Quelques plaisirs thaïlandais

Pas de grand billet aujourd’hui, mais quelques menus plaisirs thaïlandais dominicaux à partager.

Premier plaisir : celui de grimper au cocotier du jardin, de faire tomber les noix de coco mûres, et de trancher une partie de leur calotte pour en boire le lait. Ou encore mieux : profiter d’une fente causée par la chute du fruit, y insérer directement une paille, et boire le lait aussi sec !
Noix de coco

Autre menue activité du dimanche : chasser les signes du passage de l’élagueur fou. Au fond du jardin, les stigmates d’une technique de coupe très particulière. Il faut dire qu’on ne sait plus très bien ici si les arbres poussent vers le haut ou vers le bas. Sont-ce d’ailleurs des arbres ou des racines ? En tous les cas, nous voici avec des branches stalagmites et d’autres stalactites, le tout n’ayant pas bougé d’un iota. Le coucou fou n’a pas l’air de s’en plaindre et il redouble d’efforts pour séduire les belles du voisinage.
Après le passage de l'élagueur

Et enfin, s’émerveiller au moment du plongeon dans la piscine des prouesses géométriques d’un serpent de passage, qui a laissé sa mue en suivant très exactement le bord d’une brique. On espère tout de même ne pas croiser de visu ce disciple d’Euclide…

Les traces du serpent géomètre

 

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Le passage de l’élagueur

Une fois l’an, et bizarrement au moment de l’année où les arbres sont en fleur – mais il y a en réalité des fleurs tout au long de l’année dans ce climat tropical – vient le moment où passe l’élagueur.

C’est un petit homme d’un mètre cinquante-cinq qui porte un tricot bleu à manches longues alors qu’il fait trente-trois degrés à l’ombre, fume en permanence de longues cigarettes artisanales et marche pieds-nus.

Il est accompagné par une petite équipe : l’inspecteur des travaux finis, qui donne les ordres depuis le sol et indique les objets de son courroux ; le taiseux, qui ramasse les débris, une fois l’irréparable commis ; la femme du chef, qui attend que le temps passe et que les arbres tombent, à l’ombre de ceux qui restent.

L'élagueur

L’élagueur

Mais l’élagueur est le seul à monter dans les arbres. Sans matériel autre que ses membres naturels, il grimpe le long du tronc rugueux, l’entourant de ses mains nues et de ses pieds que l’on devine pourvus d’une bonne épaisseur de corne. Arrivé dans les hauteurs, il navigue sur des branches qui ne semblent pourtant pas bien solides, et sort son outil. Il n’a pas de tronçonneuse – qu’on songe à ce qu’il pourrait commettre avec ! – mais une vieille scie à bûches qu’il manoeuvre à huit ou dix mètres de hauteur. C’est ensuite un fracas de feuillages vaincus et de rameaux décimés. Quand la branche lui résiste, il l’entame, puis la plie tant bien que mal : le temps finira par faire son oeuvre et emportera la résistante.

Dans la canopée

Dans la canopée

L’élagueur n’a pas vraiment le souci de l’esthétique, c’est peu de le dire. Sa principale motivation : faire de la place. Il coupe un peu à droite, tord à gauche, rabote par-dessus le tout. Autant dire que les arbres le voient approcher avec crainte et suspicion. Ôh combien ils ont raison ces pauvres arbres, quand on les voit tout déplumés après le passage de l’élagueur : ornés de moignons dont le nombre va croissant au passage des années, ils ne savent plus dans quel sens pousser pour tenter de réparer les méfaits commis par le petit homme bleu.

Jadis, il y a une semaine, deux magnifiques arbres ombrageaient la chambre à coucher, nous protégeant des regards voisins et offrant aux écureuils du quartier un terrain de jeux inépuisable. L’élagueur fou est passé lundi matin et depuis lors c’est un déchirement de regarder ces pauvres troncs violentés par la fenêtre.

