Le Royaume de l’à peu près

L’un des plaisirs de la vie à Bangkok, c’est l’amusement quasi-quotidien généré par « l’à peu près » permanent qui caractérise assez bien le plongeon de la culture locale dans la modernité.

Pour commencer, c’est l’orthographe volontiers hasardeuse que prennent les mots étrangers. Les panonceaux faits à la main sont une source inépuisable. Grâce à eux, on comprend mieux la prononciation parfois étrange des mots anglais par l’autochtone.

Custemer

Les noms propres ne sont pas épargnés. Andy Whorol et Lfred Hitchcock se retrouvent dans une liste un peu étonnante sur un dos, ma foi, pas tellement déplaisant.

Whorol

La syntaxe ne s’en tire pas à très bon compte non plus. Là aussi, on peut imaginer retrouver la structure de la phrase originelle dans le décalque souvent maladroit.

Not Take
La langue de Shakespeare est certes la plus malmenée, mais le chic français, surreprésenté en matière de boulangerie et de luxe, en prend aussi pour son grade, parfois dans les grandes largeurs.

Boulangerie Chaude

Quant aux Italiens, ils n’ont qu’à bien se tenir. Enfin, là, on est plutôt dans une tentative de syncrétisme culturel assumé et quasi génial.

Johnny

Au-delà des mots et de leur orthographe, c’est tout un art de la sémiologie de l’à peu près.

Quand on n’a plus de drapeau italien pour indiquer les vins originaires de la péninsule, on va chercher le drapeau iranien, on l’incline d’un quart de tour, et le tour est joué ! Après tout, les couleurs sont identiques, quel pisse-vinaigre ira remarquer la présence de l’emblème de la révolution islamique. Cocasse tout de même pour un pays où l’alcool est en principe banni…

Drapeau

Dans le genre sémiotique, il y aurait aussi beaucoup à dire sur la place de l’homme occidental, le « farang », dans la psyché asiatique en général, et en Thaïlande en particulier.

C’est souvent étonnant dans la publicité. La compagnie aérienne chinoise Spring Airlines fait ainsi apparaître deux jeunes hommes occidentaux en commandant de bord et second, alors que les hôtesses et stewards sont asiatiques.

Spring

Mais là où c’est vraiment marrant, c’est lorsque dans la vitrine d’un photographe de Sukhumvit, au milieu des portraits de Thaïs, on trouve celui d’un improbable binoclard qui est une espèce de synthèse entre le style Americana 1973 et la mode vestimentaire Leipzig 1982. Le type a du se faire tirer le portrait dans la boutique il y a quelques années, et sa photographie attire (?) depuis lors le chaland…

Farang

L’à peu près, c’est également, et peut-être plus que tout, le free style des électriciens et poseurs de câbles qui, en tongs bien évidemment, font les marioles à cinq ou six mètres de hauteur. Celui-ci s’est pris un bon coup de jus quelques minutes après la photo et a terminé son opération de maintenance avec un bras dans le plâtre…

Fils

On pourrait consacrer toute une série à la thématique du « mobilier urbain réalisé en dépit du bon sens », mais on restera ici modeste avec cette station de « pun pun bike » – le vélib local – rendue complètement inutilisable par l’éclosion en son centre d’une espèce de corolle florale, qui n’est même pas une installation d’art contemporain sponsorisée par la Mairie de Paris.

Pun Pun

La beauté de l’à peu près local, c’est aussi l’amour immodéré des graphic designers locaux pour Photoshop, amour libéré des tabous moraux qui restreignent trop souvent ailleurs le collage photographique professionnel. C’est ainsi que j’ai eu le bonheur de retrouver notre vieux touriste thaïlandais qui visitait autrefois la Suisse devant ce que j’imagine être maintenant le Fuji Yama, avec un silhouettage du tonnerre.

Rhinish

Pour finir, une mention spéciale aux images pieuses du Roi qui ornent bureaux, maisons et boutiques. Elles sont souvent les mêmes et on n’y prête en général plus guère attention – d’un point de vue esthétique s’entend. Mais l’on a parfois des surprises, comme ici, où l’artiste a su allier avec grâce et talent l’amour pour le saxophone du monarque et ceux qui sont probablement ses animaux préférés.

Saxophone

Pac-man à Bangkok

Avant la suite de nos aventures linguistiques, un petit intermède « jeu vidéo » aujourd’hui (une fois n’est pas coutume), mais toujours dans le but (louable) de découvrir et faire découvrir Bangkok, qui plus est au milieu de fantômes (belote et rebelote).

Google offre depuis peu, et pour une période indéterminée, la possibilité de jouer à Pac-man, le jeu d’arcade classique des années 80. Jusque là, rien de terriblement intéressant. Oui, sauf qu’il est possible de choisir son terrain de jeu parmi une infinité : il suffit d’aller à n’importe quel endroit de la planète sur Google Maps, puis de cliquer sur l’icône Pac-man en bas à gauche de l’écran. Le design prend alors un petit coup de vieux et les rues se transforment en couloirs à fantômes et à réservoirs à friandises. Il y a même l’horrible son d’époque et les bruitages dodécacophoniques. Le but du jeu est de récolter tous les points sans se faire bouffer par un fantôme. Tout contact avec l’un de ces esprits maléfiques et très néfaste à la santé, à moins d’avoir auparavant avalé un gros point clignotant qui colore les fantômes en bleu et les rend comestibles.

Je laisse ceux qui ont eu dix ans dans les années 80 aller voir illico et passer quelques minutes à user les quatre flèches de leur clavier en pensant au bon vieux temps. N’oubliez pas de mettre le son ! Pour les autres, et pour les vieux trentenaires et jeunes quadragénaires revenus, voici la suite.

L’algorithme qui transforme une carte de Google Maps en terrain de jeu Pac-man est plutôt malin. Les rues deviennent des couloirs, les ponts idem, on peut faire le tour des places, voire les traverser lorsqu’un chemin figure sur la carte d’origine. Par contre, lorsque la rue est une impasse, en général, l’algorithme ne la fait pas apparaître côté Pac-man. Il n’aime pas trop non plus les grands axes, qu’il ignore également. Lorsqu’il y a trop peu de rues « utilisables », l’algorithme refuse du coup de travailler : il suffit en général de déplacer un peu la carte d’origine pour faire apparaître quelques intersections de plus et créer le terrain de jeu. A la campagne, ou dans des habitats peu denses cela peut s’avérer néanmoins compliqué, même si certains sentiers se transforment en couloirs à fantômes.

Evidemment, dans un terrain de jeu où figurent très peu de rues, il peut être très difficile d’échapper aux fantômes. D’un autre côté, on peut plus aisément se cacher dans des maillages plus fins, mais il est alors bien plus difficile de récolter tous les points.

Il est tentant de créer quelques terrains de jeu dans les différentes villes que l’on a habitées. Et l’on se rend compte très vite que les impressions ressenties au sol dans le monde réel se vérifient bien quantitativement. L’algorithme ne travaille qu’à une échelle constante et découpe un rectangle de 300 mètres sur 500 environ, ce qui permet les comparaisons.

 Prenez Lyon par exemple, dans le quartier Saint-Vincent – Place des Terreaux, au bord de la Saône. Les pâtés de maisons sont minuscules, il y a des ruelles partout, le maillage est extrêmement dense. Le petit parc du Jardin des plantes où se trouve l’Amphithéâtre des Trois-Gaules est rempli de sentiers qui s’entrecroisent. Et encore l’algorithme ne transforme-t-il pas en couloirs les escaliers ni les traboules (qui permirent à maints résistants d’échapper à la Gestapo durant la Seconde Guerre)…  Lyon Pac-man, c’est donc un paradis pour échapper aux fantômes, mais un enfer pour réussir à gober tous les points.

