Un voyage dans l’histoire

Ce road-movie historique paraît en août 2015 dans une autre mise en page et illustré de nombreuses illustrations dans le numéro 250 de Gavroche, le magazine francophone de Thaïlande. En voici la première partie, jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Des premiers marchands chinois dont les filles devinrent reines aux entrepreneurs sino-thaïs qui règnent aujourd’hui sur l’économie thaïlandaise, durant plus de deux siècles l’histoire de la Thaïlande s’est écrite à Chinatown.

Pour commencer le voyage, montez dans le BTS, le train des cieux comme on l’appelle ici. Descendez à la station Saphan Taksin, près du pont érigé en l’honneur du roi du même nom, et dirigez-vous vers la jetée de Sathorn. Demandez à l’un des bateliers de vous emmener de l’autre côté du fleuve : n’hésitez pas, grimpez sur son bateau longue-queue pour traverser avec lui le Ménam, la mère des eaux, et vous perdre dans les canaux de Thonburi, entre varans et poissons-chats.

Faites-vous déposer à Kadeejeen, ce quartier cosmopolite où s’installèrent les premiers marchands étrangers, bien avant la naissance de Bangkok. Entrez dans l’église catholique de Santa Cruz, puis allez sentir les parfums du sanctuaire chinois de Tien An Kong et visiter la magnifique mosquée de Saifee Masjid, avant de déguster un « kanom farang », l’un de ces gâteaux dont seules quelques familles sino-portugaises ont la recette.

Quittez ensuite les ruelles fraîches et l’ombre des frangipaniers pour vous diriger vers le petit ponton de Din Daeng. En face de vous, de l’autre côté du Chao Phraya, c’est Sampeng, le quartier chinois. Vous le connaissez mieux sous son nom occidental : Chinatown. Le capitaine de la petite barge qui s’approche l’appellera probablement Yaowarat. Pour 3 bahts, il vous fait traverser les eaux. Vous voilà bientôt sur la jetée de Ratchawong. C’est là que la plupart des migrants chinois accostèrent en arrivant au Siam.

Vous êtes prêt pour un voyage dans ce quartier de Chinatown qui concentre une bonne partie de l’histoire des Chinois en Thaïlande. Vous croiserez un roi sino-thaï, emprunterez un pont vénitien, apprendrez comment les aristocrates félons étaient punis au XIXe siècle. Vous slalomerez entre des montagnes de moteurs, lèverez vos yeux vers le balcon d’où partit la révolution chinoise, entrerez dans des sanctuaires aux parfums entêtants… Ouvrez vos yeux et vos oreilles, le voyage commence !

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

La rive gauche du Ménam – le fleuve Chao Phraya – vue depuis le temple chinois Cho Su Kong à Talat Noi.

La plus ancienne trace de la présence chinoise à Bangkok est une inscription portée sur une plaque. Accrochée sur la façade du Leng Buai Ia, l’un des sanctuaires les plus importants de Chinatown, au cœur du Talat Mai, celle-ci indique 1658.

Le sanctuaire teochiu se dresse dans une petite cour, à quelques mètres des étals du « nouveau marché ». À l’époque où il aurait été construit, Bangkok n’était encore qu’une petite bourgade sur le Chao Phraya, tandis qu’Ayutthaya était la capitale royale.

Le sanctuaire de Leng Buai Ia est dédié à Koe Yi, savant chinois du XIVe qui tenta de réconcilier les enseignements du Bouddha avec la philosophie taoïste de Lao-Tse. Sa tombe, lieu de pèlerinage religieux important, se trouve dans la région d’origine des Teochiu, la plus importante communauté chinoise en Thaïlande, à la frontière entre les régions du Guangdong et du Fujian. Le sanctuaire de Bangkok ne porte pas le nom de Koe Yi : il est appelé Leng Buay Ia, qui signifie « queue du dragon » et fait référence à la forme traditionnellement donnée au quartier de Chinatown.

La plaque lui vaut la réputation d’être le plus ancien sanctuaire de la ville, mais beaucoup pensent qu’elle a en réalité été apportée d’Ayutthaya, car l’installation des premières communautés teochiu à Bangkok ne date que de 1782.

Alors que sa façade dégagée – contrairement à de nombreux autres sanctuaires de Bangkok, l’espace devant le sanctuaire ne sert pas de parking – brille au soleil, l’intérieur du sanctuaire est sombre et mystérieux. Les bougies et encens habituels brûlent en l’honneur des divinités locales et les bâtons de divination permettent de prédire l’avenir. Des morceaux de tissus ornés de dessins mystiques protègent des influences maléfiques et sont accrochés par les commerçants quand ils ouvrent une nouvelle boutique.

Lié à une société secrète importante qui s’y réunissait encore dans les années 1920, le Leng Buai Ia est aujourd’hui encore un lieu central pour la communauté teochiu et les visiteurs viennent de loin, notamment lors des fêtes traditionnelles chinoises.

Sanctuaire Leng Buay Ia, Chinatown, le 5 mai 2015

Le sanctuaire Leng Buay Ia à Chinatown.

En réalité, même si le sanctuaire de Leng Buai Ia n’est probablement pas aussi ancien qu’on veut bien le dire, la présence des Chinois à Bangkok et au Siam est attestée depuis bien longtemps, et même avant que les Thaïs eux-mêmes n’arrivent dans la région…

Le commerce maritime entre l’Empire du Milieu et le « Nanyang », comme les Chinois appellent l’Asie du Sud-Est, commence dès le Xe siècle. Des colonies de peuplement chinoises sont déjà établies, en particulier sur les côtes du Golfe de Thaïlande, quand les premières tribus thaïes, originaires des régions de Chine méridionale, s’installent au XIIIe siècle dans le bassin du Chao Phraya.

Au cours des siècles suivants, des marchands chinois, majoritairement hokkiens, venant du sud de la province du Fujian, s’établissent à Ayutthaya ainsi que dans d’autres ports du Golfe de Siam. La Chine est le premier partenaire commercial du Siam.

En 1768, après qu’Ayutthaya a été mise à sac par les armées birmanes, le chef d’armée Taksin est couronné roi et établit la nouvelle capitale à Thonburi. Il sera renversé en 1782, après avoir réunifié le royaume.

Sampeng, premier quartier chinois

Le successeur de Taksin, Rama I, fondateur de la dynastie actuelle des Chakri, est couronné le 6 avril 1782. Dès son arrivée au pouvoir, il déplace le siège du gouvernement de Thonburi à Bangkok, sur la rive gauche du Chao Phraya, afin de le rendre moins accessible à d’éventuelles invasions birmanes. Le lieu choisi pour construire le nouveau palais royal, Rattanakosin, est alors occupé par des Chinois teochiu. Ceux-ci sont invités à déménager leur colonie un plus au sud sur la même rive, entre le Wat Samploem – qui deviendra plus tard le Wat Chakrawat – et le Wat Sampeng, appelé aujourd’hui le Wat Pathum Khongkhla.

Lors de l’installation des Chinois en 1782, le Wat Sampeng, qui marque la limite sud du quartier qui porte son nom, est abandonné une vingtaine d’années suite aux invasions birmanes. Construit à l’époque d’Ayutthaya, ce temple royal est alors reconstruit par un jeune frère de Rama I.

Le Wat Sampeng joue un rôle particulièrement important pour les rites funéraires royaux, puisque les cendres sont traditionnellement dispersées dans le Chao Phraya sous ses murs. Dans les champs qui l’entourent sont également enterrées les carcasses des éléphants blancs royaux.