Après le passage de l'élagueur

Après le passage de l’élagueur

Dans le texte intitulé L’empire du laid tiré de son recueil Le Bonheur des petits poissons, le regretté Simon Leys décrit un sentiment d’incompréhension et d’ahurissement assez voisin :

« Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre extrémité du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propriatoire pour obtenir le pardon de l’arbre. »

« Des moeurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’oeuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

Les écureuils n’ont pu lancer de cris d’alarme à Bangkok, et de toutes façons cela n’aurait rien changé. On ne se méfie décidément jamais assez des petits hommes bleus…

Les centres commerciaux

En bon héritier de la Vieille Europe, on hésiterait d’abord un peu.

La ville, ne serait-ce pas d’abord la rue, la balade à l’air libre, le nez en l’air, et quand on serait fatigué on s’assiérait à une terrasse de café, de laquelle on regarderait le monde virevolter, les lumières changer, la nuit se faire ? Et celui qui voudrait concilier mouvement et immobilité s’installerait confortablement dans un autobus et regarderait défiler les quartiers, du plus riche au plus pauvre, les gens monter et descendre, et vice-versa. Pour les villes ayant la chance de posséder un fleuve, voire deux, et pourquoi pas un bord de mer, ou à défaut une rive de lac, on pourrait imaginer de longues promenades le long de l’eau, avec les embruns, l’écume et la vapeur.

Mais comme on l’aura compris, rien ne se passe comme on l’avait imaginé à Bangkok.

Central Embassy

On ferait bien au début quelques tentatives de promenade, pedibus. Mais on abandonnerait bien vite la grande majorité des rues, qui n’offrent en général pas de trottoir, ou dont l’atmosphère est rendue irrespirable par les flots automobiles ininterrompus.

On penserait trouver refuge dans certains quartiers encore largement piétons, mais en se rendant vite compte – une fois la première impression exotique passée – que leur cadre typique est plus propice à la fièvre des affaires qu’à la déambulation poétique.

On laisserait passer les grands bus rouges non climatisés englués dans les rues congestionnées. Les taxis jaunes, verts ou roses sembleraient faire l’affaire, mais il n’y monte pas grand monde et on s’y ennuie vite.

Quelques tentatives de promenade au bord de l’eau pourraient surprendre. On serait par exemple charmé par les belles perspectives sur la Chao Praya en se promenant devant l’église portugaise de Santa Cruz. Mais le chemin s’arrêterait bien vite. Pour jouir du fleuve, de sa lumière, de sa grandeur, il faudrait monter sur un bateau : pas moyen de s’arrêter, de respirer un peu, de se poser sur un banc en regardant les mouettes et les péniches. Le mouvement, toujours le mouvement !

On entrerait dans des dizaines de petits bars, jolis, en général récents et du meilleur goût international, décoration impeccable, café irréprochable, leur atmosphère un peu froide balancée par le son du jazz cuivré et le bois chaud du mobilier scandinave. Mais ces cafés sont en général un moyen d’échapper à la ville, à sa touffeur, ses odeurs et ses bruits : situés dans de petites rues, dans des arrière-cours ombragées, ou en haut des immeubles, à bonne distance des voitures, des vendeurs de rue et de la foule, ils sont finalement aussi un peu en dehors de la vie. On y passerait un bon moment, mais ce ne serait pas un bon point d’observation, rien en tous cas du genre du Tabac Saint-Sulpice de Perec.

Central Embassy

Peu à peu, on trouverait, par tâtonnements, quelques moyens originaux d’entrer en contact avec cette ville. Et l’on se rendrait compte à ce moment-là que ces moyens de la connaître ont tous en commun le fait de s’en détacher, par une prise de hauteur. Pas si étonnant dans cette ville absolument plate où l’on se surprend parfois à rêver d’une montagne au loin, d’une simple colline, d’une rue en pente, même légère.

