Vivre à Bangkok

Deux mois presque jour pour jour sans un seul billet… A ma décharge, ce furent deux mois plutôt bien remplis. Je profite d’un dimanche après-midi pluvieux et paresseux (enfin, pas tant que ça finalement) pour remettre un peu de charbon dans ce blog qui va cahin-caha…

J’avais envie aujourd’hui d’un petit billet anaphorique, pour célébrer les trois ans à l’Elysée de qui l’on sait. Plouf.

Alors voilà, ça s’appelle « Vivre à Bangkok », et ça commence comme ça.

 

Bonzes

Vivre à Bangkok, c’est passer devant un temple, entendre des chants s’en échapper, entrer, et écouter quelques minutes moines et moinillons, assis à terre, les pieds tournés vers l’arrière, afin de ne surtout pas les montrer à Bouddha. C’est très beau, pas tout à fait autant que les chants de la liturgie chrétienne orthodoxe, mais bien supérieur à ce que l’on peut entendre désormais dans l’église catholique romaine. Les mélodies sont très répétitives en général, j’imagine que l’effet de transe pour celui qui prie ainsi est garanti. Pour l’auditeur, c’est bien aussi.

Coq

Vivre à Bangkok, c’est courir le long du canal, au petit jour ou à la tombée du soleil, pour essayer d’attraper quelques petits grains de fraîcheur, peine perdue en général. Les animaux de basse-cour sont chez eux. C’est comme si cette ville était aussi luxuriante que le milieu naturel qu’elle a envahi. Un parking à peine délimité, un chemin tracé, une route goudronnée, et aussitôt ce sont de petites cahutes qui apparaissent sur les bords, de bric et de broc, aux interstices, une petite boutique de planches, un vendeur de nouilles, un élevage de poules. Et on court au milieu de ce bouillonnement.

Hôpital   Vivre à Bangkok, c’est, quand il le faut, aller voir le médecin dans un hôpital qui ressemble à un aéroport, de verre et de clarté, immense. C’est attendre son tour dans un hall où jouent des musiciens en chair et en os, pendant qu’un émir du Golfe à l’habit blanc immaculé accompagne sa dame en noir et n’a pas l’air trop inquiet de devoir entendre le jazz sacrilège qu’on lui inflige.

Pimp

Vivre à Bangkok, c’est aller aux réunions du lycée français et passer au retour, sur le chemin des écoliers, au sens propre puisqu’il s’agit de la rue du lycée, devant deux salons de massage, un sauna, deux bordels et enfin devant le Pimp, mythique établissement de nuit, peuplé de créatures à la queue fourchue, qui parfois prennent le frais en fumant une cigarette sur les marches.

Vélos

Vivre à Bangkok, c’est pouvoir aller faire du shopping au Nightingale Olympic Co, entre Chinatown et Little India. Les dernières marchandises ont été reçues aux alentours des années 70, peut-être début 80 pour les plus récentes. Les vendeurs et vendeuses sont bien évidemment les mêmes qu’à cette époque, et semblent avoir pris racine tout en se momifiant, ce qui est du plus bel effet. On peut y trouver un très vaste assortiment de vélos d’appartement, datant d’une époque où l’on n’appelait pas encore ça des home trainers.

Crapauds

Vivre à Bangkok, c’est pouvoir acheter au marché de gros crapauds pustuleux bien vivants enfermés dans de jolis sacs en plastique. Ils vont souvent par deux, sans doute afin ne pas se sentir seuls lors de leurs dernières heures avant le grand plongeon dans l’eau bouillante.

Tigre

Vivre à Bangkok, c’est aller marcher dans les montagnes de Chiang Mai et observer des empreintes de tigre encore fraîches sur le chemin de crête.

Sasha

Vivre à Bangkok, c’est d’ailleurs vivre avec les tigres à la maison, tous les jours.

Pique-nique

Vivre à Bangkok, c’est pique-niquer sur un rocher en haut des montagnes de Chiang Mai et manger du riz tenu au chaud dans une feuille de bananier avec des baguettes taillées quelques instants auparavant dans un bambou. C’est bien sûr avoir le plaisir de tout jeter ensuite par dessus bord tout en ayant la conscience tranquille.

Sexual

Vivre à Bangkok, c’est célébrer sa performance sexuelle au quotidien grâce notamment aux bons soins de la clinique Keerati du boulevard de Thonglor, dont on ignore les secrets de fabrication précis.

Motorbike  Vivre à Bangkok, c’est amener sa fille à l’école tous les jours en scooter et se retrouver immortalisé sur les murs de la classe.

Vivre à Bangkok, c’est marcher dans la forêt, être seul au monde, et pourtant en avoir des bourdonnements dans les oreilles pendant des jours et des jours.

 

Cigarette

Vivre à Bangkok, c’est vivre en Asie, et l’Asie, ce sont aussi de jeunes femmes qui fument des cigarettes dans des boudoirs cosy en ne pensant à rien.

Chinatown

Vivre à Bangkok, c’est passer pas mal de temps à se promener dans les rues de Sampheng / Yaowarat / Chinatown et se dire que ça a du être vraiment joli et que ça le reste presque.

Bistrot Karen

Vivre à Bangkok, c’est aller en pays karen boire des bières dans des cafés rustiques mais sympathiques, où la Singha restera à 30 baths de toute éternité.

Mototaxis

Vivre à Bangkok, c’est hésiter parfois entre le canoë et le kayak pour sortir de chez soi.

Cagoule

Vivre à Bangkok, c’est prendre la mer à Hua Hin sur un petit bateau à moteur et faire des autoportraits avec des hommes à cagoule en arrière-plan.

Tarentule

Vivre à Bangkok, c’est aller marcher dans la montagne et laisser Yewen, le guide karen, attraper une tarentule et la faire griller, puis la manger ensemble de bon coeur.

ChocoPhilo

Vivre à Bangkok, c’est aller au Choco Philo de l’Alliance Française, un dimanche par mois, et entendre son fils rire à pleine gorge.