Pac-man aux alentours de la place des Terreaux, à Lyon

Pac-man aux alentours de la place des Terreaux, à Lyon

A Moscou, la situation est un peu différente. Il y a le koltso, en jaune en haut du terrain de jeu : c’est une deux fois quatre voies qui fait le tour du centre-ville et qui est trop imposante pour être transformée en couloir à fantômes. Quelques petits pâtés de maisons dessinent au centre du terrain un maillage assez dense. Par contre, de large portions sont presque vides de rues passantes : en voiture c’est comme dans Pac-man, on avait souvent affaire à des allées privées, à de drôles de raccourcis interdits mais tolérés (je me souviens d’un « itinéraire bis » en particulier où il fallait faire 30 mètres en marche arrière en raison d’un sens unique, mais qui permettait d’éviter un bon quart d’heure de bouchons). L’algorithme ne connaît pas la tolérance russe, et laisse ces passages – qui n’en sont pas – de côté, si bien qu’échapper aux fantômes peut s’avérer aussi difficile qu’échapper aux GAI (le joli nom de la police routière russe).

Pac-man à Moscou, sur le boulevard fleuri.

Pac-man à Moscou, sur le boulevard fleuri.

Par nostalgie des sapins et des petits ruisseaux d’eau claire, je suis allé voir dans les Vosges de mon enfance. Nuls pâtés de maisons dans la vallée où j’ai passé dix-huit ans, mais la rue du Hohneck, son épine dorsale, ainsi que la route des Planches, en bas à droite, dessinent des couloirs assez longilignes et pratiques pour la chasse aux points clignotants, de même que le chemin des Bastelles, non goudronné mais régulièrement gravillonné ou que le sentier du Lac des Corbeaux, qui n’est pourtant guère plus qu’un chemin de rocaille. Il peut néanmoins être compliqué d’échapper aux quatre fantômes gourmands quand ils descendent la Moselotte : on n’échappe que rarement à son destin.

Pas-man dans les Vosges, sur les sentiers de La Bresse

Pas-man dans les Vosges, sur les sentiers de La Bresse

Bien évidemment, je n’ai pu m’empêcher de terminer avec Bangkok, la capitale des latrines tropicales, comme dirait mon ami Guillaume, qui a bien pratiqué l’Asie dans sa jeunesse mais a su avoir assez de flair pour s’installer en Suisse et épouser une zurichoise avant ses quarante ans.

Je crois en avoir déjà parlé ici même, mais l’un des problèmes principaux de Bangkok, qui est l’un des facteurs majeurs expliquant la circulation chaotique qui caractérise la capitale siamoise, c’est son maillage routier fait en dépit du bon sens. On peut comprendre que les parties anciennes à l’ouest de la ville, vers le fleuve, où les rues ont souvent été construites par dessus les canaux, soient peu adaptées à la circulation. Mais dans les zones récentes, qui ont souvent cinquante ans d’âge tout au plus, il y avait essentiellement des rizières, et d’éventuels « city planners » auraient pu tracer une grille harmonieuse et efficace. Mais que nenni ! Le principe retenu a été celui de l’arête de poisson : de grands axes en épines dorsales, puis partant de ces axes des rues de taille moyennes et greffées sur ces dernières de petites rues biscornues et étroites, se terminant le plus souvent en impasses.

L’algorithme Pac-man le montre de façon assez frappante : d’une part il est assez difficile de trouver une zone où l’on puisse réussir à créer un terrain de jeu, en raison de la trop faible densité du maillage à cette échelle (ce qui d’habitude arrive uniquement dans les zones semi-rurales ou de campagne), et lorsque l’algorithme réussit tout de même à créer un terrain, on voit qu’un grand nombre de rues sont laissées de côté car étant des impasses ou ne communiquant pas au sein du rectangle sélectionné avec d’autres rues existantes.

A titre d’exemple, j’ai pris la zone qui couvre notre rue (en haut de l’écran, la maison est exactement où se trouve le petit Pac-man jaune), le Soi Sukhumvit 71 (grand axe vertical à l’extrême droite de l’écran, qui est également appelé Soi Pridi Banomyong, ou Pridi de son petit nom), et les rues Ekkamai 10 et Ekkamai 12 (parallèles et horizontales, en bas de l’écran). L’école d’Esther est située sur Ekkamai 10, tout en bas à gauche de l’écran. A vol d’oiseau, elle est à 300 mètres de la maison environ, mais en raison de l’absence de rues traversantes, il est nécessaire de faire plus de 3 km pour y accéder, le tout en empruntant des rues embouteillées et dangereuses, si bien qu’il est nécessaire de la conduire et de la rechercher en voiture, comble de l’absurde, écologiquement et financièrement.

Pac-man à Bangkok, entre Ekkamai et Pridi

Pac-man à Bangkok, entre Ekkamai et Pridi

L’algorithme Pac-man est d’ailleurs trop optimiste, puisqu’il laisse croire à un passage en haut à droite de l’écran entre notre rue et la suivante, alors que ce raccourci a été privatisé par une école (circonstance aggravante : une école adventiste) et que nos multiples demandes pour avoir le droit de l’emprunter à vélo (demandes faites d’abord en personne, puis via téléphone, email, lettre et fax sur papier entête) n’ont finalement abouti à rien d’autre qu’à un silence certes chrétien, mais néanmoins pesant et probablement définitif.

Sachant donc qu’un fantôme adventiste et grisâtre squatte de façon permanente ce couloir pourtant sympathique, il faut se résoudre à aller jusqu’au boulevard, prendre un bout de trottoir en slalomant entre les vendeurs de soupe, les cabines téléphoniques implantées pile au milieu du chemin, et les mototaxis qui font une partie de dames accroupis sur le côté, puis revenir vers le fantôme rose dans une rue qu’affectionne particulièrement une bande de chiens sauvages régulièrement affamés, braver le passage où sévit un fantôme à l’esprit frappeur, et terminer par un kilomètre de sens unique (entre 6h et 9h) mais que d’éventuels fantômes invisibles n’hésitent pas à prendre à contre-sens s’ils sont en retard sur leur programme spirituel.

Et je vous fais cadeau de l’itinéraire bis de l’autre côté, qui ne figure pas sur la carte, car c’est le boulevard Ekkamai, et le boulevard Ekkamai, à vélo, c’est entre dix et quinze minutes d’espérance de vie (sans parler des poumons si d’aventure vous arrivez entier).

 Voilà, comme quoi, les bêtises de Google pour ados attardés, ça permet également de redécouvrir ses villes de prédilection et ça confirme qu’en matière de jeux d’arcades comme dans la vie réelle, les fantômes, c’est du sérieux.

 

PS. De nombreux journalistes ont visiblement consacré du temps et de l’énergie à ce jeu de Pac-man débarqué sur Google Maps. A lire par exemple une comparaison des terrains de jeu offerts par quelques villes européennes dans le Guardian…

Un petit conte de janvier

Nos vacances de Noël ne nous ont certes pas offert le mordant de la neige, mais elles ont pu nous faire goûter, au sommet des Cameron Highlands, à la relative fraîcheur des montagnes de Malaisie, noyées dans une demi-brume écossaise et dont les champs de thé étaient trempés par une mousson particulièrement vigoureuse. Water, water, everywhere ; nor any drop to drink! 

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Notre voyage du nord au sud de la péninsule malaise, de Penang à Singapour, via Kuala Lumpur et Malacca, nous a permis de voir un peu autre chose que notre Siam habituel, après près de cinq mois de stationnement ininterrompu des troupes à Bangkok.

Au retour de cette équipée malaise, après avoir vu Georgetown et sa vieille ville classée à l’UNESCO, Kuala Lumpur, ses collines, ses  jardins, ses larges places anglaises, puis Singapour au bitume ébène brillant sous l’orage dans l’ombre de gratte-ciel splendides, c’est le caractère radicalement étrange et composite de Bangkok qui surprend, à nouveau.

Singapour, le 27 décembre 2014

Singapour, le 27 décembre 2014

On dit dans les guides que Bangkok est surnommée la « Ville des anges ». En réalité, c’est plutôt le contraire, Bangkok n’étant qu’un surnom destiné aux étrangers à la langue fourchue qui ne sauraient prononcer correctement son nom véritable. Pour les Thaïlandais, elle est et reste Krung Thep, la « ville des anges », littéralement.

