Derniers portraits de Chinatown

Et voici les derniers portraits de Chinatown. Pour l’essentiel ils ont été repris dans l’article papier de Gavroche, à quelques exceptions près. Les photos sont d’Aniko Palanky.

Je mets à disposition de ceux qui le souhaitent le journal dans sa version .pdf. Il suffit d’aller le télécharger sur ce lien. Le lien est valable quelques jours. Ecrivez-moi s’il ne fonctionne plus au moment où vous souhaitez le télécharger…

George, le musulman bouddhiste qui parle avec les dieux hokkiens

George n’est pas un gardien de temple comme les autres. Né il y a 61 ans d’une mère musulmane et d’un père bouddhiste, rien ne prédisposait cet homme à devenir le gardien du plus vieux sanctuaire hokkien de Bangkok, Cho Su Kong, au coeur du quartier cosmopolite de Talat Noi, enclave de calme dans Chinatown.

Il y a plus de 20 ans, alors qu’il était fonctionnaire, il se porta candidat pour succéder à l’ancien gardien nonagénaire. Un tirage au sort permit à George de se reconvertir. Depuis, il est salarié par l’association hokkienne et sa femme travaille avec lui au sanctuaire, où elle vend des bougies et offrandes aux fidèles.

George dit avoir développé au cours des années « un don de communication avec les dieux du sanctuaire ».

George

En dehors du festival végétarien chinois traditionnellement organisé chaque l’automne, la vie du gardien du sanctuaire s’écoule paisiblement dans ce magnifique bâtiment de 1804 au bord du fleuve.

Il sait tout des sculptures et des bas-reliefs sur les murs, représentant des épisodes de la littérature chinoise. Il fait preuve d’enthousiasme également en commentant les gravures figurant des coutumes hokkiennes, sur la robe dorée du moine Qingshui, la statue principale du sanctuaire.

En plus de l’entretien du temple, George donne aux fidèles des conseils sur les prières à faire en fonction de la maladie dont ils souffrent : le temple est en effet fréquenté par la communauté hokkienne de Bangkok, mais également par d’autres communautés chinoises ou des Thaïs bouddhistes. Tous viennent prier les divinités locales qui ont la réputation de pouvoir guérir les maladies.

Pornchai, le mécanicien de Siang Gong

Pornchai est né il y a cinquante ans à Talat Noi, dans le quartier de Siang Gong, dans les appartements au-dessus de son garage. A l’époque, celui-ci était un café, tenu par son grand-père, arrivé de Chine peu avant la seconde guerre. Le père de Pornchai a lancé ensuite une activité de recyclage mécanique dans les années 1970.

Pornchai

Siang Gong se distingue par ses rues envahies par des montagnes de pièces détachées automobiles. Après les forgerons et chaudronniers hokkiens des débuts du quartier, l’industrie mécanique qui a participé au décollage économique de la Thaïlande à partir des années 1950 a laissé son empreinte.

En recyclant des pièces mécaniques usagées venant de surplus ou de pays voisins, les mécaniciens de Siang Gong approvisionnent l’industrie thaïlandaise en pièces de rechange peu chères pour automobiles, bus, camions ou tracteurs, mais également pour groupes électrogènes, frigos ou pompes. Un artisanat de construction de moteurs économes en essence et aux émissions réduites a également vu le jour, et des étudiants viennent encore dans le quartier apprendre la mécanique et chercher des pièces.

Un ouvrier mécanicien

« Mes ouvriers désossent les vieilles pièces de voiture et séparent ce qui peut être recyclé du reste, qui est envoyé dans une fonderie de métal » explique l’entrepreneur. Les ouvriers travaillent assis à même le trottoir, devant la maison. Pornchai confirme qu’il peut tout à fait retrouver une pièce en particulier dans le tas qui occupe tout la surface de son atelier.

« L’activité ne fonctionne plus si bien qu’avant, mais je préfère rester ici car les loyers ne sont pas chers » dit celui qui habite désormais avec sa femme et ses trois enfants à Yan Nawa où il peut disposer d’une maison plus grande. « Mais mes ouvriers continuent à habiter dans le quartier ».

Inki et Nam, les fabricants de tonneaux

Dans la rue Songwat, en face du Wat Pathum Khongkhla, de très jolies « shop houses » sont alignées. Construites à la fin du XIXème siècle et inspirées par l’architecture de Singapour, elles étaient louées à des marchands chinois qui y entreposaient leurs marchandises, alors que l’étage servait de bureau ou de logement.