Au XIXe siècle, le temple est également un lieu d’exécutions royales. Les aristocrates condamnés à la peine capitale sont en effet battus à mort avec un bâton de bois de santal, leur corps recouvert d’un sac de velours pour empêcher le sang royal de tacher le sol. Plusieurs exécutions ont lieu au Wat Sampeng, dont celle du Prince Rakronaret. Ce fils de Rama I, accusé d’intriguer pour renverser Rama III, est mis à mort en 1848. La pierre contre laquelle on plaçait la tête des suppliciés avant d’y porter le coup fatal est toujours visible derrière le viharn du temple.

Les terrains autour du temple abriteront longtemps des charniers à ciel ouvert où se décomposaient les corps des indigents et des esclaves, objets de méditation sur la mort pour les moines selon une tradition bouddhiste aujourd’hui largement éteinte.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Un moine surfe au monastère Wat Sampeng (Wat Pathum Khongkha).

Après la création de Sampeng, le temple est vite entouré d’une communauté chinoise qui ne connaît pas bien les rites bouddhistes Theravada. Souvent, après une matinée passée à mendier, les bonzes rentrent au temple avec leurs sébiles presque vides… Mais avec l’acculturation progressive des Chinois, cet îlot de culture thaïe trouvera sa place dans la vie du quartier. Les familles d’origine chinoise participent aujourd’hui au support des communautés monastiques et le temple abrite un site de crémation et de dépôt des reliques.

Dans ses premières années, le quartier habité par les Chinois est essentiellement constitué de la rive du Chao Phraya et d’un petit territoire allongé qui ne va pas au-delà de la rue principale de Sampeng, appelée Sampeng Lane, et nommée aujourd’hui soï Wanit 1. Au delà de cette ruelle commence la « Mer de boue », un estuaire marécageux qui sera peu à peu conquis tout au long du XIXème siècle. Des milliers d’artisans chinois viennent participer à la construction du quartier : briquetiers, maçons, charpentiers, forgerons, orfèvres…

Le nom des ruelles qui courent entre Sampeng Lane et la rive indiquent aujourd’hui encore leur usage premier : Trok Khao San était le lieu où se trouvaient les bureaux des rizeries ; Trok Rang Katha abritait les ateliers de casseroles en métal alors que dans le Trok Tao étaient fabriqués des fourneaux ; les calligraphes et artistes ou fabricants de lanternes en papier se trouvaient sur le Trok Rong Khom ; le Trok Vet abritait lui tout simplement des latrines publiques, probablement en plein air !

« Sampeng, immense bazar chinois, où se trouve une population tellement dense qu’on n’a jamais pu l’évaluer exactement »

Georges Chaudoir (1873-1930), militaire belge qui fit un tour du monde dans sa jeunesse et passa quelques jours au Siam en 1897, décrit le Sampeng de façon assez évocatrice. Le texte date de la fin du XIXe siècle, mais la rue n’avait pas dû changer beaucoup depuis l’époque de sa création. « En dehors de ses palais et de ses pagodes, Bangkok renferme plus d’un point intéressant. Tel est le Sampeng, immense bazar chinois, où se trouve une population tellement dense qu’on n’a jamais pu l’évaluer exactement ; les ruelles sont étroites et tortueuses ; les habitants s’y empilent dans des huttes en bambou d’où se dégage une odeur nauséabonde. On y trouve de tout, depuis une banane jusqu’à des carabines de cavalerie. […] Le marché le plus important, le Sampaeng, long de plusieurs kilomètres, est une succession de couloirs étroits où les piétons seuls peuvent accéder. Et encore ne circule-t-on que difficilement entre deux rangées d’étalages qui débordent sur la ruelle. Tous les genres de commerce, y compris les maisons de jeu et les monts-de-piété, s’exercent dans ce marché. Le Chinois y tient le haut du pavé. Les trois quarts des boutiquiers sont des Célestiels. […] Le long des couloirs dallés les magasins s’alignent, boîtes carrées dont un côté manque, ornementées d’énormes lanternes de papier, d’enseignes rouges sur lesquelles grimacent des caractères d’un demi-pied de haut, en colonne verticale. Intérieurement, c’est l’éternel et même décor : au fond l’autel des ancêtres et un peu partout des poussahs à barbiche, des dragons, des cigognes, des brûle-parfums en bronze, des potiches de porcelaine et des paravents où les oiseaux prennent leur vol. »

National Archives of Thailand - image provenant du livre "Bangkok There and Now" par Steve Van Beek

La rue commerçante de Sampeng Lane au début du XXe siècle.

Aujourd’hui, Sampeng Lane est toujours une petite ruelle couverte longue de plus de deux kilomètres et dont la largeur n’excède pas deux ou trois mètres. On y trouve une succession d’échoppes : décoration pour la maison, bijoux, tissus, papèteries, chapeaux, chaussures, maroquinerie, parapluies… L’air conditionné des boutiques rafraîchit un peu l’atmosphère. Les seuls moyens de transport que l’on y croise sont la charrette à bras et la vespa hors d’âge, qui toutes deux ont priorité sur les piétons.

Il fut une époque où Sampeng Lane abritait également d’autres activités. Les bordels, sophistiqués et décorés par les meilleurs designers de l’époque, étaient identifiés par une lumière verte. Leur nombre était si élevé que le quartier était lui-même appelé « district de la lumière verte ». Le terme « femme de Sampeng » est d’ailleurs toujours synonyme de femme de petite vertu en thaï. Khun Yai Faeng – grand-mère Faeng – était tenancière dans les années 1830 d’un lupanar sur le Trok Tao. Bouddhiste dévote par ailleurs, elle fit construire un temple. Celui-ci porte maintenant le nom de Wat Kanikapon : « le temple construit grâce aux revenus de la prostitution ». Devant le buste de sa fondatrice sont posés, dans une petite coupelle, un bâton de rouge à lèvre et une bouteille de parfum.

A l’extrémité ouest de Sampeng Lane, le pont de Saphan Han enjambe le canal Rob Krung, creusé en 1783, qui est le deuxième des trois anneaux de canaux autour de l’île de Rattanakosin. Initialement simple passage de bois, très étroit et peu solide, il est remplacé ensuite par un pont tournant – qui lui donne son nom actuel – permettant de laisser passer les bateaux sur le canal. Après le retour du roi Rama V d’Europe, il est reconstruit sur le modèle du Rialto de Venise, à moins que ce ne soit sur celui du Ponte Vecchio de Florence : des rangées de boutiques ornent chacun de ses côtés. Les vues du début du XXe siècle montrent un paysage urbain assez bucolique, avec de petites jonques sur le canal et ce joli pont surplombant les eaux.

National Archives of Thailand

Le pont de Saphan Han au début du XXe siècle.

Le fossé désormais noirâtre a été comblé peu à peu par les détritus et n’est plus navigable. Le pont à l’italienne n’est plus. Celui qui transite du quartier indien de Pahurat à Chinatown ne s’aperçoit même pas qu’il passe au-dessus de l’eau, le pont s’étant transformé en un tunnel hermétique recouvert de bâches en plastique et de tôles métalliques. Restent les photographies.

Photo provenant du livre "Bangkok Here and Now" de Steve Van Beek

Le pont de Saphan Han au début du XXIe siècle.

