Et sinon, la junte, comment ça va ?

Beaucoup me demandent ce qu’il en est de la situation politique. Vivre en dictature, ça ressemble à quoi ? Après quelques semaines d’intense couverture médiatique, il semble en effet qu’il n’y ait plus depuis le mois de juin un seul article ou reportage consacré à la Thaïlande dans les médias français. Le sujet est tombé, comme bien d’autres, dans un trou noir médiatique, poussé vers la sortie par l’Ukraine, l’Irak puis les malheurs de François Hollande.

Pour répondre vite, il semble que la fameuse expression de « Thaïlande Téflon » soit toujours vraie. Ce n’est pas un coup d’état de plus, après la vingtaine qu’a connu le pays en quelques décennies, qui y changerait quoi que ce soit.

Pas de changements visibles dans les rues : ça bouchonne toujours autant dans les artères de la capitale, les vendeurs de rue n’ont pas remisé leurs poêles à frire qui noient les passants dans des nuages de grillades odorifères, les ouvriers en bâtiments sont toujours en tongs pour couler le béton et grimper aux échafaudages de bambou, les électriciens continuent à faire les équilibristes sur les lianes hasardeuses qui serpentent entre les poteaux de guingois. Les centres commerciaux sont de plus en plus luxueux et gigantesques, mais les petites boutiques, drogueries, magasins de tout et de rien, capharnaüms incroyables, continuent de respirer entre les pieds des malls gigantesques. Les restaurants de rue ne sont pas moins fréquentés qu’avant, où l’on dîne à pas d’heure d’un bouillon de poulet ou de riz gluant à la mangue, à deux centimètres des bagnoles qui passent et des moto-taxis qui ont l’air de flotter tellement ils semblent ignorer les lois de la gravitation. Les spectacles de crocodiles font le plein, comme ils l’ont toujours fait et continueront probablement à le faire, tant qu’il reste des crocodiles et des dresseurs de crocodiles…

Circulez, il n’y a rien à voir !

Il est fascinant de voir la facilité avec laquelle Prayut Chan-ocha, le général putschiste, devenu officiellement premier-ministre il y a quelques jours, a réussi à noyauter l’ensemble de l’Etat sans un coup de feu tiré. Toute activité politique est interdite, les partis sont dissous et pas près de rouvrir, les manifestants sont priés de manifester seuls et dans leur salon de préférence, toute critique publique est bannie ; les chaînes de télévision privées qui avaient pris parti politiquement avant le coup d’état sont toujours interdites d’antenne, ou ont du changer de nom et d’opinion comme UDD, la chaîne des chemises rouges qui s’appelle désormais Peace TV ; les chaînes étrangères sont de nouveau autorisées, mais au compte goutte et nombre de sites Internet sont censurés. La date des prochaines élections libres n’est pas fixée, mais elles n’auront pas lieu avant la fin de 2015, au plus tôt.

Ca n’a pas l’air de gêner grand monde. Les voix dissidentes se taisent depuis quatre mois, et il n’y a pas eu besoin de jeter des foules en prison finalement. La violence n’est pas nécessaire, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes. La fameuse résilience thaï a parfois bon dos.

Des affiches, quelquefois gigantesques, proclament la devise qui tient de programme officiel de la junte : « Return Happiness to Thailand », rendre le bonheur au pays. Prayut, le général multi-facettes, a même composé son propre hymne : une chanson sirupeuse à souhait aux paroles édifiantes. Vous pouvez juger par vous-mêmes avec ce montage musical qui allie paroles et musique.

Cette chanson ouvre d’ailleurs son intervention hebdomadaire du vendredi soir sur les chaînes de télévision.

Seul face à la caméra, avec une traduction en langue des signes incrustée en bas à droite, un montage de vidéos muettes à gauche et une traduction – souvent approximative et parcellaire – en anglais dans la partie inférieure de l’écran, Prayut s’adresse à la nation pendant une bonne heure et demi, et lui explique en long et en large combien c’est difficile et long de restaurer le bonheur dans le pays, mais combien il y met tout son coeur.

Dans un exercice de micro-management fascinant, il peut passer sans transition de l’amélioration de la qualité des cultures d’orchidées à la gestion des surplus de riz, en passant tout de même par les raisons pour lesquelles il maintient la censure pour le bien du pays, dans le cadre de sa feuille de route vers le bonheur.