En toute rigueur, son nom complet est bien plus long que cela. En thaï, où les mots sont habituellement collés les uns aux autres au sein d’une phrase, on est quand même obligé de ménager des espaces pour que l’oeil puisse y comprendre quelque chose. C’est, dit-on, le nom de lieu le plus long du monde :

กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์

En français, cela donne (version Wikipedia) : « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l’énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn »

Mais s’il fallait donner un nouveau nom à Bangkok, tout en gardant le côté longuet et un peu ronflant, je choisirais plutôt quelque chose du genre : « Ville horizontale des hautes verticalités, immense ville, indiquant la voie rapide vers la patience et l’immortalité, ville de nonchalance syncopée, mégalopole indolente et électrique, règne de la sédimentation, ville de bric et de broc et construite par le plus grand des hasard ».  C’est à peu près aussi indigeste, mais ça me semble quand même nettement plus proche de la réalité. Resterait à le traduire en thaï.

Bangkok - Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

Bangkok – Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

J’avais dans l’idée pour ce billet de motiver un peu ce nouveau nom que je propose aujourd’hui de donner à Bangkok. Et on oserait presque entamer la démonstration par un truc du genre : « Bangkok est une ville de contrastes ».  Je n’ai pas vérifié, mais j’imagine que cette phrase apparaît à coup sûr dans la plupart des guides touristiques de la ville.

Sauf qu’on pourrait évidemment dire cela d’à peu près toutes les villes. C’est même Google qui le dit : Paris est une ville de contrastes. Delhi aussi. Londres pas moins. En cherchant bien je suis sûr qu’on pourrait dire que Vesoul est constrastée. Et même Épinal… Pour qu’un tel topos ait un sens, il faudrait donc déjà trouver des villes sans contrastes. Vierzon peut-être ? Ou Montluçon à la limite ?

Laissons donc tomber les contrastes, et disons plutôt que Bangkok est une ville de failles spatio-temporelles, tout simplement.

Et plutôt qu’une description clinique et distanciée (qui viendra en son temps, cela va sans dire), quoi de mieux qu’un petit conte de rentrée pour illustrer le propos ?

Une couturière de rue à Bangkok

Une couturière de rue à Bangkok

Imaginons un jeune cadre dynamique au costume anthracite impeccablement coupé et à la coupe de cheveux jouant savamment sur le mélange du mêlé et du décoiffé : il a quitté Tokyo le matin même après une nuit trop courte et mouvementée, ce soir au crépuscule il s’envolera pour Londres et compte bien dormir comme un nourrisson sur les couchettes privatives que la compagnie aérienne d’un pays du Golfe offre à ses estimables clients ; il n’a pas le temps de subir les embouteillages de la rue, il a pris le sky train et sort du wagon réfrigéré à la station Phrom Phong pour aller à une réunion au 36e étage de l’Emporium Tower ; il est beau, frais et fier. On est en janvier 2015, l’avenir est devant lui. Il prend à gauche, à droite, il frôle les corps de jeunes Thaïs alertes et de jolies touristes latinos, il a déjà fait le trajet plusieurs fois, il connaît son affaire : grâce au sky bridge, il va pouvoir passer directement de l’atmosphère climatisée du métro aérien à celle des immeubles de bureau gigantesques qui le bordent, sans coup férir.

Mais soudain – est-ce parce qu’il était trop occupé à comparer les cours respectifs du bath et du franc suisse sur son smartphone ? – il s’aperçoit, mais trop tard, qu’il a mis le pied sur un escalier roulant, qui descend. Aux enfers.

Aussitôt, c’est l’odeur qui le prend à la gorge. Brochettes de calamar et boulettes de porc épicé, nuages d’essence plombée qui flottent sur l’avenue Sukhumvit, les 35° de ce début d’après-midi n’arrangent rien. Il évite d’abord de justesse le vendeur de loterie qui propose sur un immense panneau de bois placé devant lui (et devant la sortie de l’escalator par la même occasion) un vaste choix de billets que les fans de numérologie vont choisir un à un ; puis c’est un aveugle chantant qui manque de lui écraser les souliers avec sa canne blanche frappée en rythme sur le bitume ; celui-ci réussit d’ailleurs pour de bon à lui arracher les oreilles avec sa chanson populaire chantée d’une voix de crécelle (la cécité n’empêche pas de chanter faux). Notre jeune cadre se retrouve sur le trottoir, où ce qui en tient lieu.

À gauche, le vendeur de street food (c’est plus chic dit en anglais que son équivalent « bouffe de rue »), avec sa charrette ambulante et odorante. Il y a intérêt à ne pas passer trop près sous peine de tacher l’Armani, l’huile grésille dans la poêle, les charbons sont ardents. Sur la droite arrive soudain un moto-taxi qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour éviter la rue encombrée qu’une petite virée sur le trottoir au volant de sa mobylette ; il oscille dangereusement, encombré de ses trois passagers (une mère et ses deux enfants) et de leurs emplettes qui prennent la forme de huit sacs en plastiques pleins à craquer, quatre d’un côté et autant de l’autre. Evidemment, pour éviter la peste, il faut parfois savoir se presser contre le choléra : une belle tache de friture orne bientôt la chemise pure lin de notre héros.

A peine le moto-taxi passé, il faut se pencher pour éviter l’obstacle suivant : au-dessus du trottoir pendent quelques bons gros fils, dont certains sont dénudés. L’ensemble est probablement le résidu d’une opération de maintenance expresse sur la guirlande principale, qui regroupe à quatre mètres du sol une bonne cinquantaine de fils en tous genres.  Dans le doute, notre jeune héros s’incline pour éviter l’électrocution, et ne prête pas attention à la bouche grande ouverte de l’égout qui apparaît soudain devant lui, prêt à l’avaler. Heureusement, émerge du trou une tête. Puis un corps, qui se hisse à la surface, nu, à l’exception d’une culotte de coton bleu et d’une paire de gants en plastique crème, pour autant que la couche de merde qui enveloppe l’ensemble permette d’en apprécier véritablement la couleur : c’est l’égoutier qui remonte à la surface et qui sauve par là même la vie et ce qui reste du costume de notre jeune ami.

Bientôt néanmoins notre héros doit se rendre à l’évidence, il est perdu. Nulle part à l’horizon d’escalier roulant qui remonterait. Il se met à pleurer, doucement et pense que celui qui est tombé à terre une fois ne remontera jamais tout à fait dans le Royaume du très-haut.

Mais bientôt, il sent une présence à ses côtés : c’est un jeune moinillon, tout de jaune vêtu, la tête rasée de près, les pieds nus et noirs mais l’haleine fraîche et légère. Voyant l’oeil hagard du jeune cadre, l’homme en jaune lui propose de l’accompagner pour faire quelques offrandes. Ils se dirigent vers un petit temple orné de figurines d’animaux, zèbres, coqs et girafes, où ils déposent deux pommes que l’on aurait pu croire véreuses mais qui ne le sont pas, trois bonnes bananes vertes et un petit verre de plastique ébréché rempli de coca-cola tiède, ainsi que trois bâtons d’encens qu’ils allument alors que de jeunes filles en fleur passant à leurs côté s’arrêtent quelques secondes, le temps de se recoiffer puis de prononcer à voix basse une formule magique en l’honneur des esprits du lieu.

Le moinillon prend ensuite notre homme par la main, et le mène derrière un étal improbable offrant au promeneur un vaste assortiment de godemichés en céramique importés du Yunnan et de vilains souvenirs en osier tressés par un vieillard arthritique accroupi sur le trottoir. Devant eux se dresse un échafaudage de bambou. Le moine lève l’index et montre la lune.

Le jeune cadre, qui a séché ses pleurs peut enfin, en se hissant parmi les peintres en tongs, rejoindre l’étage supérieur. Le moine, resté en-bas, lève alors la tête et murmure : « Va vers ton karma, jeune homme, et si on te le demande, dis-que c’est Sataporn Pongpipatwattana qui t’a montré la voie. Au temple, on me surnomme aussi Jacob ».

Une après-midi au parc des crocodiles. « Bonjour tristesse »…

Comme le disent tous les guides de préparation à l’expatriation, la clé d’une expérience réussie à l’étranger consiste à ne pas juger sa patrie d’adoption à l’aune des critères de sa culture d’origine.