Le sky walk, passerelle piétonne perchée à cinq ou six mètres de hauteur au-dessus du grand boulevard de Sukhumvit et qui semble préfigurer le trottoir de demain : résolument séparé d’une rue abandonnée définitivement aux engins à moteur, suspendu dans les airs. On n’attend plus que le tapis roulant pour se croire définitivement en l’an 2000.

Le métro aérien, encore appelé sky train, dont l’atmosphère climatisée et fraîche est si agréable, et qui offre une vision sur les toits de Bangkok, ville encore largement horizontale, aux nombreuses maisons et aux arbres innombrables, tous absolument invisibles de la rue, cachés derrière de hautes murailles, mais qui se dévoilent aux passagers qui les surplombent.

Et enfin, moment inégalable, le ride sur l’expressway, l’autoroute suspendue, bien souvent fluide alors que les rues à la surface sont un galimatias indéchiffrable et puant de bagnoles, de tuks-tuks et de charrettes tirées à bras. Il faut prendre l’expressway un dimanche, en fin d’après-midi, alors que les nuages noirs s’amoncellent, que l’orage gronde, moment poétique s’il en est, instant où la ville enfin se dévoile. La chaussée trace sa voie dans la skyline de béton et de verre, les gratte-ciel de Sukhumvit et de Sathorn rayonnent et sont vivants : Bangkok est majestueuse.

Pour jouir de la ville à hauteur d’homme, finalement, après avoir hésité longuement, on se résoudrait à entrer dans les centres commerciaux. Mais il faudrait d’abord laisser derrière soi les images toute faites, les présupposés, les contre-indications. D’abord, on n’appellerait plus ces endroits des centres commerciaux, mais des malls, à l’anglo-saxonne. Et il faudrait y entrer en se disant qu’on visite un lieu cousin du Marché des Enfants Rouges dans le 3ème arrondissement à Paris, ou de la Galerie Victor-Emmanuel II à Milan. Un lieu cousin mais de notre siècle, et qui plus est dans cette Asie dynamique et consommatrice qui aime la démesure.

Central Embassy

On entrerait alors dans le dernier-né de ces temples : le Central Embassy. En plein centre ville, à deux pas de l’Ambassade britannique, dont il occupe les anciens jardins. A peine ouvert il est, à n’en pas douter, le plus beau et le plus luxueux de tous les malls de Bangkok. Les tuiles d’aluminium de sa façade ne sont pas encore toutes posées mais déjà il vit et respire.

On apprécie dès l’entrée le climat tempéré, celui que les hasards du climat et de la géographie ont injustement distribué à la surface de la Terre. Pourquoi devrait-on souffrir en permanence de cette chaleur du diable, de cette humidité qui colle à la peau ? Pourquoi n’aurait pas le droit, ici aussi, de profiter de ces 20 degrés qui sont si adaptés à nos corps et nos esprits ?

Ôh, et puis, ces longues allées en noir et blanc, ces perspectives étranges. Les escaliers mécaniques montent au ciel, inondés de la lumière du jour diffractée par le verre. Les angles sont arrondis, comme dans les stations martiennes que l’on imaginait au début de ce que l’on appelait alors la conquête spatiale. Les tapis moelleux transforment le bruit en murmure, comme une forêt. Il n’y a pas de musique enregistrée, les gens ont l’air heureux, ils déambulent. La foule est clairsemée, la densité idéale. Les restaurants, boutiques, librairies et cinémas sont de bonne qualité. On s’y promène doucement, au calme, on peut s’y arrêter, boire un verre et regarder les gens en épuisant le lieu.

Central Embassy

Il faut procéder à un renversement complet de perspective. Dans cette ville chaotique, chaude, mal conçue, en croissance si rapide que toute planification est vouée à l’échec, la rue est un enfer, c’est entendu. Pourquoi ne pas voir ces lieux artificiels, beaux et apaisants comme des lieux finalement plus humains que ceux qui sont à l’air libre ? Bien sûr, ces lieux sont des lieux du monde d’après, mais après tout, le reste ne l’est-il pas aussi ?