Il glisse bien évidemment quelques piques et menaces à peine voilées de temps à autre envers ceux qui ne seraient éventuellement pas d’accord avec la direction prise.

La seule menace qui pèserait sur lui, comme l’écrit aujourd’hui le Bangkok Post, journal anglophone local a priori sérieux, ce serait la magie noire, à laquelle Prayut accuse des groupes anti-coup d’état d’avoir recours contre lui.

Dans un pays où figurent dans les journaux populaires des histoires de zombies aperçus à certains carrefours et qui y provoqueraient des accidents de la route, ces croyances superstitieuses du premier ministre ne sont pas tellement surprenantes. La culture populaire thaï est anti-rationaliste au possible, pétrie de numérologie, d’astrologie, de voyance et d’amulettes multifonctions.

Un prochain blog pourrait rassembler quelques unes des pratiques et croyances étonnantes ici-bas : quels jours de la semaine faut-il se couper les cheveux ? Comment demander aux esprits la permission de couper un arbre dans son jardin ? Est-il dangereux de mâcher un chewing-gum après la tombée de la nuit ? Pourquoi faut-il laisser ouvertes les portes des placards dans la chambre à coucher la nuit ?

En attendant, voici donc, telles que rapportées par le Bangkok Post, les paroles de Prayut Chan-ocha, le général putschiste devenu premier ministre, lors d’une réunion au Club de l’Armée Royale de Thaïlande des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme :

« Aujourd’hui, nous devons nous entraider. Si les réformes échouent, je ne sais pas ce que nous pourrons faire.

Faisant référence aux éléments anti-coup encore actifs : « Si vous voulez continuer à vous battre et si vous prenez le maquis, allez-y ! Si vous avez recours à des rituels de magie noire, allez-y ! »

« Aujourd’hui j’ai mal à la gorge et mon cou est douloureux. On m’a dit qu’il y a des gens qui me lancent des malédictions. Je me suis versé tant d’eau lustrale sur la tête que j’en ai frissonné partout. Je vais attraper un rhume maintenant. »

« Mais je ne veux pas vous stresser », conclut-il devant la réunion des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme.

Il va sans dire que Prayut, malgré son air un peu pincé, est un homme plein d’humour.

 

Magie noire

Louange à notre grande Reine

Back to Bangkok, back to basics…

Rentrés le lundi 11 août au petit matin, la veille de l’anniversaire de la Reine, et déjà dans le grand bain de la monarchie thaïlandaise.

Voici quelques encarts parus dans la presse en l’honneur de Sirikit. Celle qui épousa Bumibol en 1950 – après l’avoir rencontré à Paris où son père était ambassadeur de Thaïlande – et lui donna un garçon et trois filles, fêtait la semaine dernière ses 82 ans.

Comme toujours en Thaïlande les portraits transcendent les époques, de la prime jeunesse aux âges plus avancés.

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Le groupe industriel Central (hôtels, centres commerciaux, etc.) n’a pas hésité à agrémenter son encart d’un long texte lyrique reproduit ci-dessous et dont voici une traduction libre en français.

Louange à notre grande Reine

Louée soit la Mère et l’Icône du Royaume qui respire une bienveillance hospitalière.

Les bonnes paroles abondent durant cette bonne période de l’année.

Que la Reine « Sirikit » au coeur pur soit heureuse et triomphante,

Qu’elle brille à jamais dans l’esprit de son peuple.

La Souveraine qui aide la multitude à mener une vie meilleure,

Grâce à sa sagesse elle atténue les difficultés et les souffrances dans le pays,

Son coeur débordant de bonté humaine,

Qu’elle distribue sans limites, comme si les anges du paradis en arrosaient la terre.

Sa Fondation du « Silpacheep » fournit une occupation professionnelle pour soulager la pauvreté.

Elle a lancé son projet de reboisement afin de restaurer le cycle de l’eau essentiel à la vie et aux écosystèmes,

Pour soutenir sa Majesté le Roi dévoué à apporter le bonheur à son peuple.

Le douze août le public se réjouira et chantera haut ses louanges,

Lui souhaitant une longévité méritée en accord avec ses bonnes actions,

Montrant le plus haut respect pour notre glorieuse Reine, la louant en tant que Splendeur de la Monarchie.

Longue vie à sa Majesté.

 

 

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On y est !