Ascenseur

Vivre à Bangkok, c’est prendre des ascenseurs japonais équipés de système d’atterrissage d’urgence. On dit que les nouveaux sont désormais équipés de toilettes de secours, en cas de panne. J’aime les Japonais mais je suis sûr qu’ils ne descendent pas du singe, eux.

Prostate

Vivre à Bangkok, c’est être incité à se soucier de sa santé, en particulier de sa prostate, au moyen de publicités imagées.

StéphanieCléau

Vivre à Bangkok, c’est regarder des films français avec des actrices françaises, et se dire que Mathieu Amalric a toujours eu bon goût.

Seven

Vivre à Bangkok, c’est laisser à Bangkok sa femme qui travaille et partir en week-end avec ses enfants, tout en étant accompagné des femmes et des enfants de ceux qui travaillent. Et c’est bien entendu faire une pause au resto route 7-Eleven de Hua Hin sur l’autoroute 4.

Amis

Vivre à Bangkok, c’est faire des fêtes chez des amis qui ont arrêté de fumer définitivement mais qui trouvent que c’est quand même mieux pour leur profil avec une cigarette dans la main, lumière tamisée et Léo Ferré.

Amies

Vivre à Bangkok, c’est côtoyer des femmes en noir, celles qui partent et celles qui arrivent.

Nabokov

Vivre à Bangkok, c’est vieillir, sans doute plus vite qu’ailleurs, mais vieillir à deux, comme Vera et Vladimir.

Promenade sur Charoen Krung

Certaines rues de Bangkok sont très longues : sans rivaliser avec Sukhumvit qui suit la côte du Golfe de Thaïlande sur plus de 400 kilomètres – du centre-ville de Bangkok jusqu’à la frontière cambodgienne – la rue Charoen Krung, longue de près de 9 kilomètres, démarre dans le quartier historique de Rattanakosin où se trouve le Palais Royal, traverse Phahurat (la Petite Inde de Bangkok), le quartier chinois de Chinatown, et longe le fleuve Chao Phraya jusqu’au quartier de Bang Kho Laem, en traversant Silom et Sathorn.

Construite dans les années 1861-1864 sur ordre du roi Mongkut (Rama IV), elle n’eut longtemps aucun nom officiel et se faisait appeler Thanon Mai par les Siamois et New Road par les étrangers. Le roi Mongkut lui donna finalement son nom actuel, qui signifie « Le développement de la ville ».

Profitant d’une belle journée d’hiver, j’ai fait vendredi dernier une longue promenade urbaine en suivant une bonne partie de la rue Charoen Krung, traversant des quartiers qui comptent parmi les plus beaux de Bangkok, en raison notamment de la proximité du fleuve qui apporte un rythme et une lumière particulière.

L’intégralité des photographies est visible en accès libre sur mon site Flickr. Je n’en ai repris ici que quelques unes, agrémentées ici d’une petite carte destinée aux promeneurs et amateurs qui aimeraient retrouver les lieux indiqués.

Promenade sur Charoen Krung. Fond de carte © Stamen Design

Promenade sur Charoen Krung.
Fond de carte © Stamen Design

Ma promenade débute dans le quartier de Sathorn, longtemps repère de la communauté française. Un peu à l’écart de la rue principale, entourée désormais de gratte-ciels et devenue l’un des principaux centres d’affaires de Bangkok, se trouve le cimetière chinois de Tae Chio (également orthographié Tio Chew). Les Thaïlandais ne connaissent pas les cimetières (on disperse les cendres au vent), mais celui-ci a été ouvert en 1900 pour les immigrants chinois originaires du Guangdong (qui parlaient donc le dialecte Teochew). Il a longtemps été réputé abriter nombre de fantômes (en particulier la partie du cimetière où reposent les hommes seuls sans famille) et ses abords étaient évités par les chauffeurs de taxi. Les enterrements sont désormais interdits dans le centre-ville de Bangkok, mais les tombes anciennes ont été préservées.

Cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Après être passé sous l’autoroute suspendue, on traverse des quartiers populaires.

Près du Wat Borom Sakon Srisutsopon Rangsan dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du Wat Borom Sakon Srisutsopon Rangsan dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

 « L’éboueur, le garagiste et le cantonnier » : ce pourrait-être le titre d’une fable d’un La Fontaine siamois…

Quant à ce réparateur d’électronique en tout genre, lui confierait-on vraiment son magnétoscope en panne ou son micro-onde ?

Quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

Quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

En rejoignant Charoen Krung, on a quelques exemples typiques de l’architecture variée (voire hétéroclite) de la ville. Le Wat Sutthi Wararam, dont on doute qu’il soit extrêmement ancien, et la State Tower, oeuvre de l’architecte thaïlandais Rangsan Torsuwan et haute de 247 mètres (son restaurant-terrasse le Sirocco surplombé d’un dôme argenté apparaît dans une scène de l’extraordinaire « The Hangover 2 » – traduit en français par « Very Bad Trip 2 »).

Wat Sutthi Wararam, quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

Wat Sutthi Wararam, quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

State Tower, quartier de Silom, Bangkok, le 20 février 2015

State Tower, quartier de Silom, Bangkok, le 20 février 2015

La rue Charoen Krung passe au-dessus de l’un des khlongs encore à ciel ouvert de la capitale, le Padung Krung Kasem. On se croirait sur les bords de l’Oise…

Le canal Padung Krung Kasem vu du pont "Phitaya Sathira". Quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Le canal Padung Krung Kasem vu du pont « Phitaya Sathira ». Quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

On entre ensuite dans le quartier de Talat Noi. Si la majorité des habitants de Bangkok ont des ancêtres chinois, la communauté qui vit dans ce quartier est l’une des plus anciennes de la ville. Les familles qui vivent ici font du commerce depuis plus de 200 ans.