Aujourd’hui, Inki et son frère cadet Nam y vendent de jolis barils et tonneaux de bois de tek.

Inki

A 72 ans, Inki est la plus bavarde des deux. « Nous possédons une fabrique de barils à Nong Khaem, à l’est de Bangkok, où travaillent dix employés. La boutique de la rue Songwat nous sert de lieu d’exposition » dit en bon anglais cette dame coquette. Son frère Nam, âgé de 52 ans, est plus taiseux : il est occupé à passer du vernis sur le bois.

Leur grand-père a quitté la région de Canton il y a une centaine d’années pour s’installer à Bangkok. Inki est allée plusieurs fois dans le village d’origine de la famille et a gardé contact avec les cousins restés là-bas. « Tout le monde continue à parler cantonais » chez nous, même si tous les enfants sont en Thaïlande, confie-elle.

« Toutes les communautés chinoises sont désormais intégrées et mélangées, les Cantonais comme les autres » conclut celle qui annonce fièrement que l’un de ses fils travaille à la police de l’immigration à l’aéroport de Suvarnabhumi.

Nam

Le marchand d’oeuf du Wat Pathum Konkha

On a oublié de lui demander son prénom, mais celui qui voudra le retrouver le reconnaîtra sans difficulté. Tous les jours depuis une vingtaine d’années, ce marchand ambulant au visage tanné est dans les rues autour du Wat Pathum Konkha pour y vendre ses oeufs cuits durs et ses galettes de riz gluant.

« Ma femme et ma fille lycéenne vivent à Khorat » dit celui qui emploie l’ancien nom khmer de Nakhon Ratchasima, la plus grande ville -avec Udon Thani- de l’Isan, la grande région du nord-est de la Thaïlande. « Je vais les voir trois ou quatre fois par an ».

Le vendeur d'oeufs

Il vit seul à Bangkok et dort dans le temple du Pathum Konkha, comme beaucoup d’autres, moines ou non. Tous les matins, il se lève à 4 heures pour préparer sa marchandise. « Je travaille dans ce quartier car les oeufs en gros y sont moins chers qu’ailleurs. 30 oeufs me coûtent 84 bahts ». Il vend ensuite ses oeufs durs à 7 bahts l’unité, ou 3 oeufs pour 20 bahts. « Je peux ainsi gagner près de 1.000 bahts par jour ».

L’homme s’éloigne après avoir confié au client un petit sac contenant une galette chaude accompagnée d’un oeuf arrosé d’une pincée de sel et d’une dose de sauce pimentée.

Shah Jahan Pappy, le vendeur de pierres

La rue Songwat, au sud de Chinatown, est l’artère principale du commerce de pierres précieuses. Shah Jahan Pappy, Indien originaire de Chennai – anciennement appelée Madras – y tient une petite boutique depuis une dizaine d’années.

Cet homme de 48 ans aux cheveux teints, qui a travaillé à Dubaï avant d’arriver en Thaïlande, a profité du fait qu’une partie de sa belle famille vit à Bangkok pour s’installer. « Le grand-père de ma femme est arrivé le premier il y a très longtemps. Ma cousine et mon beau-frère sont ici également ».

Shah Jahan Pappy

Ses clients sont indiens, indonésiens ou arabes. Les pierres précieuses, rubis, saphirs ou encore émeraudes viennent d’Inde, de Chine ou de Thaïlande. Shah Jahan a également un grand assortiment de pierres synthétiques en verre coloré, qu’il vend en gros ou au détail. « Depuis l’arrivée du nouveau gouvernement, le business est très calme » déplore-t-il, évoquant la junte militaire au pouvoir depuis le coup d’Etat de 2014.

Originaire du sud-est de l’Inde, il est musulman et profite de la proximité de la mosquée Luang Kocha – la seule de Chinatown – où il va prier tous les jours. Ses deux filles fréquentent l’école thaïlandaise et parlent parfaitement la langue de leur pays d’adoption. Lui-même parle un peu thaï, « mais à la maison, nous parlons uniquement en tamoul », dit Shah Jahan, regrettant d’ailleurs que ses filles ne sachent ni le lire ni l’écrire.