En d’autres termes, pour conserver sa santé mentale, préalable nécessaire à un hypothétique bonheur, mieux vaut oublier ses propres références lorsqu’on vit dans un pays géographiquement, historiquement, économiquement, spirituellement et culturellement lointain.

Celui qui ne regarderait pas les choses autour de lui avec le regard perpétuellement enchanté du nouveau-né babillant, qui n’oublierait pas d’où il vient avant d’embrasser avec une extrême bienveillance son pays d’adoption, qui ne refoulerait pas hors de sa mémoire les quelques échelles de valeur qui lui ont été transmises tant bien que mal dans sa précédente existence, alors celui-là devrait se résigner à être perpétuellement malheureux, insatisfait, déprimé, et ne serait bientôt qu’un fardeau pénible et ronchonnant pour ses proches.

Bien.

Je vais donc maintenant raconter ici l’histoire de notre visite au parc des crocodiles de Samut Prakan. Cette visite a eu lieu le dimanche 24 août 2014, après l’excursion au bord de la mer qui a fait l’objet du billet précédent.

Le parc des crocodiles de Samut Prakan, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Bangkok, s’appelle en anglais le Samutprakarn Crocodile Farm & Zoo.

Au passage – petit aparté pour les plus passionnés de nos lecteurs  – vous remarquerez ici les petites difficultés liées à la translitération de la langue thaïlandaise. Sur Google Maps ou sur Wikipédia vous verrez la mention Samut Prakan, en deux mots, et sans « r ». Comment diable tout d’abord deux mots pourraient-ils être équivalents à un seul ? La réponse est simple : le thaï ne séparant pas les mots à l’écrit au sein d’une phrase (le titre de ce billet s’écrirait donc en thaï « Uneapresmidiauparcdescrocodiles »), il arrive bien souvent que dans la translitération d’un toponyme il en soit de même. Voilà qui explique que le toponyme originel สมุทรปราการ, formé des deux mots distincts สมุทร et ปราการ, qui sont joints à l’écrit, se transforme en « Samutprakan » dans la translitération « officielle ». Quant à l’apparition du « r », il s’agit plutôt d’une problématique de son : la prononciation en thaï du toponyme peut s’entendre sur le wikipédia allemand. On comprend que le « r » a vocation à rendre, bien qu’imparfaitement, le ton de la dernière syllabe, qui semble un peu traînante à nos oreilles occidentales peu habitués en général aux subtilités musicales des langues tonales : en anglais, le son le plus proche étant rendu par « arn » (un peu comme dans barn), les translitérateurs en chef ont pensé qu’ils serait opportun d’insérer un « r ». En réalité, dans un souci de simplification, et puisqu’il est de toutes façons strictement impossible de rendre avec l’alphabet latin les subtilités phonétiques du thaï (et inversement d’ailleurs, nous y reviendrons ultérieurement !), une translitération à l’économie est le plus souvent préférable, surtout pour un francophone.

Restons donc sur notre translitération d’origine et revenons à notre visite de la « Ferme de crocodiles & Zoo de Samut Prakan ».

Pour un qui aurait malencontreusement oublié de laisser aux vestiaires ses souvenirs et références, le terme de « Ferme aux crocodiles » renvoie peut-être à l’A7, entre Montélimar et Orange. Qui n’a pas remarqué, en descendant la vallée du Rhône, sur le bord de l’autoroute, cet étonnant panneau, qui ferait croire un instant que les Everglades se trouvent en Ardèche ?

Panneau Crocodiles A7

La ferme aux crocodiles de Pierrelatte, à deux pas de la centrale nucléaire, c’est 370 crocodiles, tortues géantes, oiseaux tropicaux et varans, avec un sous-titre fédérateur et bien dans l’air du temps, du moins pour sa deuxième partie : « Apprendre et protéger ».

Dans cette ferme, le visiteur curieux découvrirait et observerait, à son rythme, la faune et la flore : crocodiliens, tortues, oiseaux, arbres, plantes et fleurs tropicales remarquables. Grâce aux panneaux et supports pédagogiques situés au sein du circuit de visite, ainsi qu’en questionnant les « médiateurs » (je cite le site) autour des différents bassins, il approfondirait éventuellement ses connaissances en matière de crocodiliens.

Il pourrait par exemple apprendre à distinguer les trois familles de crocodiliens :  crocodilidés (une dent dépasse quand la gueule est fermée), alligatoridés (aucune dent n’est visible dans la même position) et gavialidés (le museau est fin, cyclindrique, et pour tout dire un peu vilain).

Il apprendrait que le crocodile aime la chaleur, mais préfère – pas fou ! – se rafraîchir dans l’eau ou à l’ombre dès lors qu’il fait plus de 35°C, et ouvre le cas échéant la gueule pour réguler sa température interne ; gueule qui, lorsqu’elle se ferme, peut exercer une pression de 1350 kg par cm².

Notre visiteur verrait également se confirmer son opinion personnelle selon laquelle le crocodile est avant tout à l’aise dans l’eau, se servant de sa puissante queue pour « glisser » et de ses petites pattes ridicules et palmées pour se diriger ou freiner, alors qu’il est nettement moins à l’aise à la surface, atteignant des pointes de 3 km/h dans les grands jours, ce qui le fatigue encore plus rapidement que votre serviteur.

Le visiteur pourrait enfin avoir la chance d’assister au repas des bêtes, même si, pour respecter leur rythme biologique – les crocodiles dans leur milieu naturel ne mangent pas tous les jours – ils ne sont nourris que deux fois par semaine en été et seulement une fois par mois l’hiver.   

Mais revenons maintenant à nos moutons de Samut Prakan.

Imaginons donc un visiteur étranger qui, malgré qu’il en ait, a quelque référence natales en tête, et franchit la porte d’entrée de la Ferme aux crocodiles de son pays d’adoption. Accompagné bien entendu de ses enfants – il faut évidemment noter que, sans enfants, il serait avantageusement occupé en ce dimanche après-midi à boire des verres en bonne compagnie sur une terrasse du Soi Cowboy plutôt que dans un parc animalier au cul du loup – ce père de famille avise les explications pédagogiques affichées à l’entrée du parc animalier et remarque, en gros caractères, que le clou de l’endroit semble être le « Crocodile Wrestling Show ».

Wrestling, au jeux olympiques, c’est la lutte. Le reste du temps, c’est aussi le catch, celui de Roger Couderc, avec les figures mythiques que furent René Ben Chemoul, Albéric d’Ericourt ou le Bourreau de Bethune…

Tiens donc, un spectacle de catch, quelle drôle d’idée pour une ferme aux crocodiles, ne peut s’empêcher de penser notre père de famille : il doit s’agir d’une translitération fautive, voire d’une traduction abusive, réfléchit-il tout haut. Mais il n’a pas tellement le temps de s’appesantir sur ces questions lexicales, car le prochain spectacle commence dans cinq minutes, et il n’a pas tellement l’intention d’attendre celui d’après. Puisqu’il s’agit de l’attraction phare de l’endroit, de la raison d’être du parc, il file, suivi de sa troupaille, vers le show.

Les voilà donc, accompagnés d’une centaine d’autres spectateurs, installés sur des sièges de plastique bleu dominant une arène rectangulaire. Celle-ci est constituée d’un bassin d’eau peu profonde, traversé par un passage à sec. Dans l’eau verte se prélassent, immergés, une douzaine de crocodiles. Il doit faire 35 ou 36° au soleil, comme à peu près tous les jours de l’année en début d’après-midi dans ces contrées : la règle selon laquelle la bête préfère l’immersion à la cuisson se vérifie.