On entre à Sampeng de deux façons à l’époque de sa fondation. Pour qui vient de Rattanakosin, le pont de Saphan Han marque le passage du monde thaï au monde chinois. Mais Sampeng est avant tout le principal port du pays : sa rive, longue d’un peu plus d’un kilomètre, est occupée par une succession de pontons. Tous les produits de luxe venant de Chine, comme le thé, la soie ou la porcelaine, indispensables à l’élite siamoise, arrivent à Sampeng sur de grandes jonques entre janvier et avril. Ces grands navires restent ancrés au milieu du fleuve et les marchandises sont souvent achetées dans des marchés flottants, avant même de rejoindre le bord, un gong annonçant aux acheteurs qu’ils peuvent monter à bord des bateaux. Les pontons sur la rive permettent de charger et décharger de petites embarcations, le Siam approvisionnant en retour la Chine en riz, poivre, sucre, coton, étain, cardamome, peaux, plumes, bois rares, épices, ivoire, nids d’hirondelles ou concombres de mer.

Ratchawong, le port d’arrivée principal des migrants chinois, reste aujourd’hui l’un des quatre pontons publics encore utilisés. Avec l’évolution du commerce qui se fait majoritairement sur la terre ferme depuis la fin du XIXe siècle, les autres pontons ont disparu, mais leurs piliers de bois, désormais pourris, sont parfois encore visibles à la surface des eaux.

Poursuite de l’immigration chinoise et assimilation

Le commerce avec la Chine fleurit, mais Rama I est un fin financier : en plus de la taxation de certains produits et de la récolte des droits de douane, il établit des monopoles. Tous les commerçants doivent vendre les produits concernés à un entrepôt royal, leur commerce direct étant interdit. Ce système d’exclusivités rend les Chakri immensément riches. Les Chinois hériteront notamment de monopoles sur les jeux et loteries, créés par Rama III suite à une inondation qui obligea le Siam à importer du riz. Ils auront également le droit de vendre l’opium, les spiritueux et les nids d’oiseaux, dont ils sont par ailleurs également les plus grands consommateurs.

« Le Sampeng renferme de nombreuses salles de jeux et des tabagies d’opium. J’ai visité les premières à différentes reprises, tant la nuit que le jour. Entrons : dans l’énorme hall en bambou, sur le plancher poli, des centaines de personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux, sont assises en cercle autour des nattes. […] Les enjeux, poignées de « ticals » ou boulettes d’argent, sont très considérables. Rien d’original comme le spectacle de cette natte sur laquelle tombent en grêle ces billes lancées par des mains fiévreuses, tandis que le croupier, Chinois au torse nu, sur lequel convergent les regards de l’assemblée, les ramasse, impassible, à l’aide d’un râteau de dimension formidable », décrit Georges Chaudoir.

A la fin du règne de Rama I, en 1809, on compte environ 25 000 Chinois à Sampeng. Ils sont les seuls étrangers à pouvoir entrer librement au Siam durant la première moitié du XIXe siècle. L’expansion économique, tirée par les monopoles royaux, stimule l’immigration chinoise constituée quasi-exclusivement d’hommes : petits commerçants, marins, pêcheurs, fermiers et paysans, employés dans la construction, le creusement de canaux ou le commerce par jonques avec la Chine.

Les Chinois établis au Siam ne sont pas soumis au système de corvée qui oblige alors tous les hommes libres thaïs à travailler gratuitement au profit d’un seigneur

Dès l’époque d’Ayutthaya, les Chinois établis au Siam ne sont pas soumis au système de corvée – le phraï – qui oblige alors tous les hommes libres thaïs à travailler gratuitement une partie de l’année au profit d’un officiel local ou d’un seigneur. En arrivant, les immigrants choisissent entre le tatouage sur le poignet en signe d’appartenance à un maître ou le paiement d’une taxe – le « phuk pi » – qui leur donne la possibilité de s’installer où ils le souhaitent puis de travailler et vivre librement. Lors du paiement de la taxe, le fonctionnaire attache une corde au poignet puis de la cire à cacheter est appliquée sur le noeud et marquée d’un sceau officiel pour enregistrer le paiement. A la fin de sa période de validité, la cordelette est jetée et le paiement doit être renouvelé. La taxe est nettement inférieure à celle que paient les Thaïs souhaitant être exemptés du travail obligatoire.

Les « lukchins », enfants des couples sino-thaïs, sont en général élevés à la siamoise. Les valeurs traditionnelles patriarcales chinoises disparaissent dans les familles mixtes. Les coutumes d’héritage matrilinéaire sont notamment adoptées. Les femmes siamoises prouvent également leur influence en aidant leur mari chinois à construire un réseau de contacts commerciaux avec l’aristocratie thaïlandaise. Au départ fiers de leurs origines chinoises, les lukchins prennent néanmoins conscience peu à peu que leur origine mêlée les condamne à un statut social inférieur par rapport aux classes dominantes d’une société thaïe à la structure très figée. L’élite des familles chinoises de Bangkok va ainsi se rapprocher de ses bienfaiteurs siamois. Cette proximité va jusqu’à l’assimilation et l’oubli des origines chinoises. Certains se mettent à fréquenter les temples bouddhistes Theravada en lieu et place des sanctuaires chinois.

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Famille chinoise de Bangkok, au début du XXe siècle.

Pour favoriser leurs affaires, les « chaosua », riches marchands chinois, vont jusqu’à offrir leurs filles au roi afin qu’elles deviennent concubines. Chesua Niam est un chaosua qui doit sa fortune aux jeux et à la loterie à l’époque de Rama II et Rama III. Leader de la communauté teochiu et figure des sociétés secrètes, il fonde en 1847 le marché de Talat Kao – le « vieux marché » – au sud de la rue Yaowarat, entre les rues Mangkon et Yaowaphanit, et qui reste de nos jours l’un des principaux marchés de Chinatown et où l’on peut trouver tous les produits à la base de la gastronomie chinoise : porc rôti et vessies de poisson frites, pousses de bambou et ailerons de requins, concombres et limaces de mer, grenouilles et crapauds… Nim, la fille aînée de Chesua Niam, épousera le fils d’un ministre issu de la famille royale. La cadette, Samli, deviendra concubine de Rama IV, le roi Mongkut, qui l’élèvera au rang de consort royale. Leur fille épousera Rama V et donnera naissance à Rama VI et Rama VII. Il y a donc dès le départ beaucoup de « sang chinois » dans la famille royale Chakri…

Avec le retour des Européens, de nouveaux équilibres géopolitiques se dessinent

Au début des années 1820, alors que le règne de Rama II s’achève, les Chinois forment la majorité de la population à Bangkok et jouent un rôle prépondérant dans l’économie siamoise, qui est intégrée au système commercial asiatique où la Chine symbolise le centre à la fois commercial et politique. L’immigration chinoise se monte à 7000 nouveaux arrivants par an. Une bourgeoisie chinoise apparaît et la mode chinoise fait fureur dans la haute société de Bangkok et dans les cercles aristocratiques. Quand les Anglais reviennent à Bangkok, plus d’un siècle après en avoir été chassés, ils découvrent un fleuve bondé de jonques. Le volume commercial de Bangkok dépasse alors celui de Singapour.