Après sept mois de crise politique insoluble, dans un pays divisé et dont la classe politique fait preuve d’un remarquable amateurisme, l’armée, par la voix d’un beau quarteron de généraux gominés assis en rang d’oignon, comme on en voit dans les meilleurs films, a coupé cet après-midi toutes les chaînes de télévision pour annoncer que le vingtième coup d’état thaïlandais était officiellement lancé.

QuarteronUn couvre-feu est en vigueur à partir de dix heures du soir. Il est probable que les écoles seront fermées demain jusqu’à nouvel ordre (cela va faire quelques heureux). Les chaînes étrangères sont elles aussi coupées ce soir. Pour l’instant Internet semble fonctionner, pas sûr que son existence soit arrivée aux oreilles des militaires.

Amis de la quiétude des pays tempérés, bonne soirée !

Un siècle de coups d’état en Thaïlande

Pour fêter l’instauration de la loi martiale ce matin et un possible coup d’état dans les heures qui viennent, huit ans après celui qui a chassé Thaksin Shinawatra du pouvoir, j’ai créé une petite infographie récapitulant l’ensemble des coups d’état (réussis ou non) ayant eu lieu au cours des cent dernières années.

La Thaïlande est un pays où les coups se succèdent avec régularité…

Coups in Thailand

 

 

Pour l’amour du roi

Le 5 décembre dernier, alors que la crise politique battait son plein, les protagonistes ont interrompu très temporairement leur lutte à l’occasion des 86 ans de Bhumibol Adulyadej, le roi de Thaïlande, également connu sous son nom dynastique de Rama IX.

Bhumibol naît à Cambridge (Massachusetts) en 1927 alors que règne son oncle Prajadhipok (Rama VII). Suite au coup d’Etat militaire de 1932 mené par Pibulsonggram, Rama VII doit renoncer au pouvoir absolu qui caractérise la monarchie thaïlandaise depuis la création de la dynastie des Chakri après la défaite des rois d’Ayutthaya face aux Birmans en 1782. En 1935, celui qui est dorénavant un monarque constitutionnel abdique en raison des mauvais rapports qu’il entretient avec les nouveaux dirigeants du pays.

Rama VII cède le trône à son neveu Ananda Mahidol, qui vit alors en Suisse avec sa mère, son frère Bhumibol et leur soeur aînée. Ananda ne revient en Thaïlande qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour régner quelques mois sous le nom de Rama VIII avant de mourir dans des circonstances peu claires en 1946.

Bhumibol devient alors de facto le nouveau roi, ce qui en fait le plus ancien monarque vivant à ce jour, mais reste à Lausanne jusqu’en 1950 afin de terminer ses études (il est parfaitement francophone et anglophone) avant de rentrer en Thaïlande pour être couronné sous le nom de Rama IX et épouser sa petite-cousine la princesse Sirikit (Rama V, leur arrière-grand-père commun, connu également sous le nom de Chulalongkorn, régna sur le Siam de 1868 à 1910, et eut 77 enfants de 36 de ses 92 femmes).

Le roi Bhumibol a porté tout au long de son règne un intérêt marqué pour le développement des zones défavorisées du royaume et a eu une attitude conciliatrice lors des 17 coups d’Etat militaires qui se sont succédé depuis 1946. Il jouit aujourd’hui d’une immense estime de la population thaïlandaise et représente ce que d’aucuns considèrent comme l’ultime ciment d’une nation par ailleurs extrêmement morcelée.

Sa silhouette est visible partout dans le pays, avec des images qui courent du début de son règne, le montrant parfois en organisateur et ingénieur ou souvent dans des compositions familiales très vintage, jusqu’aux années de vieillesse. Ces photographies aux dimensions parfois impressionnantes ornent les routes, les carrefours, les bâtiments officiels, mais sont également visibles dans n’importe quel commerce, du restaurant de rue traditionnel à la boutique la plus hype.

Au cours des six décennies du règne de celui qui est considéré comme un demi-dieu sans son pays, la loi thaïlandaise punissant les crimes de lèse-majesté n’a cessé d’être renforcée. Toute opinion défavorable concernant le roi (y compris les précédents souverains), sa famille et la famille royale au sens large est sévèrement réprimée par des peines pouvant aller jusqu’à quinze années de prison. Depuis le milieu des années 1960, le nombre de cas annuels a été multiplié par plus de dix, et la peine moyenne a doublé.