L'arène

Bientôt arrivent deux solides gars du coin, la quarantaine pour l’un, un peu moins pour l’autre. Tous deux ont les pieds nus et portent un petit costume rouge rayé de jaune moulant leur léger embonpoint. Notre visiteur s’attend vaguement à des présentations, un petit speech, quelques explications sur ce qui va suivre…

Mais sans un mot, les types se mettent à l’eau, et la balayent si bien que l’arène n’est bientôt plus qu’éclaboussures, ce qui laisse pourtant les habitants du lieu bien placides. Les deux types s’approchent d’un des crocodiles et ne voilà-t-il pas qu’ils se mettent à lui tirer la queue. Celui-ci s’agite un peu, se débat vaguement, mais il est bientôt sur la terre ferme, sous le soleil, exactement.

Tirage de queue

Bon, évidemment, comme il a un peu chaud, il ouvre bientôt la gueule, découvrant une jolie rangée de crocs. Le plus jeune se tient derrière lui, et continue à lui tenir la queue. L’autre passe devant et, au moyen d’un bâton de bois, se met à lui donner de petits coups sur le museau.

Les crocs

L’animal ne bronche pas. Si on ne l’avait vu sortir de l’eau précédemment, on jurerait qu’il est empaillé.

Après la série de petits coups sur la gueule, ne voilà-t-il pas soudain que l’un des petits hommes rouges glisse ses mains dans la gueule du crocodile !

Les mains

La foule est rieuse, elle applaudit, les billets volent dans les airs, finissent leur course dans l’eau, et sont ramassés aussi secs par les petits hommes rouges, qui en font un petit tas. La tension monte, ce n’est pas fini.

Le clou du spectacle approche ! Le public en redemande : il veut pour son argent…

Le gros rouge se remet à tapoter le crocodile avec son bâton. Puis il s’allonge devant la bête, approche son visage doucement, et pour finir se met la gueule dans sa gueule.

La tête

Après quelques secondes, le crocodile, excédé par ces provocations douteuses, referme sa mâchoire, et le croque, comme le montre justement le film ci-dessous.

https://www.youtube.com/watch?v=I6a8BuUGpHk

Bon, en fait non, la vidéo précédente a bien été tournée à Samut Prakan (évidemment, le visiteur étranger a fait des recherches sur Internet après sa visite…) mais c’était l’an dernier, et  on n’est pas certain que le crocodile en question soit encore dans l’arène. Quant au cascadeur, Pravit Suebmee, 27 ans, dont 8 ans de métier, il a du faire sienne le proverbe originaire de Zambie : « Attends d’avoir traversé la rivière pour dire que le crocodile a une sale gueule ».

Dimanche dernier, le crocodile, placide, ne bougea pas d’un iota, et le public en fut bien marri. Remboursez !

Esther

Bien malin néanmoins celui qui ira rechercher les billets, car le croco les a avalés…

Billets

Pour terminer le spectacle, les médiateurs en rouge vont chercher un jeune arpète dans les loges. Celui-ci montre par le geste aux spectateurs en quoi la Ferme aux crocodiles de Samut Prakan permet à la fois l’apprentissage et la protection : apprendre à tenir un crocodile par les couilles, tout en protégeant les siennes.

Trois

Pour la petite histoire, il faut noter que la Ferme aux crocodiles de Samut Prakan n’est pas la seule en Thaïlande à offrir ce genre de catch crocodilien. Et il n’est pas rare que cela se passe mal. Je déconseille le visionnage du film ci-dessous aux femmes enceintes et aux occidentaux post-modernes, qui forment néanmoins, j’en ai bien peur, l’essentiel de mon lectorat. Je le conseille par contre aux membres du WWF, aux salopards qui se réjouissent quand c’est le taureau qui encorne le torero, ainsi qu’aux experts en chirurgie réparatrice de la main et du bras.

https://www.youtube.com/watch?v=6ZhHHVsAnI4

Evidemment, se dit après coup le visiteur étranger, évidemment, si j’avais su… Un peu penaud, il quitte donc l’arène. Il l’a échappé belle, ses enfants n’ont pas vu le fameux rouleau de la mort grâce auquel le crocodile arrache les membres de son adversaire. Ils ont jeté 20 baths dans la flotte, pour faire comme tout le monde, mais tout est bien qui finit bien.

Il se dirige donc vers le reste de la Ferme aux crocodiles qui, tenez-vous bien, contiendrait plus de 100 000 crocodiles. Le visiteur étranger se dit bien – avec son vieux fond cartésien que le bouddhisme local n’a pas encore totalement avalé dans ses fumées d’encens – que c’est probablement un peu exagéré, mais s’ils en voient cinq ou six dans le parc où les animaux gambadent en liberté, pourquoi ne pas continuer la visite ? Les enfants seront contents.

Le premier marécage est bien vert, photogénique à souhait. La bestiole rôde.

Vert

Il ne ferait pas bon tomber là-dedans.

« Les balustrades sont-elles bien solides ? » ne peut s’empêcher de penser le visiteur étranger qui a charge d’âme.

« Mais bien entendu, au moins autant que le plancher en béton craquelé », ne peut s’empêcher de répondre sa part obscure.

Gueule

L’observation naturaliste a une fin. Il est temps de passer aux choses vraiment sérieuses.

S’il fallait donner un slogan à la Ferme aux crocodiles & Zoo de Samut Prakan, ainsi qu’aux parc animaliers thaïlandais en général, notre visiteur étranger ne pourrait s’empêcher de proposer un truc du genre : « Bouffer et donner à bouffer ». Il ne paraît pas pensable, dans ce pays fort porté sur la gastronomie, de se promener sans grignoter, et de regarder un animal, aussi sauvage soit-il, sans le nourrir.

Il est bien loin le rythme biologique du crocodile qui ne mange qu’une à deux fois par semaine en été. A Samut Prakan, le crocodile bouffe un poulet toutes les cinq minutes, qu’on se le dise !

Le poulet en question est attaché au bout d’une canne à pêche et le jeu consiste à le balancer devant la gueule des bestioles jusqu’à ce que ces dernières réussissent à vaincre leur paresse et leur probable indigestion pour arracher la barbaque des mains du pêcheur à la ligne. Un peu comme le pompon sur les manèges des fêtes foraines.

Nourriture

Voilà donc pour la Ferme aux crocodiles se dit notre visiteur étranger, un peu estomaqué, mais sans plus, qui se rend compte ainsi qu’il n’a pas trop mal réussi son acclimatation jusque là et est sur la voie d’une expatriation réussie.

Allons donc voir le zoo, ils ne réussiront quand même pas à donner des poulets frits aux orangs-outangs ?

Orang

Des poulets aux orangs-outangs, effectivement, cela ne se fait pas, il ne faut pas exagérer.

De plus, cela serait mauvais pour leur ligne, puisque la spécialité de la Thaïlande, en ce qui concerne ces grands singes, ce sont les spectacles de boxe thaï. Mais c’est à Safari World que ça se passe, à quelques kilomètres au nord de Bangkok. Samut Prakan n’offre qu’un couple d’orangs-outangs aux regards, sans gants de boxes ni déguisement. Le visiteur étranger ne peut s’empêcher de penser à ses Vosges natales en regardant ces hommes de la forêt.

Pas de poulet aux orangs-outangs, donc, par contre, on donne des bananes et des pommes aux hippopotames, ainsi que, plus étonnant, des brioches, du genre de celles que le visiteur étranger mangeait chez ses grands-parents dans ses Vosges natales (décidément !) le dimanche après-midi.

Brioche

Le truc qui a l’air de bien marcher aussi dans son pays d’adoption, en plus de « manger et donner à manger », le visiteur étranger s’en rend compte rapidement, c’est la photographie : la photographie macro même, voire l’autoportrait macro, au plus près de l’animal sauvage. Si possible avec un nourrisson dans les bras. Cela tombe bien, les normes de sécurité en matière de protection du visiteur de zoo sont généralement plus laxistes qu’en vieille Europe.

Hippo

Cela n’est pas pour déplaire à certaines visiteuses qui profitent de la législation en vigueur au pays du sourire pour réconforter d’une poignée de mains amicale tel pensionnaire tristounet un peu esseulé dans sa cage de béton rouillé.

Poignée de mains

La visite ne serait pas complète sans un tirage de portrait au côté d’un félin bien fatigué qui ne pense même pas à dévorer les chimpanzés déguisés en princesses partageant son studio.