Jean-Baptiste Pallegoix (1805-1862) arrive au Siam en 1830. Prêtre des Missions étrangères de Paris, il est évêque de Bangkok et s’y lie d’amitié avec le futur roi Mongkut, qui est alors moine bouddhiste. Sa « Description du royaume thaï ou Siam », parue en 1854, est le témoignage respectueux et avisé de l’auteur du premier dictionnaire thaï-latin-français-anglais. « Je ne crois pas exagérer en disant que les esclaves font au moins le quart de la population du Siam ; les Chinois sont presque tous ou marchands ou planteurs ; un petit nombre d’entre eux sont pêcheurs. Quant aux Thaïs proprement dits, les uns sont employés du gouvernement, les autres font du commerce, mais le plus grand nombre cultive les jardins et les champs de riz […]. La plupart des Chinois qui, tous les ans, arrivent par milliers, parviennent à acquérir une petite fortune ; les uns retournent en Chine et les autres s’établissent au Siam […]. Dans l’intérieur, presque tout le commerce se fait par échange : les Chinois, surtout, vont dans les plaines et jusque dans les forêts et les montagnes, pour échanger des étoffes, de la vaisselle et de la quincaillerie chinoise contre le riz, le coton et les diverses productions des provinces qu’ils parcourent. »

National Archives of Thailand

La ruelle de Sampeng Lane en 1903.

L’essor du capitalisme coïncide avec une volonté politique hégémonique de l’Occident et une domination technique sans précédent, alors que la révolution industrielle européenne n’a pas encore touché le Siam. Le pouvoir siamois refuse au départ toute idée de libre-échange, celui-ci menaçant les monopoles, la source principale de revenus royaux. Mais le Siam n’est pas de taille à résister très longtemps et les Anglais forcent bientôt Rama III à libéraliser les échanges en faisant évoluer la politique de monopole. Les marchands chinois en profitent pour se développer en achetant des droits de commercer.

La victoire britannique lors de la première guerre de l’opium en 1842 modifie les équilibres politiques dans la région. Rama IV doit ajuster la position du royaume en fonction de la nouvelle puissance de l’Occident. Un accord de libre-échange est signé en 1855 : le traité Bowring signe le passage du pays dans une nouvelle époque. L’image de la Chine est sérieusement écornée : le paiement du tribut commercial à la Chine est suspendu. Il sera officiellement supprimé par Rama V en 1882.

Selon Bowring, le gouverneur britannique de Hong Kong et ministre plénipotentiaire auprès des cours de Chine, du Japon, de Corée, du Siam et du Vietnam, il y a en 1855 plus de 1.5 millions de Chinois dans le pays, dont 200 000 à Bangkok. « Tous les commerces semblent être entre leurs mains. Sur dix bazars flottants qui couvrent pendant des kilomètres les deux rives de la Meinam (le fleuve), neuf sont tenus par des Chinois ; énormément sont mariés à des Siamoises, car les Chinoises quittent rarement leur pays ; mais les enfants sont éduqués à la chinoise : les garçons portent une natte et le père seul semble influer sur la nature et l’éducation de l’enfant… A de rare exceptions près, les femmes siamoises semblent bien traitées par leurs maris chinois… Les Chinois n’occupent pas seulement les plus grands bazars, mais ils vont faire le commerce des produits les moins chers ; des centaines de bateaux chinois vont et viennent sur la rivière, s’arrêtant à chaque maison, entrant dans chaque canal, fournissant n’importe quelle nourriture, vêtement et tout ce qui est nécessaire à la vie quotidienne. Ils vont partout où des profits peuvent être faits. ».

Quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Restaurant traditionnel dans le quartier de Chinatown : ailerons de requins et nids d’oiseaux.

Grâce à la mise en place du libre-échange, le Siam devient bientôt le premier exportateur mondial de riz. Le delta du Chao Phraya est encore peu peuplé et les trois quarts des terres sont inexploitées : il suffit de cultiver plus de surface, sans nécessairement améliorer la productivité. La production est majoritairement dominée par des patrons thaïs auxquels sont attachés des paysans soumis au système du « phraï » qui ne leur laisse qu’une mobilité réduite. La commercialisation est d’abord gérée par des Occidentaux qui font appel à des intermédiaires chinois, les « compradors ». Mais ceux-ci apprennent rapidement le métier et ouvrent leurs premières rizeries dès les années 1880.

Les taxes sur l’opium, les liqueurs, la loterie et les jeux représentent près de la moitié des revenus de l’Etat durant la seconde moitié du XIXe siècle. La taxation de ces vices essentiellement chinois permet à la fois au gouvernement de les contrôler mais également de diminuer les sommes envoyées par les Chinois dans leur pays d’origine.

Alors que le Siam bénéficie d’un essor économique important, l’Empire du Milieu, conduit par des leaders médiocres, connaît une époque de décadence. Les puissances occidentales profitent de cet état de faiblesse et le traité de Nankin, qui met fin à la première guerre de l’opium en 1842, oblige le gouvernement chinois à ouvrir de nombreux ports au commerce, permet aux prêtres missionnaires d’évangéliser le pays, et garantit aux Européens des droits extra-territoriaux. Hong Kong est par ailleurs cédé aux Anglais. La révolte des Taiping dans le sud du pays est écrasée dans le sang, poussant de nombreux Chinois à émigrer. Ceux qui arrivent au Siam viennent pour la plupart des provinces du Hainan, du Fujian et du Guangdong. Leur nombre est plus important que lors des vagues précédentes. Cette émigration est facilitée par la modernisation des transports, notamment par l’apparition des bateaux à vapeur qui permettent de rallier le Siam en une semaine, contre près d’un mois auparavant.

Henri Mouhot, naturaliste et explorateur français né en 1826, arrive à Bangkok à l’automne 1858. Il parcourt pendant deux années le Siam, le Cambodge – il va « redécouvrir » le site d’Angkor – et le Laos, où il meurt à Luang Prabang en 1861. Ses observations sur les traditions et croyances des peuplades autochtones sont certes marquées par l’ethnocentrisme occidental de l’époque, mais restent un témoignage essentiel : « Depuis le prince jusqu’au mendiant, tout le monde mâche le bétel à Siam : c’est un des besoins de la vie. Aussi, les Chinois établis dans ce royaume cultivent-ils avec soin le bétel et le vendent-ils avantageusement. Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme les indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le Roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs ».

« Les Chinois parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, mâchent le bétel comme les indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le Roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs »

D’autres témoins de la fin du XIXe siècle sont plus crûs dans leur description de la spécificité chinoise. Charles Buls, un homme politique belge qui séjourne au Siam en 1900 pour y conseiller le roi Rama V, publie ses « Croquis siamois » l’année suivante. « Le Siam n’a pas la classe bourgeoise d’où sont toujours sorties, en Europe, les premières revendications démocratiques. Comme dans tout l’Orient primitif, on n’y trouve en présence que la famille royale, les nobles et le peuple. Le commerce est entièrement entre les mains des Chinois, étrangers au pays et absolument indifférents, au surplus, aux droits politiques. […] Les agressions violentes, les vols à main armée, les crimes passionnels sont moins fréquents qu’en Europe. Le peuple siamois est naturellement fort doux dans ses moeurs. Ce sont principalement les Chinois fourbes qui commettent les vols et les Malais vindicatifs, les assassinats. […] Les Siamois laissent presque toute l’industrie et une grande partie du commerce aux Chinois qui sont accourus en foule, depuis la transformation de la capitale de la ville aquatique en ville terrestre. On cite seulement trois ou quatre Siamois, dont une femme, à la tête d’un commerce de riz ; les calculs compliqués d’une grande industrie, les spéculations importantes dépassent les facultés de ce peuple ; les Chinois au contraire sont là dans leur élément préféré. Mais si les Chinois sont pratiques et calculateurs, les Siamois par contre ont l’imagination vive et poétique. »

Quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Boutique d’offrandes traditionnelles chinoises à Chinatown.