 Certaines rues sont dévolues aux ferrailleurs et certains manquent visiblement de place. Dommage qu’il ne neige jamais à Bangkok car je serais curieux de voir comment l’art thaï de l’accumulation et de la sédimentation se croiserait à celui du déneigement.

Quartier des ferrailleurs, Talat Noi, quartier de Samphanthawong,  Bangkok, le 20 février 2015

Quartier des ferrailleurs, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

En entrant dans les arrière-cours, on tombe parfois sur de belles installations d’art contemporain.

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

C’est le Nouvel-an chinois et les lanternes sont de sortie.

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Le temple chinois Chao Cho Sue Kong offre ses dragons au ciel et ses Bouddhas enfumés aux péquins.

L'hôtel River View Guest House depuis la cour du temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

L’hôtel River View Guest House depuis la cour du temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Et le fleuve est là, juste à côté, mais accessible seulement aux regards des habitants de ses rives, ou aux promeneurs béotiens qui se perdent dans de tortueuses ruelles et accèdent soudain à quelque ponton incroyable. Des urbanistes locaux parlent de créer une voie piétonne et cyclable qui permettrait de se promener le long des eaux de la Chao Phraya. Pour l’an 10000 ?

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

A quelques encablures de là, on entre dans le beau monastère du Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, où Mondrian aurait rencontré Bouddha.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Presque un petit air de Naples. Les robes des moines sèchent au soleil. Pas un bruit, quelques chats passent de l’ombre à l’ombre.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

De l’intérieur du wat, on vise un moine surfeur.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Puis il faut quitter cette île de silence et de beauté pour retrouver le fourmillement de Chinatown. La rue Yaowarat est tout entière dévolue aux piétons pour le marché du Nouvel-an chinois (année de la chèvre ou du mouton, c’est selon, le chinois n’a qu’un mot pour les deux).

Rue Yaowarat, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

Rue Yaowarat, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

On termine la promenade sur Charoen Krung, pas très loin de Hua Lampong, la gare de Bangkok. Un vendeur d’amulettes magiques a installé son étal sur le trottoir et attend – assez nonchalamment on doit le dire – le chaland.

Rue Charoen Krung, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

Un petit conte de janvier

Nos vacances de Noël ne nous ont certes pas offert le mordant de la neige, mais elles ont pu nous faire goûter, au sommet des Cameron Highlands, à la relative fraîcheur des montagnes de Malaisie, noyées dans une demi-brume écossaise et dont les champs de thé étaient trempés par une mousson particulièrement vigoureuse. Water, water, everywhere ; nor any drop to drink! 

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Cameron Highlands, Malaisie, le 23 décembre 2014

Notre voyage du nord au sud de la péninsule malaise, de Penang à Singapour, via Kuala Lumpur et Malacca, nous a permis de voir un peu autre chose que notre Siam habituel, après près de cinq mois de stationnement ininterrompu des troupes à Bangkok.

Au retour de cette équipée malaise, après avoir vu Georgetown et sa vieille ville classée à l’UNESCO, Kuala Lumpur, ses collines, ses  jardins, ses larges places anglaises, puis Singapour au bitume ébène brillant sous l’orage dans l’ombre de gratte-ciel splendides, c’est le caractère radicalement étrange et composite de Bangkok qui surprend, à nouveau.

Singapour, le 27 décembre 2014

Singapour, le 27 décembre 2014

On dit dans les guides que Bangkok est surnommée la « Ville des anges ». En réalité, c’est plutôt le contraire, Bangkok n’étant qu’un surnom destiné aux étrangers à la langue fourchue qui ne sauraient prononcer correctement son nom véritable. Pour les Thaïlandais, elle est et reste Krung Thep, la « ville des anges », littéralement.

En toute rigueur, son nom complet est bien plus long que cela. En thaï, où les mots sont habituellement collés les uns aux autres au sein d’une phrase, on est quand même obligé de ménager des espaces pour que l’oeil puisse y comprendre quelque chose. C’est, dit-on, le nom de lieu le plus long du monde :

กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์

En français, cela donne (version Wikipedia) : « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l’énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn »

Mais s’il fallait donner un nouveau nom à Bangkok, tout en gardant le côté longuet et un peu ronflant, je choisirais plutôt quelque chose du genre : « Ville horizontale des hautes verticalités, immense ville, indiquant la voie rapide vers la patience et l’immortalité, ville de nonchalance syncopée, mégalopole indolente et électrique, règne de la sédimentation, ville de bric et de broc et construite par le plus grand des hasard ».  C’est à peu près aussi indigeste, mais ça me semble quand même nettement plus proche de la réalité. Resterait à le traduire en thaï.

Bangkok - Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

Bangkok – Krung Thep vu du ciel, le 20 décembre 2014

J’avais dans l’idée pour ce billet de motiver un peu ce nouveau nom que je propose aujourd’hui de donner à Bangkok. Et on oserait presque entamer la démonstration par un truc du genre : « Bangkok est une ville de contrastes ».  Je n’ai pas vérifié, mais j’imagine que cette phrase apparaît à coup sûr dans la plupart des guides touristiques de la ville.

Sauf qu’on pourrait évidemment dire cela d’à peu près toutes les villes. C’est même Google qui le dit : Paris est une ville de contrastes. Delhi aussi. Londres pas moins. En cherchant bien je suis sûr qu’on pourrait dire que Vesoul est constrastée. Et même Épinal… Pour qu’un tel topos ait un sens, il faudrait donc déjà trouver des villes sans contrastes. Vierzon peut-être ? Ou Montluçon à la limite ?

Laissons donc tomber les contrastes, et disons plutôt que Bangkok est une ville de failles spatio-temporelles, tout simplement.

Et plutôt qu’une description clinique et distanciée (qui viendra en son temps, cela va sans dire), quoi de mieux qu’un petit conte de rentrée pour illustrer le propos ?