Il a quelques amis thaïlandais et « trouve les Thaïs bouddhistes très gentils et accueillants ». Il n’a par contre aucun contact avec la communauté indienne du quartier voisin de Pahurat – Little India – où l’activité essentielle est le textile, et qui est composée de descendants d’Indiens sikhs, hindous ou musulmans installés pour certains à Bangkok depuis plus d’un siècle.

Nuat, le client du café

Chinatown est un quartier pauvre en cafés. Les vendeurs ambulants sont certes nombreux à sillonner ses rues, mais il est aujourd’hui difficile de trouver un troquet. Le Ia Sae est l’exception. Situé sur la rue Phadsai, il est probablement le plus ancien café de Sampeng. Fondé en 1928 par un marchand ambulant, il est aujourd’hui tenu par la quatrième génération de propriétaires.

Parmi sa clientèle de vieux sino-thaïs du quartier : Nuat. Bientôt septuagénaire, il est né en Thaïlande, mais ses parents étaient Chinois. « Je viens ici tous les jours depuis une vingtaine d’années. Les gens viennent parfois de loin dans ce café car il a bonne réputation ». Il avoue aimer écouter les rumeurs et les histoires du quartier tout en sirotant son café glacé.

Nuat

La décoration est sobre. Sur le mur jaune qui s’écaille, une horloge égrène les heures, entre un portrait émouvant du roi Bhumibol tenant sa mère blottie contre ses épaules et une grande peinture naïve d’une rue de Sampeng à l’époque des pousse-pousse. Les clients lisent le journal ou discutent en fumant une cigarette.

Nuat a oublié son nom chinois mais il n’a jamais quitté le quartier qui l’a vu naître. Il y vit avec son épouse et l’une de ses deux filles. Son fils vit également à Chinatown. A 69 ans, cet homme aux sourcils broussailleux et et à la fine moustache à la chinoise tient toujours un petit stand de street food dans une rue proche et y cuisine chaque soir, sauf le lundi, à partir de 17 heures.

L’homme se fige soudain et son visage se ferme. « Je voulais devenir riche, mais je suis resté pauvre ». Dans l’imaginaire chinois, c’est sans doute la pire des destinées.

Uborat, les offrandes en papier

Uborat adore les chiens. Dans son atelier-boutique de la rue Charoen Chai, il y en a partout, qui se faufilent entre les jambes des visiteurs et des employés.

Comme la plupart de ceux qui vivent dans cette rue étroite située derrière la grande avenue Charoen Krung, au nord de Chinatown, la famille d’Uborat fabrique des offrandes traditionnelles en papier. Brûlés lors des cérémonies funéraires chinoises, ces objets vont des traditionnels billets de banque, portant souvent des montants mirobolants, aux téléphones, voitures, avions ou même immeubles en papier, selon la personnalité du défunt et ce dont il aura besoin dans l’au-delà.

Uborat

A l’époque de ses parents, la maison était un café. A leur mort, il y a une dizaine d’années, la famille a décidé de se reconvertir dans la fabrique d’offrandes de papier. A soixante ans, Uborat travaille avec sa soeur Mali, leurs maris et enfants. Ils parlent ensemble un mélange de thaï et de dialecte teochiu, la langue de l’arrière-grand-père venu s’installer en Thaïlande.

Lorsqu’elle était enfant, Uborat se souvient que quatre familles vivaient ensemble dans cette « shop house » traditionnelle. Désormais elle vit en banlieue. Seul un neveu occupe encore l’étage de la maison.

« Il nous faudra probablement bientôt quitter la maison » s’inquiète Uborat. La nouvelle ligne de MRT qui va bientôt traverser Chinatown est en effet en cours de construction à quelques mètres à peine. Plusieurs maisons ont déjà été détruites. Les propriétaires ont l’intention de remplacer les « shop houses » traditionnelles abritant la communauté de Charoen Chai par un grand centre commercial, à proximité de la station de métro qui ouvrira l’an prochain.

Une petite association s’est créée pour essayer de ralentir le projet, ou de l’infléchir. Un musée consacré aux traditions de la communauté a ouvert en 2011. Mais Uborat est fataliste : « Même s’ils nous permettent de racheter des espaces commerciaux dans les nouveaux bâtiments, ce sera sans doute trop cher pour nous ». Elle ne sait pas encore ce qu’elle fera ensuite, si elle doit arrêter le commerce d’offrandes en papier.