roulant qui remonterait. Il se met à pleurer, doucement et pense que celui qui est tombé à terre une fois ne remontera jamais tout à fait dans le Royaume du très-haut.

Mais bientôt, il sent une présence à ses côtés : c’est un jeune moinillon, tout de jaune vêtu, la tête rasée de près, les pieds nus et noirs mais l’haleine fraîche et légère. Voyant l’oeil hagard du jeune cadre, l’homme en jaune lui propose de l’accompagner pour faire quelques offrandes. Ils se dirigent vers un petit temple orné de figurines d’animaux, zèbres, coqs et girafes, où ils déposent deux pommes que l’on aurait pu croire véreuses mais qui ne le sont pas, trois bonnes bananes vertes et un petit verre de plastique ébréché rempli de coca-cola tiède, ainsi que trois bâtons d’encens qu’ils allument alors que de jeunes filles en fleur passant à leurs côté s’arrêtent quelques secondes, le temps de se recoiffer puis de prononcer à voix basse une formule magique en l’honneur des esprits du lieu.

Le moinillon prend ensuite notre homme par la main, et le mène derrière un étal improbable offrant au promeneur un vaste assortiment de godemichés en céramique importés du Yunnan et de vilains souvenirs en osier tressés par un vieillard arthritique accroupi sur le trottoir. Devant eux se dresse un échafaudage de bambou. Le moine lève l’index et montre la lune.

Le jeune cadre, qui a séché ses pleurs peut enfin, en se hissant parmi les peintres en tongs, rejoindre l’étage supérieur. Le moine, resté en-bas, lève alors la tête et murmure : « Va vers ton karma, jeune homme, et si on te le demande, dis-que c’est Sataporn Pongpipatwattana qui t’a montré la voie. Au temple, on me surnomme aussi Jacob ».

Un nouveau timbre thaïlandais

Pour célébrer les 87 ans de S.M. le Roi Bhumibol, le 5 décembre dernier, les Postes thaïlandaises ont édité un nouveau timbre de 5 baths.

Tiré à 900 000 exemplaires, ce timbre commémoratif représente l’un des 4000 projets royaux : situé dans la région de Petchaburi, à l’ouest de Bangkok,  le projet de Chang Hua Mun vise à la production d’énergie électrique par le biais de panneaux solaires et d’éoliennes, et consiste également en l’élevage de poulets et de vaches laitières et en la mise en place de cultures de rente (du riz essentiellement), permettant aux fermiers locaux de subvenir sur le long terme aux besoins de leurs familles.

Timbre

On peut tout de même déplorer que les designers et graphistes des Postes thaïlandaises aient oublié de faire figurer les poulets et les panneaux solaires sur ce timbre commémoratif.

Les centres commerciaux

En bon héritier de la Vieille Europe, on hésiterait d’abord un peu.

La ville, ne serait-ce pas d’abord la rue, la balade à l’air libre, le nez en l’air, et quand on serait fatigué on s’assiérait à une terrasse de café, de laquelle on regarderait le monde virevolter, les lumières changer, la nuit se faire ? Et celui qui voudrait concilier mouvement et immobilité s’installerait confortablement dans un autobus et regarderait défiler les quartiers, du plus riche au plus pauvre, les gens monter et descendre, et vice-versa. Pour les villes ayant la chance de posséder un fleuve, voire deux, et pourquoi pas un bord de mer, ou à défaut une rive de lac, on pourrait imaginer de longues promenades le long de l’eau, avec les embruns, l’écume et la vapeur.

Mais comme on l’aura compris, rien ne se passe comme on l’avait imaginé à Bangkok.

Central Embassy

On ferait bien au début quelques tentatives de promenade, pedibus. Mais on abandonnerait bien vite la grande majorité des rues, qui n’offrent en général pas de trottoir, ou dont l’atmosphère est rendue irrespirable par les flots automobiles ininterrompus.

On penserait trouver refuge dans certains quartiers encore largement piétons, mais en se rendant vite compte – une fois la première impression exotique passée – que leur cadre typique est plus propice à la fièvre des affaires qu’à la déambulation poétique.

On laisserait passer les grands bus rouges non climatisés englués dans les rues congestionnées. Les taxis jaunes, verts ou roses sembleraient faire l’affaire, mais il n’y monte pas grand monde et on s’y ennuie vite.

Quelques tentatives de promenade au bord de l’eau pourraient surprendre. On serait par exemple charmé par les belles perspectives sur la Chao Praya en se promenant devant l’église portugaise de Santa Cruz. Mais le chemin s’arrêterait bien vite. Pour jouir du fleuve, de sa lumière, de sa grandeur, il faudrait monter sur un bateau : pas moyen de s’arrêter, de respirer un peu, de se poser sur un banc en regardant les mouettes et les péniches. Le mouvement, toujours le mouvement !