Une couturière de rue à Bangkok

Une couturière de rue à Bangkok

Imaginons un jeune cadre dynamique au costume anthracite impeccablement coupé et à la coupe de cheveux jouant savamment sur le mélange du mêlé et du décoiffé : il a quitté Tokyo le matin même après une nuit trop courte et mouvementée, ce soir au crépuscule il s’envolera pour Londres et compte bien dormir comme un nourrisson sur les couchettes privatives que la compagnie aérienne d’un pays du Golfe offre à ses estimables clients ; il n’a pas le temps de subir les embouteillages de la rue, il a pris le sky train et sort du wagon réfrigéré à la station Phrom Phong pour aller à une réunion au 36e étage de l’Emporium Tower ; il est beau, frais et fier. On est en janvier 2015, l’avenir est devant lui. Il prend à gauche, à droite, il frôle les corps de jeunes Thaïs alertes et de jolies touristes latinos, il a déjà fait le trajet plusieurs fois, il connaît son affaire : grâce au sky bridge, il va pouvoir passer directement de l’atmosphère climatisée du métro aérien à celle des immeubles de bureau gigantesques qui le bordent, sans coup férir.

Mais soudain – est-ce parce qu’il était trop occupé à comparer les cours respectifs du bath et du franc suisse sur son smartphone ? – il s’aperçoit, mais trop tard, qu’il a mis le pied sur un escalier roulant, qui descend. Aux enfers.

Aussitôt, c’est l’odeur qui le prend à la gorge. Brochettes de calamar et boulettes de porc épicé, nuages d’essence plombée qui flottent sur l’avenue Sukhumvit, les 35° de ce début d’après-midi n’arrangent rien. Il évite d’abord de justesse le vendeur de loterie qui propose sur un immense panneau de bois placé devant lui (et devant la sortie de l’escalator par la même occasion) un vaste choix de billets que les fans de numérologie vont choisir un à un ; puis c’est un aveugle chantant qui manque de lui écraser les souliers avec sa canne blanche frappée en rythme sur le bitume ; celui-ci réussit d’ailleurs pour de bon à lui arracher les oreilles avec sa chanson populaire chantée d’une voix de crécelle (la cécité n’empêche pas de chanter faux). Notre jeune cadre se retrouve sur le trottoir, où ce qui en tient lieu.

À gauche, le vendeur de street food (c’est plus chic dit en anglais que son équivalent « bouffe de rue »), avec sa charrette ambulante et odorante. Il y a intérêt à ne pas passer trop près sous peine de tacher l’Armani, l’huile grésille dans la poêle, les charbons sont ardents. Sur la droite arrive soudain un moto-taxi qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour éviter la rue encombrée qu’une petite virée sur le trottoir au volant de sa mobylette ; il oscille dangereusement, encombré de ses trois passagers (une mère et ses deux enfants) et de leurs emplettes qui prennent la forme de huit sacs en plastiques pleins à craquer, quatre d’un côté et autant de l’autre. Evidemment, pour éviter la peste, il faut parfois savoir se presser contre le choléra : une belle tache de friture orne bientôt la chemise pure lin de notre héros.

A peine le moto-taxi passé, il faut se pencher pour éviter l’obstacle suivant : au-dessus du trottoir pendent quelques bons gros fils, dont certains sont dénudés. L’ensemble est probablement le résidu d’une opération de maintenance expresse sur la guirlande principale, qui regroupe à quatre mètres du sol une bonne cinquantaine de fils en tous genres.  Dans le doute, notre jeune héros s’incline pour éviter l’électrocution, et ne prête pas attention à la bouche grande ouverte de l’égout qui apparaît soudain devant lui, prêt à l’avaler. Heureusement, émerge du trou une tête. Puis un corps, qui se hisse à la surface, nu, à l’exception d’une culotte de coton bleu et d’une paire de gants en plastique crème, pour autant que la couche de merde qui enveloppe l’ensemble permette d’en apprécier véritablement la couleur : c’est l’égoutier qui remonte à la surface et qui sauve par là même la vie et ce qui reste du costume de notre jeune ami.

Bientôt néanmoins notre héros doit se rendre à l’évidence, il est perdu. Nulle part à l’horizon d’escalier roulant qui remonterait. Il se met à pleurer, doucement et pense que celui qui est tombé à terre une fois ne remontera jamais tout à fait dans le Royaume du très-haut.

Mais bientôt, il sent une présence à ses côtés : c’est un jeune moinillon, tout de jaune vêtu, la tête rasée de près, les pieds nus et noirs mais l’haleine fraîche et légère. Voyant l’oeil hagard du jeune cadre, l’homme en jaune lui propose de l’accompagner pour faire quelques offrandes. Ils se dirigent vers un petit temple orné de figurines d’animaux, zèbres, coqs et girafes, où ils déposent deux pommes que l’on aurait pu croire véreuses mais qui ne le sont pas, trois bonnes bananes vertes et un petit verre de plastique ébréché rempli de coca-cola tiède, ainsi que trois bâtons d’encens qu’ils allument alors que de jeunes filles en fleur passant à leurs côté s’arrêtent quelques secondes, le temps de se recoiffer puis de prononcer à voix basse une formule magique en l’honneur des esprits du lieu.

Le moinillon prend ensuite notre homme par la main, et le mène derrière un étal improbable offrant au promeneur un vaste assortiment de godemichés en céramique importés du Yunnan et de vilains souvenirs en osier tressés par un vieillard arthritique accroupi sur le trottoir. Devant eux se dresse un échafaudage de bambou. Le moine lève l’index et montre la lune.

Le jeune cadre, qui a séché ses pleurs peut enfin, en se hissant parmi les peintres en tongs, rejoindre l’étage supérieur. Le moine, resté en-bas, lève alors la tête et murmure : « Va vers ton karma, jeune homme, et si on te le demande, dis-que c’est Sataporn Pongpipatwattana qui t’a montré la voie. Au temple, on me surnomme aussi Jacob ».

Le passage de l’élagueur

Une fois l’an, et bizarrement au moment de l’année où les arbres sont en fleur – mais il y a en réalité des fleurs tout au long de l’année dans ce climat tropical – vient le moment où passe l’élagueur.