Mais ces témoignages féroces sont balancés par d’autres, plus admiratifs de la force de travail des Chinois. Emile Jottrand est un juriste belge qui conseille Rama V entre 1898 et 1902. « Au Siam », le journal de voyage qu’il tient à quatre mains avec sa femme Denise, est le témoignage de leur vie quotidienne à Bangkok puis à Korat (Nakhon Ratchasima) : « On lit et on entend sur les Chinois tout sorte d’appréciations qui paraissent contradictoires. On dit que les Chinois sont propres et on dit qu’ils sont malpropres ; honnêtes et malhonnêtes ; polis et grossiers ; travailleurs et badauds ; économes et joueurs ; pleins de vertus et perdus de vices… Tout cela est peut-être vrai ; il faut voir de quelle classe de la société on parle, et de quelle province. Quoi qu’il en soit, dans toutes les conditions sociales, le Chinois même émigré présente de très sérieux mérites qui lui ont assuré une prépondérance marquée sur les Siamois dans tout ce qui regarde le commerce et l’industrie. Il est travailleur, infatigable, ne connaissant aucun jour de repos hebdomadaire, n’ayant d’autre congé que les huit ou dix jours du nouvel an. Il peine toute la journée et travaille souvent en Chine. Ces qualités précieuses, il les porte à leur maximum grâce à l’obstination et à la persévérance indomptable qu’il met à toute chose. Aussi le Chinois est devenu le capitaliste de Bangkok. »

Charles Buls, le politique, se laisse aller néanmoins à un essai de prospective optimiste qui n’est pas finalement pas si loin de la réalité actuelle de Bangkok : « Les Luckchins, métis de Chinois et de Siamoises, déjà nombreux au Siam, concilieront peut-être les caractères opposés des deux races et formeront un jour, à Bangkok, une population urbaine qui unira le sens pratique, les facultés commerciales, l’activité industrielle des Chinois, à la vivacité d’imagination, aux dispositions artistiques, à l’inspiration poétique des Siamois. De la combinaison de l’imagination et du raisonnement dans l’esprit des Lukchins pourra naître de l’invention qui manque à tous les peuples asiatiques ».

Sampeng, poumon économique du Siam, est habité par une communauté chinoise très hétérogène

Durant la grande transformation économique de ces années, Bangkok est le principal point de contact entre le monde traditionnel siamois, qui change peu, avec le nouveau monde de l’économie capitaliste. Le centre de gravité de la ville se déplace du palais au quartier commercial. Celui-ci s’étend de Sampeng vers le sud (Siphraya, Silom et Sathorn) grâce à la nouvelle rue Charoen Krung – appelée d’abord « New Road » – achevée en 1864, la première veritable avenue de Bangkok.

Dans ce quartier qui se modernise peu à peu, les nouveaux arrivants chinois forment une communauté très hétérogène. Si tous partagent la même langue écrite et une culture largement commune, ils sont pour la plupart issus des régions côtières du sud du pays, où le morcellement culturel et linguistique est important. Jusqu’au début du XXe siècle, il n’y a pas de sentiment national chinois : chaque immigrant se rattache avant tout à sa communauté d’origine, sa langue et sa région.

Jusqu’au début du XXe siècle, il n’y a pas de sentiment national chinois : chaque immigrant se rattache avant tout à sa communauté d’origine, sa langue et sa région.

Le plus vieux sanctuaire hokkien de Bangkok date de 1804 et abrite des bas-reliefs représentant des épisodes de la littérature chinoise ainsi qu’une statue du moine Qingshui dont la robe dorée est gravée de scènes figurant les coutumes de la communauté. Le Cho Su Kong  est notamment fréquenté lors du festival végétarien organisé chaque automne, mais tout au long de l’année, des fidèles d’origine hokkienne ou d’autres communautés chinoises, ainsi que des Thaïs bouddhistes, viennent prier les divinités locales qui ont la réputation de guérir les maladies.

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le sanctuaire chinois du Cho Su Kong.

La prédominance de la communauté hokkienne au Siam a pris fin avec la chute d’Ayutthaya. Premiers arrivés dans le pays et majoritairement marins et marchands, les Hokkiens, originaires du sud de la province du Fujian, s’étaient installés dans les villes de commerce principales du Siam. Au XIXe siècle, le nombre d’émigrants hokkiens au Siam est en forte baisse. Si au sud du pays, comme à Phuket par exemple, leur identité est bien préservée, beaucoup des Hokkiens de Bangkok se sont intégrés à la bureaucratie siamoise et ont perdu tout lien avec la Chine et leur culture d’origine. À Bangkok, une communauté existe encore à Talat Noi où est située l’association hokkienne, juste à côté du Cho Su Kong.

Les Teochiu forment au contraire dès la création de Bangkok la principale communauté chinoise au Siam. Venus de la région nord du Guangdong, près de la ville de Shantou, ces excellents marins et entrepreneurs sont néanmoins spécialisés dans l’agriculture et n’hésitent pas à s’installer dans les régions rurales, contrairement aux Hokkiens qui restent dans les villes. Encouragés par le roi Taksin, dont le père est teochiu, à s’installer au Siam, ils forment la majeure partie de la population de Sampeng à sa création.

Lors de l’éviction de leur quartier d’origine sur l’île de Rattanakosin en 1782, les marchands teochiu emportent avec eux les statues, les objets religieux et la charpente de leur ancien temple. Ils construisent, au coeur de leur nouveau quartier de Sampeng, à égale distance du Wat Sampleom et du Wat Sampeng, un sanctuaire dédié à Pun Thao Kong. Cette divinité vénérée en Chine du sud est la gardienne des lieux d’habitation et de commerce. On la retrouve dans tous les sanctuaires situés dans les marchés.

Avant de quitter le sol natal, Les Teochiu vont se recueillir sur les lieux sacrés de leur région et sur les tombes de leur famille. Ils font brûler des bâtonnets d’encens dont ils emportent les cendres. Arrivés dans leur pays d’accueil, ils construisent des autels où ils placent les urnes contenant ces cendres. Le lien avec le lieu d’origine est ainsi conservé. Le nouveau sanctuaire, du nom de Lao Pun Thao Kong, d’abord assez simple, se voit bientôt agrémenté. Une vieille cloche porte la date de 1824.

Photographie d'Aniko Palanky

Cendre et encens.

Dès les années 1850, la main d’oeuvre teochiu domine la culture dans la plaine centrale du Siam, seules les régions les plus reculées et forestières échappant à leur présence. Les agriculteurs teochiu permettent notamment le développement de nouveaux produits, comme le sucre. Une reconstruction complète du Lao Pun Thao Kong a lieu en 1868 après l’un des nombreux incendies qui ravagent le quartier chinois au XIXe siècle.

La ligne de chemin de fer à vapeur mise en route entre Shantou et Bangkok en 1882 incite près de la moitié des émigrants teochiu à choisir le Siam comme destination finale. Leur nombre passera de de 8 500 personnes par an dans les années 1880 à près de 50 000 durant la décennie 1905-1915. A partir de cette époque, près de 90% du commerce entre le Siam et la Chine passe par Shantou qui devient le troisième port chinois après Shanghai et Canton.

La couleur principale dans le sanctuaire Lao Pun Thao Kong aujourd’hui est le rouge, couleur de l’honnêteté et de la vertu, de la joie et de la gaieté, qui éloigne les influences maléfiques. Ce sanctuaire où les compagnies d’opéra chinois itinérantes donnaient toujours une représentation gratuite lorsqu’elles arrivaient à Bangkok est toujours fréquenté lors des festivités et des rites saisonniers. Bangkok est aujourd’hui la principale communauté teochiu au monde.