Tigre

Une bien belle galerie de primates ne peut s’empêcher de penser le visiteur étranger, qui fait une rechute, et n’oublie pas que lui aussi, en arrivant l’an dernier dans son pays d’adoption, a donné dans le tigre endormi.

Galerie

Le smartphone a dépassé la barrière des espèces. Un marché s’ouvre. C’est Steve Jobs qui doit être content.

Téléphone

Bon, évidemment, les lionceaux et les tigreaux n’ont pas forcément de quoi se dégourdir les pattes entre deux biberons, mais si CNN, CBS et Reuters se mettent d’accord avec Bouddha pour sponsoriser l’événement, qui trouvera à redire ?

Lionceaux

On a retrouvé les 100 000 crocodiles de Samut Prakan : saurez-vous tous les retrouver dans la vitrine de la boutique d’artisanat local qui clôt la visite ?

Sacs

Pour clore ce billet, rappelons donc que, comme le disent tous les guides de préparation à l’expatriation, la clé d’une expérience réussie à l’étranger consiste à ne pas juger sa patrie d’adoption à l’aune des critères de sa culture d’origine.

Une matinée sur la côte

Ce samedi matin, Simon n’avait exceptionnellement pas son cours d’anglais-legos hebdomadaire de 10h45 à Whimsy We English (cherchez-le sur les photographies !). Aussi, afin de quitter quelques heures la mégalopole à l’atmosphère parfois lourde et congestionnée, nous avons décidé de faire une petite balade à l’extérieur de la ville, sur le bord de mer géographiquement le plus proche de Bangkok, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau.

Il faut d’abord dire que ce genre de décisions ne se prend pas ici à la légère et requiert un certain courage, ou, disons, une certaine tranquillité d’esprit au départ. En effet, faire quelque chose de nouveau dans nos contrées adoptives peut s’avérer au moins autant douloureux et regrettable que bénéfique et agréable (à parts égales grosso modo). Il suffit d’un rien parfois pour faire dérailler l’expédition : un lieu mal indiqué, quelques degrés de trop, une inadéquation par trop importante entre ce qui a été vendu aux membres les plus jeunes du groupe et la réalité de l’expérience…

En l’occurrence, à neuf heures pétantes, au moment de faire refroidir l’habitacle de la Toyota familiale, un doute m’assaillit.

Notre objectif pour cette journée de sortie était le « Bang Pu Nature Education Centre » dont le Bangkok Guide 19th Edition (« The Essential Guide To Living In Bangkok ») disait le plus grand bien. Je traduis la courte description figurant à la page 437 de l’opus cité.

Centre naturel éducatif de Bang Pu

164 Moo 2 Route de Sukhumvit, Bangpumai, District de Muang. Borne du km 37 depuis Bangkok.

Ce centre est un projet commun du WWF de Thaïlande et de l’Armée Royale de Thaïlande. Il se trouve sur une côte humide consistant en une mangrove et des bancs de boue qui abrite de nombreuses espèces animales et est visitée par des milliers d’oiseaux migrateurs (162 espèces d’oiseaux ont été observées). On y trouve un chemin faisant le tour des 13.4 hectares du site, quatre cachettes d’observation ainsi qu’un centre pour visiteurs avec des expositions sur la nature. Le centre est ouvert aux écoliers la semaine et au public le weekend et durant les vacances scolaires. Il y a un délicieux restaurant de fruits de mer sur la jetée de Suk Ta. Suivez les signes sur la route Sri Nakarin car le centre est bien indiqué.

Quel programme alléchant ! Les jumelles dans le sac et les enfants extrêmement motivés, nous étions donc parés pour l’observation animalière.

Au moment de faire refroidir l’habitacle, donc, car les 29° du petit matin sont déjà chauds, ma recherche sur Google Maps s’avéra vaine. Pas de Bang Pu Nature Education Centre qui tienne. Bang Pu Mai donne un résultat, mais imprécis, et rien qui ressemble de près ou de loin avec la vision satellite à un parc. Il y a bien une petite tache verte dans le coin, mais il s’agit d’un golf… Sur Internet, quelques sites tous antérieurs à 2011 (autant dire une éternité en la matière !) citent ce parc, mais pas de site web proprement dit, ni bien entendu d’onglet Contact avec un petit plan aux oignons…

Vous me direz : qu’à cela ne tienne, « le centre est bien indiqué », comme dirait l’autre, il suffit d’aller dans la direction, on trouvera bien. Bon, c’est finalement ce qui s’est passé, mais j’aimerais néanmoins apporter quelques bémols à cette position de principe qui, si elle s’avéra justifiée aujourd’hui, représente néanmoins un danger qu’il convient en général d’éviter comme la peste. Il faudra bien un jour que je consacre un billet à la « problématique des adresses en Thaïlande », car c’est de cela qu’il s’agit.

Avant l’invention de Google Maps, je n’ai aucune idée de la façon dont les gens pouvaient trouver un lieu encore jamais visité auparavant. A cela plusieurs raisons, qu’il conviendra de détailler ultérieurement. Tout d’abord, chaque rue possède en général deux ou trois noms ; le nom officiel n’est pas nécessairement le nom d’usage, et les cartes indiquent tantôt l’un tantôt l’autre, voire un troisième, en fonction de l’humeur du cartographe. De plus, le principe de numérotation est assez obscur et les numéros ne se suivent pas nécessairement de très près ; si le principe pair / impair est en général respecté, lorsque la rue se divise en deux, mettons à droite et à gauche, il n’est pas rare que les deux portions conservent le même nom, tandis que les numéros vont continuer d’un côté, jusqu’au bout de cette portion, et se poursuivre ensuite, mais à partir de l’intersection précédente, dans l’autre sens (mon explication est obscure, mais la réalité l’est encore plus)… Par ailleurs, pour nous, pauvres béotiens qui ne maîtrisons pas les douces formes des 44 lettres de l’alphasyllabaire thaï, le cauchemar suprême réside en ceci qu’il n’existe pas de translitération officielle vers l’alphabet latin : un toponyme thaï peut donc apparaître sous trois ou quatre formes (voire encore d’avantage) lorsqu’il est écrit dans notre alphabet. Enfin, une fois perdu ou égaré, lorsqu’on arrête un autochtone sympathique (facile, ils le sont tous) pour se renseigner, même avec la meilleur volonté du monde, quelques bases de thaï ou d’anglais de part ou d’autre, il est rigoureusement impossible de comprendre quoi que ce soit à l’explication donnée, car la représentation de l’espace ici semble très différente de celle à laquelle nous sommes habitués dans nos contrées européennes, et l’usage de la carte plane pour représenter une monde tridimensionnel semble relever assez largement de l’ésotérisme pour les autochtones en question (c’était déjà plus ou moins le cas en Russie, mais là-bas, difficulté supplémentaire, le quidam n’était pas forcément très très rendant service)…

Je reviendrai donc sur le problème du nom de lieu dans un futur billet. Aujourd’hui, tout se passa pour le mieux. Pas un retour-arrière ne fut nécessaire, pas une bretelle d’entrée d’autoroute ne fut oubliée, pas une sortie ne fut dépassée. En trois-quarts d’heures de conduite sur les autoroutes suspendues (là aussi un billet s’imposera, car il s’agit véritablement d’un plaisir géographique et visuel dans une ville qui n’en compte pas tant) nous arrivâmes au lieu voulu.

La voiture à peine garée, un tuk-tuk s’approche. Le tuk-tuk est une sorte de petit engin de transport motorisé, sans vitres et sans portes, qui a remplacé le pousse-pousse il y a quelques décennies. Il pourrait largement lui aussi faire l’objet d’un prochain billet. Ni une ni deux, nous voilà tous quatre installés dans la bête, et passons en pétaradant sous Sa Majesté.

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Aussitôt la porte passée, nous voilà sur une longue jetée : à droite et à gauche, la baie, ou plutôt, les bancs de boue, colonisés par de petits crabes qui jouent à cache-cache. Pas de baignade ici, la plage s’enfonce si lentement dans la mer qu’il faudrait marcher des kilomètres avant d’en avoir aux genoux. Quelques bateaux de pêche, dans le lointain.