C’est un petit homme d’un mètre cinquante-cinq qui porte un tricot bleu à manches longues alors qu’il fait trente-trois degrés à l’ombre, fume en permanence de longues cigarettes artisanales et marche pieds-nus.

Il est accompagné par une petite équipe : l’inspecteur des travaux finis, qui donne les ordres depuis le sol et indique les objets de son courroux ; le taiseux, qui ramasse les débris, une fois l’irréparable commis ; la femme du chef, qui attend que le temps passe et que les arbres tombent, à l’ombre de ceux qui restent.

L'élagueur

L’élagueur

Mais l’élagueur est le seul à monter dans les arbres. Sans matériel autre que ses membres naturels, il grimpe le long du tronc rugueux, l’entourant de ses mains nues et de ses pieds que l’on devine pourvus d’une bonne épaisseur de corne. Arrivé dans les hauteurs, il navigue sur des branches qui ne semblent pourtant pas bien solides, et sort son outil. Il n’a pas de tronçonneuse – qu’on songe à ce qu’il pourrait commettre avec ! – mais une vieille scie à bûches qu’il manoeuvre à huit ou dix mètres de hauteur. C’est ensuite un fracas de feuillages vaincus et de rameaux décimés. Quand la branche lui résiste, il l’entame, puis la plie tant bien que mal : le temps finira par faire son oeuvre et emportera la résistante.

Dans la canopée

Dans la canopée

L’élagueur n’a pas vraiment le souci de l’esthétique, c’est peu de le dire. Sa principale motivation : faire de la place. Il coupe un peu à droite, tord à gauche, rabote par-dessus le tout. Autant dire que les arbres le voient approcher avec crainte et suspicion. Ôh combien ils ont raison ces pauvres arbres, quand on les voit tout déplumés après le passage de l’élagueur : ornés de moignons dont le nombre va croissant au passage des années, ils ne savent plus dans quel sens pousser pour tenter de réparer les méfaits commis par le petit homme bleu.

Jadis, il y a une semaine, deux magnifiques arbres ombrageaient la chambre à coucher, nous protégeant des regards voisins et offrant aux écureuils du quartier un terrain de jeux inépuisable. L’élagueur fou est passé lundi matin et depuis lors c’est un déchirement de regarder ces pauvres troncs violentés par la fenêtre.

Après le passage de l'élagueur

Après le passage de l’élagueur

Dans le texte intitulé L’empire du laid tiré de son recueil Le Bonheur des petits poissons, le regretté Simon Leys décrit un sentiment d’incompréhension et d’ahurissement assez voisin :

« Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre extrémité du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propriatoire pour obtenir le pardon de l’arbre. »

« Des moeurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’oeuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

Les écureuils n’ont pu lancer de cris d’alarme à Bangkok, et de toutes façons cela n’aurait rien changé. On ne se méfie décidément jamais assez des petits hommes bleus…

Croyances, superstitions et autres bouddhisteries

Après un mois de coupure, alors que la saison des pluies et ses orages magnifiques touche à sa fin, les frangipaniers sont déjà presque nus en attendant les premiers frimas. Le rythme des saisons est difficile à appréhender pour le nouveau-venu, mais le changement est malgré tout sensible. Quelle joie en particulier de pouvoir dormir sans le soufflement de la climatisation, la fenêtre ouverte aux bruits de la nuit, bercé dès l’aube par les sifflements de l’oiseau fou, le coucou koël, revenu il y a quelques semaines dans le grand arbre du jardin, et qui fait profiter le voisinage de son chant haut en couleurs. Dormir dans le silence de la nuit, c’est aussi être réveillé par cette musique qui pour moi restera probablement la plus fortement liée à ce pays, celle du balai de bambou qui, inlassablement, ramasse les feuilles tombées dans la nuit, en produisant un bruissement frotté répétitif et néanmoins irrégulier, assez analogue à celui que fait la sandale tong de l’autochtone, lorsqu’il parcourt le sol de sa démarche chaloupée et décontractée. Mais on a déjà évoqué les aspects interloquants des balais locaux, passons donc à autre chose.

En plus d’être bouddhistes et souvent en tongs, les Thaïs sont superstitieux. On a d’ailleurs du mal à faire réellement la part des choses entre ce qui a trait à la religion proprement dite et ce qui vient de croyances ancestrales animistes ou autres. Pas sûr que la question ait beaucoup de sens d’ailleurs, le génie thaï étant la grande disposition de ce peuple aux syncrétismes, en matière spirituelle comme pour le reste.

On a déjà décrit en d’autres circonstances la fameuse maison aux esprits qui héberge les esprits protecteurs censés garder à distance les phi, ces esprits plus chagrins et malveillants qui n’attendent qu’un signe pour semer malheur et désolation autour d’eux. Mais même avec une maison aux esprits bien plantée dans le jardin, il est prudent d’être prudent : c’est la raison pour laquelle les portes des placards dans les chambres à coucher doivent absolument rester ouvertes la nuit, afin que les fantômes puissent circuler librement et ne viennent pas perturber le sommeil des justes.

Les esprits ne fréquentent pas seulement les chambres à coucher, ils sont aussi dehors, et notamment dans les arbres. Lorsqu’on doit couper un grand arbre, il est d’ailleurs d’usage de demander son autorisation à l’esprit gardien qui l’habite. Pour cela, on pose la hache contre le tronc de l’arbre la veille au soir. Si au matin la hache n’est pas tombée, c’est que l’esprit ne s’oppose pas à la mort de l’arbre. Dans le cas contraire, c’est à vos risques et périls.

Afin de tromper les esprits, on donne aux enfants thaïs à leur naissance un surnom. Leur nom véritable, celui de l’état civil et de l’administration, n’est jamais utilisé. S’il l’était, les esprits malins pourraient causer du tort à l’enfant. Alors qu’en l’appelant par son surnom, l’esprit, un peu limité intellectuellement faut-il croire, passe à côté sans faire le rapprochement. En plus de ne surtout pas l’appeler par son vrai prénom, il est également de bon ton de ne pas s’extasier devant la beauté du nouveau-né. Cela risque de lui porter malheur. On préférera donc dire de lui à voix haute qu’il est vilain, même si on n’en pense pas un mot.

