Promenade sur Charoen Krung

Certaines rues de Bangkok sont très longues : sans rivaliser avec Sukhumvit qui suit la côte du Golfe de Thaïlande sur plus de 400 kilomètres – du centre-ville de Bangkok jusqu’à la frontière cambodgienne – la rue Charoen Krung, longue de près de 9 kilomètres, démarre dans le quartier historique de Rattanakosin où se trouve le Palais Royal, traverse Phahurat (la Petite Inde de Bangkok), le quartier chinois de Chinatown, et longe le fleuve Chao Phraya jusqu’au quartier de Bang Kho Laem, en traversant Silom et Sathorn.

Construite dans les années 1861-1864 sur ordre du roi Mongkut (Rama IV), elle n’eut longtemps aucun nom officiel et se faisait appeler Thanon Mai par les Siamois et New Road par les étrangers. Le roi Mongkut lui donna finalement son nom actuel, qui signifie « Le développement de la ville ».

Profitant d’une belle journée d’hiver, j’ai fait vendredi dernier une longue promenade urbaine en suivant une bonne partie de la rue Charoen Krung, traversant des quartiers qui comptent parmi les plus beaux de Bangkok, en raison notamment de la proximité du fleuve qui apporte un rythme et une lumière particulière.

L’intégralité des photographies est visible en accès libre sur mon site Flickr. Je n’en ai repris ici que quelques unes, agrémentées ici d’une petite carte destinée aux promeneurs et amateurs qui aimeraient retrouver les lieux indiqués.

Promenade sur Charoen Krung. Fond de carte © Stamen Design

Promenade sur Charoen Krung.
Fond de carte © Stamen Design

Ma promenade débute dans le quartier de Sathorn, longtemps repère de la communauté française. Un peu à l’écart de la rue principale, entourée désormais de gratte-ciels et devenue l’un des principaux centres d’affaires de Bangkok, se trouve le cimetière chinois de Tae Chio (également orthographié Tio Chew). Les Thaïlandais ne connaissent pas les cimetières (on disperse les cendres au vent), mais celui-ci a été ouvert en 1900 pour les immigrants chinois originaires du Guangdong (qui parlaient donc le dialecte Teochew). Il a longtemps été réputé abriter nombre de fantômes (en particulier la partie du cimetière où reposent les hommes seuls sans famille) et ses abords étaient évités par les chauffeurs de taxi. Les enterrements sont désormais interdits dans le centre-ville de Bangkok, mais les tombes anciennes ont été préservées.

Cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du cimetière chinois de Tae Chio dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Après être passé sous l’autoroute suspendue, on traverse des quartiers populaires.

Près du Wat Borom Sakon Srisutsopon Rangsan dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

Près du Wat Borom Sakon Srisutsopon Rangsan dans le quartier de Sathorn. Bangkok, le 20 février 2015

 « L’éboueur, le garagiste et le cantonnier » : ce pourrait-être le titre d’une fable d’un La Fontaine siamois…

Quant à ce réparateur d’électronique en tout genre, lui confierait-on vraiment son magnétoscope en panne ou son micro-onde ?

Quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

Quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

En rejoignant Charoen Krung, on a quelques exemples typiques de l’architecture variée (voire hétéroclite) de la ville. Le Wat Sutthi Wararam, dont on doute qu’il soit extrêmement ancien, et la State Tower, oeuvre de l’architecte thaïlandais Rangsan Torsuwan et haute de 247 mètres (son restaurant-terrasse le Sirocco surplombé d’un dôme argenté apparaît dans une scène de l’extraordinaire « The Hangover 2 » – traduit en français par « Very Bad Trip 2 »).

Wat Sutthi Wararam, quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

Wat Sutthi Wararam, quartier de Sathorn, Bangkok, le 20 février 2015

State Tower, quartier de Silom, Bangkok, le 20 février 2015

State Tower, quartier de Silom, Bangkok, le 20 février 2015

La rue Charoen Krung passe au-dessus de l’un des khlongs encore à ciel ouvert de la capitale, le Padung Krung Kasem. On se croirait sur les bords de l’Oise…

Le canal Padung Krung Kasem vu du pont "Phitaya Sathira". Quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Le canal Padung Krung Kasem vu du pont « Phitaya Sathira ». Quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

On entre ensuite dans le quartier de Talat Noi. Si la majorité des habitants de Bangkok ont des ancêtres chinois, la communauté qui vit dans ce quartier est l’une des plus anciennes de la ville. Les familles qui vivent ici font du commerce depuis plus de 200 ans.