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Pas énormément d’oiseaux. Peut-être est-ce la saison qui veut cela. Une mouette néanmoins, posée sur le béton, écarte les ailes comme si elle s’apprêtait à prendre son envol. Mais elle est en plâtre et reste finalement là à attendre encore un peu l’instant propice.

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Le bâtiment au style incertain, disons chinois 90’s, marque le terminus du tuk-tuk. Un ciel moutonneux se reflète dans les vitres bleutées. On nous invite à laisser animaux de compagnie, brownings, colts et autres armements divers à l’entrée. Nous avions laissé la kalach à la maison ce matin et n’avions pas amené avec nous notre éléphant domestique, cela tombe bien. Nous entrons, à la recherche du centre pour visiteurs.

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Dans le bâtiment, un petit marché, quelques vendeurs de babioles, puis une immense salle de restaurant, qui se transforme, à l’heure où les tigres rôdent dans la mangrove, en piste de bal réputée à la ronde. Sur le mur du fond figure une fresque, dans le style naïf tardif, représentant l’oeuvre architecturale qui l’abrite. L’artiste a ajouté un ciel zébré crépusculaire se reflétant dans les vitrages aux géométries audacieuses.

Le Roi et la Reine, parés de leurs couvre-chefs en poil d’émeu, semblent inviter les futures danseurs à ne pas oublier en se déhanchant les quatre piliers du Royaume : « pour le Pays, les Religions, la Monarchie et le Peuple », tout en se montrant à la hauteur des caractères essentiels du Thaï contemporain : « intelligent, averti, moderne et visionnaire ».

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Le bâtiment traversé, nous nous retrouvons de l’autre côté : le ciel toujours se reflète dans les vitres bleutés. L’ouvrage a les pieds dans la boue, c’est-ce qu’on appelle l’architecture sur pilotis bétonnés, un savoir-faire qui fait la gloire et la renommée des agences d’architecture locales.

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De centre pour visiteurs, point n’avons vus. Heureusement, un point de vue, dûment indiqué, permet aux ornithologues en herbe de sortir leurs jumelles pour observer l’horizon. C’est le moment de murmurer à la brise les premiers vers du cimetière marin.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !

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Poétique du lieu mise à part, il faut bien se faire une raison : le centre pour visiteurs, s’il existe, n’est pas au bout de la jetée. Car au bout de la jetée, il y a le point de vue, et rien que le point de vue.

Retour à la case départ, donc, re-tuk-tuk et re-pétarade vers le parking. Suivant désormais les flux majoritaires de visiteurs, adoptant par là-même la tactique asiatique de la fusion dans le groupe, nous avisons un point d’entrée dans la mangrove. Un petit chemin, tout de béton et de métal, suspendu au-dessus des eaux, pénètre dans l’immensité verte.

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La diversité animalière tant attendue s’offre enfin à nous. Nous avançons d’un bon pas sur ce chemin suspendu. Les oiseaux moqueurs répondent aux joyeux tritons slalomant entre les sacs en plastique. Tous doivent rire de bon coeur en nous voyant cavaler, poursuivis par une quantité incroyable de moustiques tigres voraces et tenaces.

Nous décidons de réserver le tour des 13.4 hectares à une autre visite, certains membres de l’expédition faisant preuve d’une exaspération bien visible. Il est 10h30, grand temps de gagner le restaurant.

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Le restaurant, ah le restaurant ! Foin des centres pour visiteurs, des parcours pédagogiques sur la mangrove, des 162 espèces d’oiseaux à observer les jours de pleine lune ! L’élément le plus important pour le Thaï, lorsqu’il a quitté son chez soi pour une promenade dominicale, voire saturnale, c’est d’être certain qu’il pourra se sustenter correctement, à l’heure qui lui convient et dans un lieu frais si possible.   

En la matière, nous trouvons enfin le bonheur et le réconfort, avec vue sur les bancs de boue, le doux ronronnement des ventilateurs éclipsant enfin les jacassements pénibles des oiseaux. 

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Il est onze heures. Le riz frit au crabe est sur la table, ainsi que les moules et une bonne bière fraîche avec des glaçons. On oublie les moustiques, le soleil au zénith, et les promenades éducatives dans la mangrove. Le centre pour visiteurs n’existait pas : qu’à cela ne tienne. Il s’appelait tout simplement restaurant, il faudra faire une rectification dans le Bangkok Guide 19th Edition (« The Essential Guide To Living In Bangkok »).

Enfin, on  peut se consacrer à la seule occupation qui vaille réellement ici-bas : manger !

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Dans un prochain épisode à venir : la suite de la promenade. Une après-midi au parc des crocodiles

Tentative d’épuisement d’un lieu bangkokien

Asok, le mardi 1er avril 2014, vers 13h30

Asok, le mardi 1er avril 2014, vers 13h30

En général, après le déjeuner, et avant de retourner travailler, je prends un café en fumant une cigarette sur la terrasse d’un café surplombant l’avenue d’Asok, au pied de mon bureau situé dans le BB Building.

J’aime me poster là quelques minutes et regarder la vie animée sur l’une des principales artères du centre de Bangkok. Il m’arrive parfois d’être accompagné de Patrick, le beau gosse du marketing, et l’un des seuls au bureau en compagnie duquel l’on puisse reluquer les filles tranquillement. Nous nous comparons alors à deux flics de la police routière qui surveilleraient le trafic du haut de leur guérite…

Aujourd’hui, j’étais seul, mais j’ai trouvé que l’ambiance générale valait la peine d’être photographiée et partagée ici même. Rien de spectaculaire ou d’exceptionnel, mais un ensemble de petites choses que l’on pourrait tenter de décrire à la manière de Perec.

La date : le 1er avril 2014

L’heure : 13h30

Le lieu : Bangkok, Asok (Sukhumvit Soi 21), BB Building

Le temps : Très chaud et humide. Ciel bleu.

Esquisse d’un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :

– La balustrade en bois qui entoure la terrasse du café.

– Deux mototaxistes au premier plan portant leur gilet orange numéroté : le n°9 porte un bonnet contrairement au n°2 qui est nu-tête. Ils attendent le client en devisant tranquillement, protégés de la chaleur par l’ombre d’un arbre. Si le client est un homme, il s’assoira derrière le chauffeur, une jambe de chaque côté de la mobylette. Si le client est une cliente, elle s’assoira en amazone, sauf si elle est étrangère, auquel cas il est probable qu’elle assoira comme un homme. Si le client est un couple formé d’un enfant accompagné d’un adulte, l’enfant s’assoira probablement entre le chauffeur et l’adulte. Si le client est un triplet formé de deux enfants accompagnés d’un adulte, le plus jeune enfant s’assoira certainement devant le chauffeur, tandis que l’enfant le plus âgé prendra la place intermédiaire entre le chauffeur et l’adulte. Il est possible, bien qu’improbable, d’observer d’autres configurations (deux adultes, trois enfants, un animal, etc.) mais il est difficile dans ce cas de donner une règle systématique d’occupation de l’espace.

– Un arbre feuillu bien garni, au tronc légèrement penché vers la gauche. L’espèce du végétal en question est inconnue (de nos services).

– Deux poteaux électriques sur la droite portant un ensemble d’appareillages (transformateurs ? prises ? dérivations ?) et supportant par ailleurs une publicité rouge et blanche surplombant le trottoir et ventant les mérites de la compagnie aérienne Emirates.

– Un certain nombre de fils électriques dominant les trottoirs et la chaussée elle-même, qui ont déjà donné lieu à un billet sur ce blog, et qui forment une courbe en chaînette, par le jeu des forces de traction et de pesanteur.

– Un vendeur ambulant, portant un chapeau de paille et tirant sur la voie la plus à gauche de la chaussée, réservée par conséquent aux véhicules lents, une charrette métalliques à deux roues sur laquelle l’on peut distinguer des plantes en pots ainsi que quelques fleurs rouges dans une cagette de plastique bleu.