On passera vite sur la recette du Nam Phi Thai Hong, une huile de zombie qui est également un philtre d’amour, et qui est obtenue en plaçant une bougie sous le menton d’une femme morte en couches. Quelques gouttes de cette potion magique et la personne ensorcelée tombera raide-dingue amoureuse de vous pour l’éternité. Avec néanmoins un assez important inconvénient : elle puera atrocement le poisson pourri pour le restant de ses jours.

Bon, évidemment, il est hors de question de se faire couper les cheveux le mercredi ; par contre les coiffeurs accepteront ce jour-là d’autres menus services, tel le rasage ou le nettoyage d’oreilles. En matière capillaire toujours, et pour en revenir également à l’éducation des nouveaux-nés, une tactique gagnante lorsque l’enfant pleure beaucoup et souvent : d’abord lui raser le crâne, à l’exception d’une petite touffe de cheveux que l’on prendra bien soin de laisser pousser ; puis, si les cris persistent, couper la touffe. Normalement, à ce stade, l’enfant va enfin se taire. Tant qu’à être dans le domaine de la kératine, il est important de noter que les ongles des doigts ne se coupent jamais la nuit. Ceux des pieds n’échappent pas plus à la règle.

Une femme célibataire qui croise un serpent trouvera un nouvel amoureux dans l’année. Par contre si un gécko pousse son petit cri alors que vous êtes en train de passer la porte de la maison, vous pouvez vous attendre à un certain nombre de gros problèmes, que vous soyez célibataire, femme ou dans toute autre configuration.

Les numéros réservent bien entendu eux aussi leurs lots de surprises. Les plaques minéralogiques des voitures sont révélatrices : le numéro 8 est un signe extrêmement fort de malheur et tous ceux qui en ont la possibilité financière éviteront absolument de voir ce chiffre figurer sur leur plaque. Par contre le 3 et le 9 sont favorables. Le top du top étant bien évidemment une plaque où figurent quelque chose du genre 999 ou 3333 !

La loterie national est l’un des sports les plus populaires ici-bas. C’est d’ailleurs le seul jeu d’argent officiellement autorisé. Et les lois universelles de la probabilité semblent avoir épargné le pays, à en juger par les techniques qu’utilisent les joueurs pour deviner les prochains numéros : prières, offrandes, dons en nature aux moines, mais aussi utilisation de logiciels ésotériques extrêmement complexes chargés de mettre à jour la structure sous-jacente du hasard, par le biais de théories nationales sur la loi des grands nombres.

Enfin tout cela n’est rien en comparaison des folies auxquelles l’un des pays voisins de la Thaïlande a été confronté : durant les années 80, la Birmanie avait à sa tête Ne Win, un charmant dictateur féru de numérologie. Pour ses 75 ans, en novembre 1985, ce charmant homme décida de retirer de la circulation les billets de 20, 50 et 100 kyats et d’introduire à la place un billet de 75, ce qui n’était pas forcément simple pour rendre la monnaie. L’année suivante, il décida donc d’introduire des billets de 15 et 35 kyats. Mais les augures n’étaient pas bonnes, et Ne Win craignait pour sa vie : son numérologue particulier lui dit que seul le 9 lui apporterait bonheur et prospérité. Qu’à cela ne tienne : le 5 septembre 1987, les billets de 25, 35 et 75 kyats furent démonétisés dans la nuit, sans compensation possible, et près des trois-quarts de la monnaie en circulation dans le pays (ou dans les bas de laine de ses habitants) se trouva du jour au lendemain sans aucune valeur. Enfin, le 22 septembre, des billets de 45 et 90 kyats furent introduits dans le pays, ce qui rendit fous les Birmans, en particulier les moins doués en calcul mental. Si Ne Win fut finalement chassé du pouvoir à la suite des événements du 8 août 1988 (le soulèvement du 8888), il finit tranquillement ses jours à l’âge de 90 ans passés, signe que le numérologue n’avait pas tort, et avait même sans doute ses raisons.

 

Une matinée sur la côte

Ce samedi matin, Simon n’avait exceptionnellement pas son cours d’anglais-legos hebdomadaire de 10h45 à Whimsy We English (cherchez-le sur les photographies !). Aussi, afin de quitter quelques heures la mégalopole à l’atmosphère parfois lourde et congestionnée, nous avons décidé de faire une petite balade à l’extérieur de la ville, sur le bord de mer géographiquement le plus proche de Bangkok, à une vingtaine de kilomètres à vol d’oiseau.

Il faut d’abord dire que ce genre de décisions ne se prend pas ici à la légère et requiert un certain courage, ou, disons, une certaine tranquillité d’esprit au départ. En effet, faire quelque chose de nouveau dans nos contrées adoptives peut s’avérer au moins autant douloureux et regrettable que bénéfique et agréable (à parts égales grosso modo). Il suffit d’un rien parfois pour faire dérailler l’expédition : un lieu mal indiqué, quelques degrés de trop, une inadéquation par trop importante entre ce qui a été vendu aux membres les plus jeunes du groupe et la réalité de l’expérience…

En l’occurrence, à neuf heures pétantes, au moment de faire refroidir l’habitacle de la Toyota familiale, un doute m’assaillit.

Notre objectif pour cette journée de sortie était le « Bang Pu Nature Education Centre » dont le Bangkok Guide 19th Edition (« The Essential Guide To Living In Bangkok ») disait le plus grand bien. Je traduis la courte description figurant à la page 437 de l’opus cité.