 Certaines rues sont dévolues aux ferrailleurs et certains manquent visiblement de place. Dommage qu’il ne neige jamais à Bangkok car je serais curieux de voir comment l’art thaï de l’accumulation et de la sédimentation se croiserait à celui du déneigement.

Quartier des ferrailleurs, Talat Noi, quartier de Samphanthawong,  Bangkok, le 20 février 2015

Quartier des ferrailleurs, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

En entrant dans les arrière-cours, on tombe parfois sur de belles installations d’art contemporain.

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

C’est le Nouvel-an chinois et les lanternes sont de sortie.

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Le temple chinois Chao Cho Sue Kong offre ses dragons au ciel et ses Bouddhas enfumés aux péquins.

L'hôtel River View Guest House depuis la cour du temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

L’hôtel River View Guest House depuis la cour du temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Dans le temple chinois Chao Cho Sue Kong (Wat Sun Hangyi), Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Et le fleuve est là, juste à côté, mais accessible seulement aux regards des habitants de ses rives, ou aux promeneurs béotiens qui se perdent dans de tortueuses ruelles et accèdent soudain à quelque ponton incroyable. Des urbanistes locaux parlent de créer une voie piétonne et cyclable qui permettrait de se promener le long des eaux de la Chao Phraya. Pour l’an 10000 ?

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

La rive gauche du fleuve vue depuis le ponton devant le temple chinois Chao Cho Sue Kong, Talat Noi, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

A quelques encablures de là, on entre dans le beau monastère du Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, où Mondrian aurait rencontré Bouddha.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Presque un petit air de Naples. Les robes des moines sèchent au soleil. Pas un bruit, quelques chats passent de l’ombre à l’ombre.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

De l’intérieur du wat, on vise un moine surfeur.

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Monastère Wat Pathum Khongkha Ratchaworawihan, quartier de Samphanthawong, Bangkok, le 20 février 2015

Puis il faut quitter cette île de silence et de beauté pour retrouver le fourmillement de Chinatown. La rue Yaowarat est tout entière dévolue aux piétons pour le marché du Nouvel-an chinois (année de la chèvre ou du mouton, c’est selon, le chinois n’a qu’un mot pour les deux).

Rue Yaowarat, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

Rue Yaowarat, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

On termine la promenade sur Charoen Krung, pas très loin de Hua Lampong, la gare de Bangkok. Un vendeur d’amulettes magiques a installé son étal sur le trottoir et attend – assez nonchalamment on doit le dire – le chaland.

Rue Charoen Krung, quartier de Chinatown, Bangkok, le 20 février 2015

Mes voisins les fantômes

Une fois n’est pas coutume, pour ce billet, c’est la professionnelle de la profession qui est à la plume !

Cet article vient d’être publié sur le blog Making Of de l’AFP. Ce site donne la parole aux photographes et aux journalistes reporters d’images, dissèque l’organisation par l’AFP de la couverture d’événements importants, et offre un espace de témoignages aux journalistes de l’agence, dans un format plus libre que sur le fil d’informations habituel. 

Outre le texte repris ici, vous trouverez sur la page indiquée de belles photographies réalisées par les photographes du bureau de Bangkok, pour la plupart spécialement afin illustrer ce sujet. Je n’en ai repris qu’une ici-même, mais je vous incite à aller voir !

A noter qu’un article du même auteur bien connu de nos services est paru sur le fil de l’AFP il y a quelques jours. « Les fantômes, au coeur de la vie moderne en Thaïlande », plus court et moins intime bien entendu, est lisible par exemple sur le site de l’Obs ou sur celui de La Depêche.

Une cartomancienne à Bangkok (AFP / Christophe Archambault)

Une cartomancienne à Bangkok (AFP / Christophe Archambault)

Mes voisins les fantômes

BANGKOK, 5 février 2015 –

Comment  parler des fantômes sur le fil AFP sans verser dans la moquerie ? Comment raconter la profonde terreur qu’inspirent les fantômes en Asie à des  lecteurs étrangers pour lesquels le mot évoque les trains fantômes des fêtes foraines de leur adolescence, où l’on faisait semblant d’avoir peur du zombie bedonnant au maquillage grossier surgissant d’un cercueil?

Les fantômes sont-ils un sujet « insolite», mot-clef des dépêches de l’AFP regroupant des sujets a priori légers ou « décalés », allant d’un enfant interdit d’être baptisé Nutella en France à un corbillard qui perd un cadavre en plein rue en Afrique du Sud ?