D’autres communautés chinoises sont présentes au Siam, mais leur nombre est moins important. Les Hailam, venant de l’île de Hainan, sont bien adaptés au climat du Siam. Ils sont habiles pour la pêche et la construction maritime et également employés à la déforestation pour l’agriculture et l’élevage. Arrivant de façon relativement importante sur leurs jonques à partir du XIXe siècle, ils s’installent principalement autour du canal Padung Krung Kasem, entre Hua Lampong et Talat Noi. Comme les Teochiu, ils construisent des autels pour déposer les cendres de l’encens brûlé avant le départ de la terre d’origine et révèrent Mae Thabthim, une divinité céleste.

Originaires eux de Chine centrale, les Hakka ont migré vers le sud durant les périodes de guerre civile. Leur nom signifie « les invités » ou « les nouveaux venus » et ils incarnent une communauté particulière, souvent déconsidérée, au sein du monde chinois. Initiateurs de la rébellion de Taiping contre le pouvoir mandchou des Qing, ils fuient par milliers après l’échec de cette révolution en 1864. Travaillant souvent dans le commerce de riz en collaboration avec les Teochiu, ils sont appelés « Khae » par les Thaïs. Leurs sanctuaires se trouvent souvent à la périphérie nord du quartier de Sampeng. Leur unité repose sur une langue particulière, forgée au cours de leurs déplacements, et ils sont le groupe le plus conservateur parmi les communautés chinoises installées à l’étranger, avec de nombreuses sociétés secrètes rivales à la fin du XIXe siècle. Une association des Hakka du Siam voit le jour en 1909 et est toujours située sur la rue Phadsai à Chinatown. Signe de leur propension à migrer facilement, les Hakka, qui vénèrent Faa Juking, une divinité masculine à la peau noire et aux cheveux hérissés, peuvent transporter des représentations de la divinité avec eux et sont donc plus mobiles que les Teochiu et Hailam.

La communauté cantonaise à Bangkok restera très petite, contrairement aux pays occidentaux (Etats-Unis, Canada, Australie notamment) où elle représente une part très importante de la population d’origine chinoise. Les marchands et artisans venant de Canton forment une association en 1877. De tradition bouddhiste Mahayana mais comprenant également des statues de Confucius et de divinités taoïstes, le sanctuaire de Kwang Tung, sur Charoen Krung, est le seul temple cantonais de Chinatown.

Enfin, de nombreux Chinois des détroits, originaires de Penang, Malacca ou Singapour, viendront également s’installer au Siam. Souvent éduqués et anglophones, ils travaillent comme compradors dans le commerce du riz, intermédiaires entre producteurs thaïlandais et commerçants occidentaux. Le cimetière chinois de Silom abrite leurs tombes.

Aujourd’hui, on estime que les Teochiu d’origine comptent pour un peu plus de la moitié de la population d’origine chinoise en Thaïlande. Les Hakka et les Haïnanais représentent chacun entre 10 et 15%. Le reste est réparti entre descendants d’Hokkiens, de Cantonais et d’autres origines.

Cette grande diversité d’origines associée à une superposition des zones d’habitations engendre un sentiment « d’insécurité culturelle ». De nombreuses associations, organisées par communauté et lieu d’origine, se développent : clubs de récréation, groupes d’étude, sociétés religieuses, mais également associations de commerçants et guildes professionnelles.

Temple Wat U Phat Rai Bamrung, quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Le Wat Uphai Rat Bamrung, au nord de Talat Noi, a été construit à la fin du XVIIIe siècle par des réfugiés vietnamiens, dans la tradition du bouddhisme Mahayana, commun à la Chine et au Vietnam. Avant la construction du premier temple bouddhiste chinois en 1871, les habitants de Chinatown allaient souvent prier dans les lieux de culte vietnamiens.

Les sanctuaires chinois sont nombreux à Sampeng dès sa fondation, et reflètent la diversité des croyances des diverses communautés chinoises : taoïsme, bouddhisme, confucianisme, parfois pratiquées dans un même lieu. Tous sont construits par un groupe linguistique particulier et dédiés à ses divinités. Mais jusqu’aux années 1870, il n’y a aucun temple Mahayana – la tradition du bouddhisme chinois, distincte du bouddhisme Theravada thaïlandais – ni aucun prêtre relevant de cette tradition. Les bouddhistes chinois se rendent donc dans les temples vietnamiens ou thaïs.

Sous le règne de Rama V, un groupe de prêtres chinois arrive au Siam et le premier temple Mahayana est construit en 1871, avec la collaboration financière de l’ensemble des communautés chinoises. Le Wat Mangkon Kamalawat, autrement dit le temple du dragon au lotus, est encore aujourd’hui le plus grand temple bouddhiste chinois de Chinatown. Situé dans une cour à proximité de la rue Charoen Krung, il abrite trois grandes statues de Bouddha mais également celles des Quatre Rois célestes, les gardiens des horizons et de la loi bouddhique en Chine, ainsi que des statues de dieux du taoïsme et du confucianisme.

Longtemps résidence du patriarche de l’ordre Mahayana, ce temple reste très populaire. Un fourneau permet de brûler des offrandes aux ancêtres. Des cérémonies lors desquelles ù les fidèles viennent se débarrasser du mauvais sort sont organisées. On y voit même des Sino-Thaïs chrétiens qui maintiennent leurs rites et traditions d’avant conversion. Le Wat Mangkon donnera son nom l’an prochain à l’une des nouvelles stations de MRT, en cours de construction à proximité.

Au-delà de leurs origines différentes et de leurs pratiques culturelles et religieuses diverses, les Chinois s’installant au Siam n’appartiennent pas tous aux mêmes classes sociales. Jusqu’aux années 1850, les arrivants sont souvent commerçants. Ceux qui sont dénommés en chinois les « nanyang huashang », marchands des mers du Sud, font généralement souche localement tout en gardant contact avec la Chine pour garder leur avantage compétitif. Chez certains riches marchands teochiu qui ont une famille en Chine et une autre au Siam, les fils nés au Siam sont envoyés en Chine auprès de leur belle-mère afin d’y étudier et de se marier, reproduisant ensuite le modèle familial et permettant le maintien d’une identité chinoise d’outre-mer.

Mais la plupart des immigrants sont des hommes célibataires qui cherchent la fortune. S’ils deviennent commerçants ou artisans, ils pourront faire partie de la classe moyenne, ou resteront dans les classes pauvres s’ils sont plutôt colporteurs ou marins. Néanmoins, contrairement à la structure figée de la société thaïe, les Chinois au Siam peuvent bénéficier de mobilité sociale.

A partir de la moitié du XIXe siècle apparaissent les « huagong », des paysans sans terre ou des urbains pauvres qui émigrent pour échapper à la misère et envoyer de l’argent à leurs familles restées en Chine. Travaillant souvent dans la production agricole, l’industrie, les mines ou la construction, ces « coolies » rentrent souvent au pays à la fin de leur contrat. Au Siam, une immigration de près de 50 000 personnes par an au tournant du siècle permet à peine de palier la pénurie de main d’oeuvre, alors que les Siamois préfèrent la culture du riz et la vie villageoise aux travaux souvent harassants liés à l’expansion économique urbaine. La construction du chemin de fer est par exemple essentiellement confiée à des coolies chinois.

Quartier de Chinatown, Bangkok, le 28 avril 2015

Une fois l’atelier rempli de pièces détachées, les artisans ferrailleurs du quartier de Siang Gong à Talat Noi doivent bien souvent mobiliser le trottoir devant leur shop house pour s’adonner à leur activité, et si nécessaire, n’hésitent pas à déborder sur la chaussée elle-même.