Centre naturel éducatif de Bang Pu

164 Moo 2 Route de Sukhumvit, Bangpumai, District de Muang. Borne du km 37 depuis Bangkok.

Ce centre est un projet commun du WWF de Thaïlande et de l’Armée Royale de Thaïlande. Il se trouve sur une côte humide consistant en une mangrove et des bancs de boue qui abrite de nombreuses espèces animales et est visitée par des milliers d’oiseaux migrateurs (162 espèces d’oiseaux ont été observées). On y trouve un chemin faisant le tour des 13.4 hectares du site, quatre cachettes d’observation ainsi qu’un centre pour visiteurs avec des expositions sur la nature. Le centre est ouvert aux écoliers la semaine et au public le weekend et durant les vacances scolaires. Il y a un délicieux restaurant de fruits de mer sur la jetée de Suk Ta. Suivez les signes sur la route Sri Nakarin car le centre est bien indiqué.

Quel programme alléchant ! Les jumelles dans le sac et les enfants extrêmement motivés, nous étions donc parés pour l’observation animalière.

Au moment de faire refroidir l’habitacle, donc, car les 29° du petit matin sont déjà chauds, ma recherche sur Google Maps s’avéra vaine. Pas de Bang Pu Nature Education Centre qui tienne. Bang Pu Mai donne un résultat, mais imprécis, et rien qui ressemble de près ou de loin avec la vision satellite à un parc. Il y a bien une petite tache verte dans le coin, mais il s’agit d’un golf… Sur Internet, quelques sites tous antérieurs à 2011 (autant dire une éternité en la matière !) citent ce parc, mais pas de site web proprement dit, ni bien entendu d’onglet Contact avec un petit plan aux oignons…

Vous me direz : qu’à cela ne tienne, « le centre est bien indiqué », comme dirait l’autre, il suffit d’aller dans la direction, on trouvera bien. Bon, c’est finalement ce qui s’est passé, mais j’aimerais néanmoins apporter quelques bémols à cette position de principe qui, si elle s’avéra justifiée aujourd’hui, représente néanmoins un danger qu’il convient en général d’éviter comme la peste. Il faudra bien un jour que je consacre un billet à la « problématique des adresses en Thaïlande », car c’est de cela qu’il s’agit.

Avant l’invention de Google Maps, je n’ai aucune idée de la façon dont les gens pouvaient trouver un lieu encore jamais visité auparavant. A cela plusieurs raisons, qu’il conviendra de détailler ultérieurement. Tout d’abord, chaque rue possède en général deux ou trois noms ; le nom officiel n’est pas nécessairement le nom d’usage, et les cartes indiquent tantôt l’un tantôt l’autre, voire un troisième, en fonction de l’humeur du cartographe. De plus, le principe de numérotation est assez obscur et les numéros ne se suivent pas nécessairement de très près ; si le principe pair / impair est en général respecté, lorsque la rue se divise en deux, mettons à droite et à gauche, il n’est pas rare que les deux portions conservent le même nom, tandis que les numéros vont continuer d’un côté, jusqu’au bout de cette portion, et se poursuivre ensuite, mais à partir de l’intersection précédente, dans l’autre sens (mon explication est obscure, mais la réalité l’est encore plus)… Par ailleurs, pour nous, pauvres béotiens qui ne maîtrisons pas les douces formes des 44 lettres de l’alphasyllabaire thaï, le cauchemar suprême réside en ceci qu’il n’existe pas de translitération officielle vers l’alphabet latin : un toponyme thaï peut donc apparaître sous trois ou quatre formes (voire encore d’avantage) lorsqu’il est écrit dans notre alphabet. Enfin, une fois perdu ou égaré, lorsqu’on arrête un autochtone sympathique (facile, ils le sont tous) pour se renseigner, même avec la meilleur volonté du monde, quelques bases de thaï ou d’anglais de part ou d’autre, il est rigoureusement impossible de comprendre quoi que ce soit à l’explication donnée, car la représentation de l’espace ici semble très différente de celle à laquelle nous sommes habitués dans nos contrées européennes, et l’usage de la carte plane pour représenter une monde tridimensionnel semble relever assez largement de l’ésotérisme pour les autochtones en question (c’était déjà plus ou moins le cas en Russie, mais là-bas, difficulté supplémentaire, le quidam n’était pas forcément très très rendant service)…

Je reviendrai donc sur le problème du nom de lieu dans un futur billet. Aujourd’hui, tout se passa pour le mieux. Pas un retour-arrière ne fut nécessaire, pas une bretelle d’entrée d’autoroute ne fut oubliée, pas une sortie ne fut dépassée. En trois-quarts d’heures de conduite sur les autoroutes suspendues (là aussi un billet s’imposera, car il s’agit véritablement d’un plaisir géographique et visuel dans une ville qui n’en compte pas tant) nous arrivâmes au lieu voulu.

La voiture à peine garée, un tuk-tuk s’approche. Le tuk-tuk est une sorte de petit engin de transport motorisé, sans vitres et sans portes, qui a remplacé le pousse-pousse il y a quelques décennies. Il pourrait largement lui aussi faire l’objet d’un prochain billet. Ni une ni deux, nous voilà tous quatre installés dans la bête, et passons en pétaradant sous Sa Majesté.

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Aussitôt la porte passée, nous voilà sur une longue jetée : à droite et à gauche, la baie, ou plutôt, les bancs de boue, colonisés par de petits crabes qui jouent à cache-cache. Pas de baignade ici, la plage s’enfonce si lentement dans la mer qu’il faudrait marcher des kilomètres avant d’en avoir aux genoux. Quelques bateaux de pêche, dans le lointain.

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Pas énormément d’oiseaux. Peut-être est-ce la saison qui veut cela. Une mouette néanmoins, posée sur le béton, écarte les ailes comme si elle s’apprêtait à prendre son envol. Mais elle est en plâtre et reste finalement là à attendre encore un peu l’instant propice.