Un certain Yuthapoom Martnok vient de passer un an en détention préventive dans une prison de Bangkok après que son frère l’eut accusé de lèse-majesté au cours d’une conversation privée (il a été ensuite acquitté et relâché). Il y a une vingtaine d’années, un homme d’affaires français qui se rendait au Japon avec Thai Airways refusa de façon un peu bruyante d’éteindre sa lampe individuelle, bien que celle-ci dérangeât visiblement une princesse qui somnolait quelques rangées devant lui : il fut arrêté lors du transit à Bangkok et fut détenu pendant deux semaines, suite à la plainte d’une hôtesse de l’air.

Cette législation s’accommode par ailleurs très bien des nouvelles technologies : sur Facebook, le simple fait d’appuyer sur le bouton « J’aime » sous un commentaire défavorable à la monarchie  peut tomber sous le coup de la loi, y compris lorsque l’utilisateur se trouve en dehors du sol thaïlandais. Des équipes d’informaticiens scrutent d’ailleurs en permanence les réseaux et bloquent dans le pays l’accès à des milliers de sites d’informations consacrés à l’Asie.

Les illustrations qui agrémentent ce billet, à propos duquel je demanderai à mes fidèles lecteurs de ne pas faire de commentaires peu judicieux, sauf si ceux-ci tiennent à m’apporter des oranges lors de leur prochain séjour au pays du sourire, sont tirées des éditions du 5 décembre dernier du Bangkok Post et du Nation, les deux quotidiens en langue anglaise du pays.

La plupart sont des encarts publicitaires payés par les grandes entreprises du pays, mais l’on trouve également quelques articles hagiographiques consacrés aux grandes passions du roi : le sport, la photographie…

Democrazy thaïlandaise

Après plus d’un mois de manifestations, blocages et intimidations qui constituent ce qu’il faut bien appeler une tentative de renversement d’un gouvernement élu, d’un coup d’état donc, pour faire simple, le Premier ministre Yingluck Shinawatra a finalement dissous hier soir le parlement, appelé à l’organisation de nouvelles élections législatives, proposé un référendum national et même sa démission.

On pourrait penser que le Parti démocrate, incarnant l’opposition au Pheu Thai au pouvoir, et qui a encore fait descendre 100.000 personnes dans les rues de Bangkok ce lundi 9 décembre, se satisferait de ces propositions. En réalité, après avoir perdu systématiquement toutes les élections nationales au cours des vingt dernières années, les dernières en particulier face à Thaksin Shinawatra puis à sa soeur, le Parti démocrate ne croit plus aux élections libres et à la démocratie par les urnes.

Les 150 députés d’opposition (contre 265 pour le Pheu Thai sur un total de 500 sièges) ont tous démissionné en masse dimanche, afin de « montrer l’illégitimité du gouvernement en place ». En oubliant de préciser qu’étant donnée la composition politique du pays, et leur incapacité à rassembler un électorat plus large que, pour simplifier, la bourgeoisie de Bangkok, les ultraroyalistes et les paysans du sud du pays, ils seraient de toutes façons bien incapable de gagner dans les urnes aux prochaines élections.

En réalité, ce dont il s’agit, ce n’est pas d’un processus d’alternance démocratique, mais d’un combat sans merci pour le pouvoir. Les dirigeants du Parti démocrate sont réalistes quant à leur incapacité à gagner par les urnes, alors que les masses du Nord et du Nord-Est, traditionnellement les plus pauvres, et auxquelles la politique économique de Thaksin a réellement profité, sont acquises au Pheu Thai et absolument pas prêtes à basculer.

Les propositions de Suthep Thaugsuban, chef de file  des manifestants au cours des dernières semaines, qui est visé par deux mandats d’arrêt et risque la peine de mort pour insurrection – ce qui ne l’a pas empêché de rencontrer officiellement il y a une semaine le Premier ministre ni de parader dans les rues encore ce lundi – sont en ce sens éclairantes, à défaut d’être précises : il appelle à la création d’un « conseil populaire », dont les membres seraient non élus et auraient pour mission de réformer en profondeur le système politique thaïlandais.

Le plan d’actions du Parti démocrate est donc clair et résolument anti-démocratique : quand le peuple vote mal, changeons le peuple, ou tout du moins choisissons à sa place ses représentants, pour son bien évidemment ! Et pourquoi pas, après tout ?