Le Royaume de l’à peu près

L’un des plaisirs de la vie à Bangkok, c’est l’amusement quasi-quotidien généré par « l’à peu près » permanent qui caractérise assez bien le plongeon de la culture locale dans la modernité.

Pour commencer, c’est l’orthographe volontiers hasardeuse que prennent les mots étrangers. Les panonceaux faits à la main sont une source inépuisable. Grâce à eux, on comprend mieux la prononciation parfois étrange des mots anglais par l’autochtone.

Custemer

Les noms propres ne sont pas épargnés. Andy Whorol et Lfred Hitchcock se retrouvent dans une liste un peu étonnante sur un dos, ma foi, pas tellement déplaisant.

Whorol

La syntaxe ne s’en tire pas à très bon compte non plus. Là aussi, on peut imaginer retrouver la structure de la phrase originelle dans le décalque souvent maladroit.

Not Take
La langue de Shakespeare est certes la plus malmenée, mais le chic français, surreprésenté en matière de boulangerie et de luxe, en prend aussi pour son grade, parfois dans les grandes largeurs.

Boulangerie Chaude

Quant aux Italiens, ils n’ont qu’à bien se tenir. Enfin, là, on est plutôt dans une tentative de syncrétisme culturel assumé et quasi génial.

Johnny

Au-delà des mots et de leur orthographe, c’est tout un art de la sémiologie de l’à peu près.

Quand on n’a plus de drapeau italien pour indiquer les vins originaires de la péninsule, on va chercher le drapeau iranien, on l’incline d’un quart de tour, et le tour est joué ! Après tout, les couleurs sont identiques, quel pisse-vinaigre ira remarquer la présence de l’emblème de la révolution islamique. Cocasse tout de même pour un pays où l’alcool est en principe banni…

Drapeau

Dans le genre sémiotique, il y aurait aussi beaucoup à dire sur la place de l’homme occidental, le « farang », dans la psyché asiatique en général, et en Thaïlande en particulier.

C’est souvent étonnant dans la publicité. La compagnie aérienne chinoise Spring Airlines fait ainsi apparaître deux jeunes hommes occidentaux en commandant de bord et second, alors que les hôtesses et stewards sont asiatiques.

Spring

Mais là où c’est vraiment marrant, c’est lorsque dans la vitrine d’un photographe de Sukhumvit, au milieu des portraits de Thaïs, on trouve celui d’un improbable binoclard qui est une espèce de synthèse entre le style Americana 1973 et la mode vestimentaire Leipzig 1982. Le type a du se faire tirer le portrait dans la boutique il y a quelques années, et sa photographie attire (?) depuis lors le chaland…

Farang

L’à peu près, c’est également, et peut-être plus que tout, le free style des électriciens et poseurs de câbles qui, en tongs bien évidemment, font les marioles à cinq ou six mètres de hauteur. Celui-ci s’est pris un bon coup de jus quelques minutes après la photo et a terminé son opération de maintenance avec un bras dans le plâtre…

Fils

On pourrait consacrer toute une série à la thématique du « mobilier urbain réalisé en dépit du bon sens », mais on restera ici modeste avec cette station de « pun pun bike » – le vélib local – rendue complètement inutilisable par l’éclosion en son centre d’une espèce de corolle florale, qui n’est même pas une installation d’art contemporain sponsorisée par la Mairie de Paris.

Pun Pun

La beauté de l’à peu près local, c’est aussi l’amour immodéré des graphic designers locaux pour Photoshop, amour libéré des tabous moraux qui restreignent trop souvent ailleurs le collage photographique professionnel. C’est ainsi que j’ai eu le bonheur de retrouver notre vieux touriste thaïlandais qui visitait autrefois la Suisse devant ce que j’imagine être maintenant le Fuji Yama, avec un silhouettage du tonnerre.

Rhinish

Pour finir, une mention spéciale aux images pieuses du Roi qui ornent bureaux, maisons et boutiques. Elles sont souvent les mêmes et on n’y prête en général plus guère attention – d’un point de vue esthétique s’entend. Mais l’on a parfois des surprises, comme ici, où l’artiste a su allier avec grâce et talent l’amour pour le saxophone du monarque et ceux qui sont probablement ses animaux préférés.

Saxophone