On entrerait dans des dizaines de petits bars, jolis, en général récents et du meilleur goût international, décoration impeccable, café irréprochable, leur atmosphère un peu froide balancée par le son du jazz cuivré et le bois chaud du mobilier scandinave. Mais ces cafés sont en général un moyen d’échapper à la ville, à sa touffeur, ses odeurs et ses bruits : situés dans de petites rues, dans des arrière-cours ombragées, ou en haut des immeubles, à bonne distance des voitures, des vendeurs de rue et de la foule, ils sont finalement aussi un peu en dehors de la vie. On y passerait un bon moment, mais ce ne serait pas un bon point d’observation, rien en tous cas du genre du Tabac Saint-Sulpice de Perec.

Central Embassy

Peu à peu, on trouverait, par tâtonnements, quelques moyens originaux d’entrer en contact avec cette ville. Et l’on se rendrait compte à ce moment-là que ces moyens de la connaître ont tous en commun le fait de s’en détacher, par une prise de hauteur. Pas si étonnant dans cette ville absolument plate où l’on se surprend parfois à rêver d’une montagne au loin, d’une simple colline, d’une rue en pente, même légère.

Le sky walk, passerelle piétonne perchée à cinq ou six mètres de hauteur au-dessus du grand boulevard de Sukhumvit et qui semble préfigurer le trottoir de demain : résolument séparé d’une rue abandonnée définitivement aux engins à moteur, suspendu dans les airs. On n’attend plus que le tapis roulant pour se croire définitivement en l’an 2000.

Le métro aérien, encore appelé sky train, dont l’atmosphère climatisée et fraîche est si agréable, et qui offre une vision sur les toits de Bangkok, ville encore largement horizontale, aux nombreuses maisons et aux arbres innombrables, tous absolument invisibles de la rue, cachés derrière de hautes murailles, mais qui se dévoilent aux passagers qui les surplombent.

Et enfin, moment inégalable, le ride sur l’expressway, l’autoroute suspendue, bien souvent fluide alors que les rues à la surface sont un galimatias indéchiffrable et puant de bagnoles, de tuks-tuks et de charrettes tirées à bras. Il faut prendre l’expressway un dimanche, en fin d’après-midi, alors que les nuages noirs s’amoncellent, que l’orage gronde, moment poétique s’il en est, instant où la ville enfin se dévoile. La chaussée trace sa voie dans la skyline de béton et de verre, les gratte-ciel de Sukhumvit et de Sathorn rayonnent et sont vivants : Bangkok est majestueuse.

Pour jouir de la ville à hauteur d’homme, finalement, après avoir hésité longuement, on se résoudrait à entrer dans les centres commerciaux. Mais il faudrait d’abord laisser derrière soi les images toute faites, les présupposés, les contre-indications. D’abord, on n’appellerait plus ces endroits des centres commerciaux, mais des malls, à l’anglo-saxonne. Et il faudrait y entrer en se disant qu’on visite un lieu cousin du Marché des Enfants Rouges dans le 3ème arrondissement à Paris, ou de la Galerie Victor-Emmanuel II à Milan. Un lieu cousin mais de notre siècle, et qui plus est dans cette Asie dynamique et consommatrice qui aime la démesure.

Central Embassy

On entrerait alors dans le dernier-né de ces temples : le Central Embassy. En plein centre ville, à deux pas de l’Ambassade britannique, dont il occupe les anciens jardins. A peine ouvert il est, à n’en pas douter, le plus beau et le plus luxueux de tous les malls de Bangkok. Les tuiles d’aluminium de sa façade ne sont pas encore toutes posées mais déjà il vit et respire.

On apprécie dès l’entrée le climat tempéré, celui que les hasards du climat et de la géographie ont injustement distribué à la surface de la Terre. Pourquoi devrait-on souffrir en permanence de cette chaleur du diable, de cette humidité qui colle à la peau ? Pourquoi n’aurait pas le droit, ici aussi, de profiter de ces 20 degrés qui sont si adaptés à nos corps et nos esprits ?

Ôh, et puis, ces longues allées en noir et blanc, ces perspectives étranges. Les escaliers mécaniques montent au ciel, inondés de la lumière du jour diffractée par le verre. Les angles sont arrondis, comme dans les stations martiennes que l’on imaginait au début de ce que l’on appelait alors la conquête spatiale. Les tapis moelleux transforment le bruit en murmure, comme une forêt. Il n’y a pas de musique enregistrée, les gens ont l’air heureux, ils déambulent. La foule est clairsemée, la densité idéale. Les restaurants, boutiques, librairies et cinémas sont de bonne qualité. On s’y promène doucement, au calme, on peut s’y arrêter, boire un verre et regarder les gens en épuisant le lieu.

Central Embassy

Il faut procéder à un renversement complet de perspective. Dans cette ville chaotique, chaude, mal conçue, en croissance si rapide que toute planification est vouée à l’échec, la rue est un enfer, c’est entendu. Pourquoi ne pas voir ces lieux artificiels, beaux et apaisants comme des lieux finalement plus humains que ceux qui sont à l’air libre ? Bien sûr, ces lieux sont des lieux du monde d’après, mais après tout, le reste ne l’est-il pas aussi ?