– Trois personnes sur le trottoir au premier plan attendant de pouvoir traverser la route sur un passage clouté. Il est possible qu’il s’agisse d’employés de bureau. Une quatrième personne est peut-être cachée derrière l’homme à la chemisette blanche qui porte visiblement une cravate ou un badge en pendentif.

– Cinq véhicules motorisés passent sur la route : une camionnette blanche précédée d’une mobylette dont le chauffeur porte un sweat-shirt blanc succèdent à une mobylette rouge et noire dont le conducteur s’apprête à dépasser un taxi rose (ils vont de la gauche vers la droite, c’est-à-dire du sud vers le nord) ; une voiture blanche circule dans le sens inverse en direction du boulevard Sukhumvit.

– Le feu est vert pour les véhicules et rouge pour les piétons. Il indique aux piétons le nombre 20, ce qui signifie que ceux-ci pourront s’élancer dans 20 secondes et traverser la rue.

– Une douzaine de personnes attendent de l’autre côté de la route. Parmi elles on peut compter un certain nombre de jeunes adultes qui se rendent probablement à l’Université Srinakharinwirot.

– A l’arrière plan un immeuble dont les deux premiers étages accueillent des magasins et restaurants. Parmi ces espaces un drugstore japonais nommé Tsuruha, un restaurant rapide nommé Subway et un restaurant japonais nommé Kung-Fu.

Une perspective similaire est visible sur Google Street View à l’adresse :

https://www.google.fr/maps/@13.743747,100.56226,3a,75y,281.85h,84.8t/data=!3m4!1e1!3m2!1s28BSciNN52qh-48htVnU5g!2e0

Le lecteur attentif notera néanmoins s’il a la curiosité de se retourner que le café actuel était occupé auparavant par une banque aux tonalités oranges offrant un taux de 4.25%.

La dévoration des hommes

A la fin de mon troisième jour de travail, il me semble que la narration, sur le vif, de quelques impressions et saynètes de mon quotidien désormais largement professionnel ne seraient pas totalement inopportune sur ce blog.

Ma première histoire, assez tragique, concerne un des collaborateurs de mon équipe, appelons-le Wut.

Wut a entre trente-cinq et quarante ans à vue de nez. Rond, des lunettes, un peu dégarni, il est designer graphique et concepteur de sites web depuis une dizaine d’années dans la société. Le sourire toujours aux lèvres, un peu timide mais plutôt moins que la moyenne locale, il est très bon dans ce qu’il fait, « very professional », une perle rare.

Il est marié, a une petite fille qui va à l’école et deux jumeaux qui ont à peine deux mois et demi. Il vit avec sa femme et ses enfants à Bangkok. C’est un urbain qui fait partie de ce que l’on peut appeler la classe moyenne. Il gagne l’équivalent de 800 euros par mois, ce qui est environ le triple du salaire d’un ouvrier dans une usine automobile. Il n’est pas riche, mais on vit correctement avec cette somme, même à cinq, même à Bangkok.

Visiblement, sa femme en bave un peu depuis la naissance des jumeaux et commence à fatiguer. On le serait à moins. Elle doit faire face seule aux tâches du quotidien. Wut part tôt chaque matin et revient tard.

Sa femme a donc décidé de quitter la ville pour regagner son village d’origine, à 350 kilomètres au nord, trois heures et demi de route quand la circulation est excellente, cinq heures en général quand tout va bien. Là, elle pourra se faire aider par sa famille pour élever ses enfants.

Wut n’imagine pas une seule seconde laisser sa femme rentrer même temporairement seule avec les trois enfants. Sa femme non plus d’ailleurs. Il va donc devoir quitter Bangkok, lui qui est urbain, pour aller s’installer à la campagne. 350 kilomètres de la capitale, en Thaïlande, dans des régions qui ne sont pas touristiques, ce sont des années-lumières de différence en terme de développement, de mentalités, d’opportunités. Un champ des possibles radicalement restreint.

La laisser partir seule, avec les enfants, même en allant les voir tous les week-ends, en les faisant vivre avec l’argent gagné à Bangkok, ce serait faillir à ses obligations de père de famille, être déconsidéré aux yeux de ses proches. Impensable.

Il a donc informé la direction de son prochain départ, au début des vacances d’été thaïlandaises qui courent sur mars et avril. Il aurait aimé continuer à travailler à distance en tant que salarié, car il est passionné par son travail et il y excelle. Il l’a proposé.

Cela aurait été éventuellement envisageable, à condition pour lui d’être en mesure de consacrer chez lui huit heures par jour à son travail, de disposer d’une connexion Internet correcte (ce qui est généralement le cas en Thaïlande sauf dans les régions vraiment très isolées) et de pouvoir revenir passer au moins deux jours par semaine à Bangkok, pour continuer à collaborer étroitement avec ses clients et ses collègues (ce qui déjà loin d’être simple lorsque tout le monde est dans le même bureau).

Mais rien de tout cela n’est possible. La maison qu’ils vont habiter est petite, ils vont sans doute devoir vivre dans une pièce ou deux. Pour cela, sa belle-mère, qui y loge actuellement, va déménager. Et le deal, c’est qu’ils pourront loger dans cette maison à condition que Wut, tous les matins, travaille dans le petit commerce de proximité tenu par la famille de sa femme. Il va devoir, tous les jours de la semaine, dimanche compris, de six heures du matin à midi, décharger des caisses de produits alimentaires des camions, les arranger sur les présentoirs, peut-être même servir les clients.

Dans ces conditions, comment trouver quarante heures dans la semaine pour faire du développement de sites web ? Comment passer deux jours à Bangkok alors que l’aller et retour lui prendrait dix heures ?

Wut va donc devoir choisir. Laisser sa femme partir avec les enfants et continuer à travailler à Bangkok en subvenant aux besoins de la famille grâce à son expertise technique. Ou partir avec elle, abandonner ce qu’il sait faire le mieux et qui ne lui sera désormais plus d’aucune utilité, pour gagner sans doute moins de 200 euros par mois dans un travail manuel pour lequel il n’est pas fait.

On pourrait aussi imaginer qu’ils restent tous à Bangkok et que Wut embauche une nourrice pour aider sa femme, même temporairement, à faire face. Pour 150 euros mensuels, on peut trouver quelqu’un de ce genre. Il pourrait se le permettre.

Ou bien on pourrait aussi imaginer que Wut passe une partie de son temps auprès d’eux à la campagne, mais paie quelqu’un pour aider à la boutique à sa place. Il s’en sortirait probablement pour moins de cent euros par mois, les salaires à la campagne étant encore bien plus bas qu’à Bangkok. Et il pourrait trouver assez de temps et d’énergie pour continuer à designer et développer les sites web commandés par les clients, et venir à Bangkok toutes les semaines  pour continuer à être intégré dans son équipe.

Bien sûr, comme c’est une tragédie, Wut n’a en réalité aucun choix. Le poids de la tradition, l’emprise toute puissante de la famille dans la culture thaïlandaise, ses obligations morales vis-à-vis de sa femme, de ses enfants, de sa belle-famille, de ses amis, de ses voisins : tout cela le corsète et l’oblige. Bien sûr qu’il va devoir quitter Bangkok et abandonner un métier qualifié qu’il exerce depuis dix ans avec bonheur. Bien sûr qu’il va devoir passer huit heures par jour, tous les jours, de l’aube à midi, à suer dans la chaleur et dans le bruit, à s’esquinter pour des clopinettes, au risque même de ne pouvoir subvenir correctement aux besoins de sa famille.

Evidemment, tout cela est triste, rageant, terrible, incompréhensible pour un regard occidental. Mais c’est aussi l’illustration exemplaire de la mécanique sous-jacente froide et imperturbable à l’oeuvre dans les sociétés traditionnelles, une tragédie sans cesse renouvelée. Ce monde traditionnel si plein de liens d’entraide entre amis et voisins, si gorgé de « solidarités intergénérationnelles », si éloigné de considérations bassement économiques et financières et dont l’exotisme est tellement attirant aux yeux d’une part sans cesse croissante des habitants friands d’idéal et de pureté de nos sociétés post-modernes individualistes et désillusionnées : ce monde traditionnel est aussi une formidable machine à dévorer les hommes.