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Le bâtiment au style incertain, disons chinois 90’s, marque le terminus du tuk-tuk. Un ciel moutonneux se reflète dans les vitres bleutées. On nous invite à laisser animaux de compagnie, brownings, colts et autres armements divers à l’entrée. Nous avions laissé la kalach à la maison ce matin et n’avions pas amené avec nous notre éléphant domestique, cela tombe bien. Nous entrons, à la recherche du centre pour visiteurs.

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Dans le bâtiment, un petit marché, quelques vendeurs de babioles, puis une immense salle de restaurant, qui se transforme, à l’heure où les tigres rôdent dans la mangrove, en piste de bal réputée à la ronde. Sur le mur du fond figure une fresque, dans le style naïf tardif, représentant l’oeuvre architecturale qui l’abrite. L’artiste a ajouté un ciel zébré crépusculaire se reflétant dans les vitrages aux géométries audacieuses.

Le Roi et la Reine, parés de leurs couvre-chefs en poil d’émeu, semblent inviter les futures danseurs à ne pas oublier en se déhanchant les quatre piliers du Royaume : « pour le Pays, les Religions, la Monarchie et le Peuple », tout en se montrant à la hauteur des caractères essentiels du Thaï contemporain : « intelligent, averti, moderne et visionnaire ».

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Le bâtiment traversé, nous nous retrouvons de l’autre côté : le ciel toujours se reflète dans les vitres bleutés. L’ouvrage a les pieds dans la boue, c’est-ce qu’on appelle l’architecture sur pilotis bétonnés, un savoir-faire qui fait la gloire et la renommée des agences d’architecture locales.

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De centre pour visiteurs, point n’avons vus. Heureusement, un point de vue, dûment indiqué, permet aux ornithologues en herbe de sortir leurs jumelles pour observer l’horizon. C’est le moment de murmurer à la brise les premiers vers du cimetière marin.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !

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Poétique du lieu mise à part, il faut bien se faire une raison : le centre pour visiteurs, s’il existe, n’est pas au bout de la jetée. Car au bout de la jetée, il y a le point de vue, et rien que le point de vue.

Retour à la case départ, donc, re-tuk-tuk et re-pétarade vers le parking. Suivant désormais les flux majoritaires de visiteurs, adoptant par là-même la tactique asiatique de la fusion dans le groupe, nous avisons un point d’entrée dans la mangrove. Un petit chemin, tout de béton et de métal, suspendu au-dessus des eaux, pénètre dans l’immensité verte.

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La diversité animalière tant attendue s’offre enfin à nous. Nous avançons d’un bon pas sur ce chemin suspendu. Les oiseaux moqueurs répondent aux joyeux tritons slalomant entre les sacs en plastique. Tous doivent rire de bon coeur en nous voyant cavaler, poursuivis par une quantité incroyable de moustiques tigres voraces et tenaces.

Nous décidons de réserver le tour des 13.4 hectares à une autre visite, certains membres de l’expédition faisant preuve d’une exaspération bien visible. Il est 10h30, grand temps de gagner le restaurant.

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Le restaurant, ah le restaurant ! Foin des centres pour visiteurs, des parcours pédagogiques sur la mangrove, des 162 espèces d’oiseaux à observer les jours de pleine lune ! L’élément le plus important pour le Thaï, lorsqu’il a quitté son chez soi pour une promenade dominicale, voire saturnale, c’est d’être certain qu’il pourra se sustenter correctement, à l’heure qui lui convient et dans un lieu frais si possible.   

En la matière, nous trouvons enfin le bonheur et le réconfort, avec vue sur les bancs de boue, le doux ronronnement des ventilateurs éclipsant enfin les jacassements pénibles des oiseaux. 

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Il est onze heures. Le riz frit au crabe est sur la table, ainsi que les moules et une bonne bière fraîche avec des glaçons. On oublie les moustiques, le soleil au zénith, et les promenades éducatives dans la mangrove. Le centre pour visiteurs n’existait pas : qu’à cela ne tienne. Il s’appelait tout simplement restaurant, il faudra faire une rectification dans le Bangkok Guide 19th Edition (« The Essential Guide To Living In Bangkok »).

Enfin, on  peut se consacrer à la seule occupation qui vaille réellement ici-bas : manger !

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Dans un prochain épisode à venir : la suite de la promenade. Une après-midi au parc des crocodiles

La pluie, la vraie

Pour tous ceux qui n’ont jamais vu que de petites pluies occidentales, même océaniques, voici un aperçu des averses en temps de mousson.

Courtes le plus souvent, mais franches : ceux qui ne trouvent pas à s’abriter suffisamment vite comprennent très exactement la signification de l’expression « être trempé jusqu’à l’os ».

Ça ruisselle, ça cataracte. La chaleur étouffante est prise à son propre piège, l’eau vive et chaude entraîne la poussière accumulée, le vent écorne les boeufs, les arbres du voyageur et les palmiers.

Les plus belles pluies s’accompagnent d’orage et de tonnerre ravageur…

 

L’oiseau et le muezzin

Pas très loin de la maison se trouve une mosquée dont les appels à la prière parviennent à nos oreilles sept fois par jour. Ce n’est pas juste à côté, donc c’est assez agréable, une dose d’exotisme à portée d’oreille (on en manquait !)

Par ailleurs, depuis le début de la saison sèche, un gros oiseau noir, le coucou koël (Eudynamys scolopaceus), ne trouve rien de mieux à faire que de chanter toute la sainte journée sur un des très grands arbres du jardin. Il se pose sur une branche à une bonne vingtaine de mètres de hauteur et entonne sa « subtile mélopée » dès les premiers rayons du soleil – parfois même plus tôt – et la poursuit jusqu’à la tombée de la nuit.

L’oiseau est assez timide et je n’ai pas encore de photo de l’énergumène, mais  voici l’enregistrement des chants entremêlés du muezzin et du coucou…

 

N.B. Notre fidèle lecteur Salem de la Croix-Rousse, expert ès religions du livre, nous indique qu’il n’y a que cinq prières quotidiennes chez les fidèles musulmans. Voilà l’erreur rectifiée. Il devait y avoir un écho ces jours-là…