Les diversités sociales et culturelles entraînent des spécialisations et le développement de savoir-faire particuliers à chaque communauté. Les Teochiu sont spécialisés dans le commerce, les transports ou la finance. La construction et la menuiserie sont l’apanage des Hakka, qui développent également leurs compétences dans la confection et la cordonnerie. Les forgerons sont souvent hokkiens ou hakka, mais les orfèvres plutôt cantonais, de même que les architectes, ingénieurs ou médecins. Enfin les Haïnanais tiennent les restaurants, auberges, salons de thé, ainsi que les abattoirs et maisons de passe.

Ces spécialisations nécessitent le développement de relations entre les différents groupes, ce qui favorise l’émergence d’un sens d’identité ethnique, au-delà des différences culturelles régionales. Le nationalisme chinois trouvera là un terrain fertile au XXe siècle pour se développer.

Les sociétés secrètes, entre garantie de protection et crime organisé

Sur la rue Phadsai, le café Ia Sae est l’un des derniers survivants d’un Chinatown dont les troquets ont presque disparu. Ouvert en 1928 par un marchand ambulant chinois, il est tenu aujourd’hui par son arrière-petit-fils. Dans sa salle ouverte sur la rue, de vieux chinois discutent dans un sabir de teochiu et de thaï. Sur le mur jaune décrépi, une peinture naïve représente le Sampeng de 1900. Le temps passe sur une vieille horloge. A côté, un portrait du roi Bhumibol tenant sa mère dans ses bras. Les habitués lisent le journal ou échangent les dernières nouvelles du quartier. Apporté au Siam par les Hollandais de Batavia à la fin du XIXe siècle, le café se boit chaud ou glacé, mais toujours noir, et allongé d’une bonne dose de lait concentré.

Longtemps, les cafés au Siam ont mauvaise réputation, car ils servent de couverture pour les sociétés secrètes, « importées » de Chine pour régir la vie des communautés.

Café Ia Sae, Chinatown, le 22 juin 2015

Au café Ia Sae à Chinatown, le 22 juin 2015.

Les Chinois, exemptés de corvée en payant la taxe de travail, peuvent voyager et s’installer où ils le souhaitent. Mais cette liberté a un prix : l’absence de patron pour les protéger et la vie en dehors du système social thaï traditionnel féodal mais garant d’une certaine sécurité. Les immigrants se tournent donc vers les sociétés secrètes qui les avaient défendus des officiels corrompus et des bandits dans leur pays d’origine. La Triade originelle, première société secrète, est née à la fin du XVIIe siècle en opposition à la dynastie des Qing : elle n’aura de cesse, jusqu’à la révolution de 1911, de soutenir les révoltes contre les « usurpateurs mandchous » et de tenter de restaurer l’ancienne dynastie Ming.

Sans patron pour les protéger et exclu du système social thaï traditionnel, les Chinois se tournent vers les sociétés secrètes qui les avaient défendus des officiels corrompus et des bandits.

Les sociétés secrètes sont d’abord appelées « tua hia », ce qui signifie « grand frère » en dialecte teochiu ; l’appellation officielle deviendra « angyi » à la fin du XIXe siècle, du nom de l’un des groupes. Elles sont omniprésentes dans la vie quotidienne des Chinois au Siam. L’ouvrier chinois qui refuse de devenir membre n’a aucune chance d’être employé dans les moulins à riz de Bangkok. Mais il sait également qu’il peut compter sur la société secrète à laquelle il appartient pour l’aider en cas de besoin, par exemple en honorant les frais d’un procès devant un tribunal ou en l’aidant à se procurer les traitements adéquats s’il tombe malade ; ses funérailles mêmes seront financées s’il est nécessiteux.

Les triades se livrent bien entendu également à des activités criminelles, telles que le trafic de l’opium, l’usure et le racket.

Avant l’explosion de l’immigration chinoise au Siam durant la seconde moitié du XIXe siècle, des tensions entre les Chinois et la société siamoise apparaissent. Les nouveaux arrivants n’acceptent pas certaines règles qui contredisent leurs traditions, en particulier en matière d’héritage. Des tribunaux chinois sont créés en 1868 pour régler les affaires entre Chinois selon la coutume. Des « shérifs », souvent lukchins, sont chargés par l’Etat siamois de veiller au respect de l’ordre dans leur juridiction : cela signe de fait la reconnaissance officielle de certains leaders de sociétés secrètes.

Par ailleurs, pour contrecarrer l’influence occidentale sur la population chinoise, qui est exposée aux missionnaires chrétiens et peut bénéficier de la protection offerte par certaines ambassades contre rétribution financière, le pouvoir siamois décide aussi d’utiliser les sociétés secrètes. Mais cette stratégie ambiguë est à double-tranchant et des conflits apparaissent à partir des années 1870 : des gouverneurs siamois sont assassinés, des membres de sociétés secrètes exécutés en masse en guise de représailles. La guerre des triades voit plus de mille Chinois combattre durant deux jours sur Charoen Krung en 1889. Interdites en 1897, les sociétés secrètes se maintiendront encore mais vont perdre de l’influence au fil du temps. Les abus de pouvoir et la corruption qui les gangrènent auront finalement raison d’elles.

… La suite au prochain épisode !

Quelques portraits de Chinatown

Mes derniers mois ont été dédiés principalement à l’écriture d’un numéro spécial du magazine francophone de Thaïlande, qui s’appelle Gavroche. Ce numéro 250 est dédié au quartier chinois de Bangkok, qui, selon les époques et les personnes, s’appelle Sampeng, Yaowarat ou Chinatown. Le magazine sort ces jours-ci, mais pour ceux qui, vivant ailleurs qu’en Thaïlande – quelle drôle d’idée ! – ne peuvent se le procurer, je mettrai ici les textes que j’ai écrits. Ce n’est pas comme de feuilleter un journal papier, mais c’est déjà ça.

Le dossier est constitué grosso modo de trois parties. Un long article historique sur la vie des Chinois au Siam puis en Thaïlande, en particulier depuis la création de Bangkok à la fin du XVIIIe siècle. Une enquête sur les perspectives de Chinatown, alors que l’arrivée du métro prochainement va entraîner une poussée immobilière, et que de nouveaux lieux, notamment culturels et artistiques, ouvrent dans un quartier qui avait été jusque là tenu à l’écart des évolutions qu’a connues la capitale thaïlandaise depuis une quarantaine d’années. Et enfin une série de portraits d’habitants de Chinatown, rencontrés un peu par hasard, sans volonté d’exhaustivité, mais pour essayer de comprendre ce que peut être le quotidien de ceux qui vivent et travaillent dans ces rues.

Voilà aujourd’hui quelques-uns de la douzaine de portraits réalisés, avec les belles photographies d’Anikó Palánky (à l’exception de celle de Chualit ci-dessous), qui m’a accompagné dans ces déambulations chinatowniennes… La suite bientôt !

Chualit, le vendeur d’or

Derrière son comptoir, dans l’une des innombrables boutiques d’achat et de vente d’or que compte la rue Yaowarat, l’une des principales artères de Chinatown, Chualit l’admet volontiers, il n’a pas fait d’études à l’université. Mais cet homme rond et affable ajoute fièrement qu’il lui a fallu six années d’apprentissage pour être capable de reconnaître la qualité de l’or à l’oeil nu.