C’est l’une des premières choses qui m’a marquée à mon arrivée à Bangkok il y a un an et demi : la façon dont les fantômes infiltrent l’existence des vivants en Thaïlande.

Un gardien qui se met à chasser les fantômes en pleine journée à coups de machette sous vos fenêtres? « Il faut déménager, ou au moins faire venir des moines bouddhistes pour une cérémonie ». Un junkie couvert d’amulettes et de tatouages qui meurt d’une overdose au petit matin au coin de votre rue ? « Son fantôme va hanter le quartier ».

A force de voir, dans ma vie privée, les fantômes avancés comme des explications normales par des gens par ailleurs très sensés, je me suis mise à douter.

Et que se passe-t-il dans la tête de ces employés de bureau que je croise tous les matins ? On pourrait les transposer dans une rue de Paris ou New York, au petit détail près qu’ils s’inclinent devant les « maisons aux esprits » protégeant les gratte-ciels où ils travaillent.

Face à mes questions, une des journalistes thaïlandaises du bureau de l’AFP, Thanaporn Promyamyai, dite Neung, m’a un jour apporté le DVD d’un film thaïlandais, « Nang Nak », du réalisateur Nonzee Nimibutr. Il raconte l’histoire d’amour entre un homme qui revient de la guerre et reprend la vie conjugale avec sa femme, Nak, sans se douter que celle-ci est morte en couches en son absence et est un fantôme.

Cette histoire de Nak, qui berce les Thaïlandais dès l’enfance et a fait l’objet de nombreuses adaptations au cinéma, m’a donné une première clef: les fantômes font ici partie intégrante du processus de deuil, si désincarné en Occident.

« Les vivants créent ces croyances par amour pour leurs disparus », me confie plus tard, quand je me suis enfin décidée à écrire un reportage sur le sujet, Kapol Thongplab, animateur d’une émission de radio où chaque nuit les auditeurs confient leurs expériences de fantômes.

Ce que j’aime en Thaïlande, c’est que la légèreté se mêle souvent à la gravité, parfois de façon totalement incongrue. Un mélange dont il est difficile de rendre compte dans les dépêches « sérieuses » sur la tumultueuse vie politique du royaume.

Quand les manifestants pro-coup d’Etat ont pris le siège du gouvernement l’an dernier, nous avons bien sûr fait une « alerte » sur le fil AFP. Quelques heures plus tard, ils se sont envolés comme une nuée de moineaux, sans livrer le sens de leur joyeux pique-nique sur la pelouse officielle. Laissant le journaliste occidental désemparé, privé du déroulé qu’il avait en tête d’un renversement de gouvernement, tout en cris et en fureur…

Bref, en Thaïlande, il y a toujours un moment où l’esprit de sérieux, si ancré en Europe, vacille et cède au burlesque, que l’on parle de prise du siège du gouvernement ou de zombies.

Devant un cocktail (sans alcool) de « sang de vampire » partagé dans son bar décoré de spectres, où les plats sont servis dans des petits cercueils, l’animateur radio Kapol m’explique ainsi que s’il croit dur comme fer aux fantômes, ça ne l’empêche pas d’en rigoler.

Je me retrouve à regarder le film « Pee Mak », record du box-office dans le royaume, remake burlesque de l’histoire du fantôme Nak et de son mari Mak, qui tourne en dérision l’obsession nationale pour les fantômes.

Avec ma consœur Neung, nous décidons d’aller dans un temple bouddhiste de Bangkok élevé à l’endroit même où Nak est censée avoir vécu, au XIXème siècle. Les jeunes Thaïlandais viennent lui demander d’échapper au service militaire. Les veilles de loterie, le temple reste ouvert toute la nuit, car Nak est réputée révéler les combinaisons gagnantes.

L’ambiance est saisissante, entre les marchandes d’offrandes et les diseuses de bonne aventure se disant inspirées par Nak.

Nous parlons à une vieille cartomancienne, dont le photographe Christophe Archambault fera quelques jours plus tard un très beau portrait. Elle sort une statuette de Nak de son sac à main, emballée telle une relique. Nous parlons à des fidèles venus prier le fantôme Nak. « Je crois en elle. Je crois aux fantômes », nous dit parmi eux une belle jeune femme, Netnaran Janvanu, venue remercier Nak d’avoir guéri son bébé.

Je lui demande, via Neung, si elle croit que des fantômes causent les accidents de voiture. Serrant son bébé contre sa poitrine, elle répond « oui », l’air interloqué par ma question, comme si je venais de Mars.