Armé d’une simple petite loupe, il met à peine quelques secondes pour faire une proposition à ses clients qui sont venus faire expertiser le bijou dont ils souhaitent se séparer. Parfois, il s’agit d’un petit morceau d’or informe, vestige d’un temps où c’était sous la forme de ce métal précieux que se constituaient les bas de laine.
ChualitChualit pèse l’objet, l’examine rapidement puis note sa proposition sur un petit papier qu’il tend au client. Il arrive souvent que celui-ci, déçu par l’estimation faite, aille voir la boutique d’à côté, où l’offre sera pourtant similaire, les marchands d’or de Yaowarat étant une profession structurée où nul ne se risque à casser les prix.

Le prix de l’or, qui varie quotidiennement, est affiché sur la porte d’entrée du magasin. Fait amusant, le poids de l’or s’exprime en Thaïlande dans une unité de mesure qui porte le même nom que l’unité monétaire : le baht. L’affiche dit donc ces jours-ci qu’un baht d’or (qui équivaut à 15.2 grammes) vaut 18.800 bahts.

L’or n’est pas une tradition familiale chez Chualit, dont le père, né en Chine, s’est installé en Thaïlande dans l’immédiat après-guerre. Il parle bien un peu le dialecte teochiu, mais c’est en thaï que se font la plupart des échanges avec ses clients.

Il a fait tout sa carrière comme simple employé. A 60 ans, il ne regrette pas que ses enfants fassent autre chose. Le business n’est plus si bon, les gens achètent moins d’or depuis qu’ils mettent leur argent à la banque.

Tawan Suvantamee, l’ingénieur-pharmacien

Il règne sur la pharmacie Chao Krom Poe, voisine du Wat Chakrawat, au sud-ouest de Chinatown.

Les cheveux blancs un peu clairsemés, il va et vient entre les clients et son équipe de préparateurs pesant des poudres et des racines sur d’antiques balances métalliques.

La plus ancienne pharmacie de Bangkok, spécialisée en médecine traditionnelle thaïlandaise, a ouvert il y a 124 ans et n’a pas du changer beaucoup depuis. Un grand meuble en bois orné d’innombrables tiroirs court le long de l’un des murs. Occupant toute la surface de la vaste pièce unique, ouverte sur la rue, des caisses d’herbes et de plantes aux parfums entêtants. Dominant le tout, la photo de l’arrière-grand-père de Tawan Suvantamee, fondateur de l’officine, habillé à la mode de la fin du XIXème siècle.

A plus de 70 ans, Tawan Suvantamee garde de ses années passées en Allemagne, entre 1960 et 1973, un allemand parfait. Incarnant la quatrième génération d’une famille de pharmaciens de Chinatown, il a pourtant étudié l’ingénierie en construction mécanique à Berlin, puis a travaillé à Hanovre. Il y a rencontré sa femme, allemande, et semble garder un excellent souvenir de son séjour, même si, « douze ans en Allemagne, ça suffit ! ». Lorsque sa mère lui demande de revenir l’aider dans la pharmacie familiale, il rentre à Bangkok avec femme et enfants. C’était à la fin 1973, « entre Noël et le Jour de l’an » ajoute-t-il, avec une précision toute germanique.

Tawan

Deux ans d’études de la pharmacopée traditionnelle thaï au Wat Pho plus tard, après avoir mémorisé 750 plantes et les secrets de leurs actions conjuguées contre plus de 60 maladies répertoriées, Khun Suvantamee a repris les commandes de la pharmacie. Aujourd’hui, celle-ci compte plus de 20 employés et des clients dans tout le pays.

Sa famille est thaï, et Tawan prétend « ne pas avoir une goute de sang chinois dans les veines ». Contrairement aux trois pharmacies chinoises situées dans la même rue, on ne trouve dans la pharmacie Chao Krom Poe que de la pharmacopée traditionnelle thaïlandaise. La différence avec la phytothérapie chinoise n’est pas forcément flagrante pour le néophyte. Selon lui elle réside essentiellement dans le type de plantes utilisées. Ses clients viennent habituellement munis d’une ordonnance faite par un médecin thaïlandais ou indien. Mais il pourrait également indiquer la recette adéquate en fonction des symptômes observés.

Aujourd’hui veuf, Tawan a deux fils. Il se rend au moins une fois par an chez celui qui réside au Tyrol, dont la fille épouse un Autrichien le mois prochain. L’autre vit à Bangkok, mais ne reprendra pas la pharmacie. Heureusement, le fils de sa soeur est d’accord pour incarner la cinquième génération familiale le moment venu.

Somjet, le vendeur de tissus

Sampeng Lane, la rue historique de Chinatown, est un étroit corridor de plus de deux kilomètres, dont la largeur n’excède jamais deux ou trois mètres. Protégée des intempéries par des toitures de verre ou de simples bâches, cette rue commerçante autrefois suffocante est désormais largement rafraîchie par les climatisations des boutiques.

Somjet travaille dans une des nombreuses boutiques de vente en gros de tissus de Sampeng Lane, prisées par les créateurs de vêtements de haut de gamme. Depuis une dizaine d’années, il charge et décharge les long rouleaux de soie, de coton ou de lin venant pour la plupart du Japon.

Somjet

Aujourd’hui âgé de 36 ans, il aime ce travail, dit-il un peu pensif, « et n’en changerait pas ». Il travaille six jours par semaine, sauf le dimanche qu’il passe avec ses trois enfants dans l’appartement familial de Bang Khae, à une douzaine de kilomètres de Bangkok.

Inaccessible aux voitures en raison de son étroitesse, Sampeng Lane est parcourue de vespas multicolores hors d’âge transportant notamment, de façon acrobatique, les grands rouleaux de tissu de Somjet.

Jeab, la créatrice de mode islamique

Sur Sampeng Lane, à quelques dizaines de mètres du pont de Saphan Han, une boutique attire l’oeil avec ses mannequins aux hijabs multicolores. Les matières chatoyantes, les couleurs vives et les coupes très originales laissent presque penser que l’on se trouve dans une boutique de chapeaux milanaise.

Avant de se spécialiser sur ce marché, Jeab, la propriétaire de la boutique, fabriquait des accessoires, notamment des bandeaux, pour des marques thaïlandaises. Elle a eu l’idée de se spécialiser dans la mode islamique, un marché en forte expansion en Thaïlande, où vit une minorité musulmane de près de 4 millions de personnes (5.8% de la population), et a ouvert sa boutique il y a deux ans.

« Les musulmans aiment la mode » dit dans un sourire cette femme énergique de 55 ans, de confession bouddhiste. Dessinant elle-même ses modèles, elle a appris l’anglais et l’arabe pour accueillir ses clients originaires des Philippines, de Malaisie, de Bruneï ou des pays du Golfe.

Jeab

Sur les deux étages que comptent la boutique, on trouve tout ce que compte une garde-robe islamique : hijabs et voiles pour femmes, qmis pour hommes. Les tapis de prière viennent de Chine, mais tout le reste est fabriqué dans son usine de Lat Krabang, qu’elle a montée il y a une douzaine d’années.

Jaeb vit dans une maison de sept étages à côté de son usine. C’est là que cette femme divorcée a élevé ses cinq fils, dont trois travaillent également à Sampeng Lane.

Certains de ses arrières-grands-parents sont arrivés de Chine au début du XXème siècle. Elle a préféré Sampeng aux temples du vêtement comme Pratunam car la clientèle musulmane préfère faire ses emplettes à Chinatown, meilleur marché.

Jaeb s’apprête le mois prochain à agrandir son magasin en louant l’espace situé de l’autre côté de la ruelle. Elle y proposera notamment un vaste choix de hijabs pour fillettes.