Je me sens décalée, dans un état de flottement, somme toute assez agréable, au milieu de ces gens qui relâchent dans le canal voisin crapauds et petits poissons achetés aux marchandes du temple. Je me laisse porter par l’ambiance et mon choix s’arrête sur des petites anguilles. Nous allons les relâcher avec Neung dans le canal, non sans avoir allumé trois bâtons d’encens chacune.

Le lendemain, je me demande comment écrire le papier, tiraillée entre le nécessaire recul du journaliste et ma fascination pour cette croyance (qui me fait regarder exclusivement des films de fantômes chinois, hongkongais ou thaïlandais ces dernières semaines, au grand désespoir de mon mari).

J’interroge mes confrères de l’AFP en Birmanie, au Cambodge, au Vietnam et en Chine sur les fantômes dans leurs contrées. Les Birmans sont si fous de zombies que la junte militaire au pouvoir pendant des décennies a longtemps interdit les films de fantômes, m’explique notre correspondante Hla Hla Htay à Rangoun. Il y a des séries télé sur les fantômes en Chine, mais pas de talk-show sur le sujet, « le parti ne le permettrait pas », ajoute Patrick Lescot à Pékin.

A Bangkok, je rencontre un jeune fonctionnaire qui recense avec ironie sur sa page Facebook les histoires de fantômes relayées sans recul dans les médias thaïlandais.

Il a récemment suscité un tollé en postant sur sa page Facebook (baptisée « FuckGhosts») une photo le montrant en train de piétiner des statues de zèbres censées protéger les automobilistes des fantômes au « tournant aux cent morts », sur une voie rapide de Bangkok.

Ceux-ci ont récemment été retirés et déplacés dans un temple en province, après une cérémonie menée par un moine bouddhiste, traitée comme un évènement normal dans les médias nationaux.

« Au début, les employés municipaux étaient assez inquiets. Mais après le chant du moine, ils se sont sentis plus à l’aise pour faire leur travail », a expliqué à Neung Supit Kraimak, en charge de la maintenance des espaces verts pour la mairie. Difficile pour le journaliste occidental de ne pas tomber dans le sarcasme, tant la « quote » est croustillante…

Croire aux fantômes, c’est rétrograde, c’est un facteur de sous-développement et de maintien des foules dans la crédulité, m’explique le créateur de « FuckGhosts ». Il dénonce ce cautionnement des fantômes par les moines en Thaïlande comme un dévoiement du bouddhisme.

Je comprends son raisonnement. La façon dont les moines tirent profit de cette superstition est un vrai sujet de société (et l’objet d’un prochain reportage, sur la richesse de ce clergé bouddhiste, si éloigné de l’image éthérée que l’on s’en fait en Occident).

Ce matin encore, discutant avec une politologue d’une grande université de Bangkok, je n’ai pu m’empêcher de parler des fantômes, déviant du sujet de notre entretien : la junte militaire au pouvoir dans le royaume depuis le coup d’Etat de mai dernier, réalisé au nom de la défense de la monarchie.

L’extrême superstition des Thaïlandais, prompts à se placer sous la protection de figures tutélaires, esprit d’outre-tombe ou souverain au statut de demi-dieu, joue un rôle politique important, me dit-elle. La société thaïlandaise serait-elle la plus conservatrice d’Asie, comme le pense cette universitaire, si elle ne croyait pas si profondément aux fantômes ?

Mais, au-delà des raisonnements, le besoin des Thaïlandais de croire aux fantômes, pour faire le deuil d’un être aimé ou plus largement conjurer la peur de la mort, fait profondément écho en moi.

Avant de boucler notre reportage, nous regardons avec Neung des extraits d’une série télé consacrée aux fantômes, puis un talk-show dédié au sujet. Une petite fille de trois ou quatre ans est assise au milieu d’hommes très sérieux, dont le fameux Kapol Thongplab.

Le plateau du talk-show fait penser à celui d’une émission politique ou littéraire en Europe, en un peu plus sombre. Le présentateur raconte que l’enfant a survécu trois jours au côté du cadavre de sa mère, morte subitement. Le gros plan sur le  visage de la fillette me semble une éternité.

« Qui t’a préparé ton lait? », lui demande-t-il. « Maman », répond la petite, sous les hochements de tête d’approbation de l’assemblée. Trop pour moi. Ma fascination pour les fantômes a trouvé sa limite. Je peux enfin écrire mon papier.

Delphine Thouvenot est la directrice du bureau de l’AFP à Bangkok.