Croyances, superstitions et autres bouddhisteries

Après un mois de coupure, alors que la saison des pluies et ses orages magnifiques touche à sa fin, les frangipaniers sont déjà presque nus en attendant les premiers frimas. Le rythme des saisons est difficile à appréhender pour le nouveau-venu, mais le changement est malgré tout sensible. Quelle joie en particulier de pouvoir dormir sans le soufflement de la climatisation, la fenêtre ouverte aux bruits de la nuit, bercé dès l’aube par les sifflements de l’oiseau fou, le coucou koël, revenu il y a quelques semaines dans le grand arbre du jardin, et qui fait profiter le voisinage de son chant haut en couleurs. Dormir dans le silence de la nuit, c’est aussi être réveillé par cette musique qui pour moi restera probablement la plus fortement liée à ce pays, celle du balai de bambou qui, inlassablement, ramasse les feuilles tombées dans la nuit, en produisant un bruissement frotté répétitif et néanmoins irrégulier, assez analogue à celui que fait la sandale tong de l’autochtone, lorsqu’il parcourt le sol de sa démarche chaloupée et décontractée. Mais on a déjà évoqué les aspects interloquants des balais locaux, passons donc à autre chose.

En plus d’être bouddhistes et souvent en tongs, les Thaïs sont superstitieux. On a d’ailleurs du mal à faire réellement la part des choses entre ce qui a trait à la religion proprement dite et ce qui vient de croyances ancestrales animistes ou autres. Pas sûr que la question ait beaucoup de sens d’ailleurs, le génie thaï étant la grande disposition de ce peuple aux syncrétismes, en matière spirituelle comme pour le reste.

On a déjà décrit en d’autres circonstances la fameuse maison aux esprits qui héberge les esprits protecteurs censés garder à distance les phi, ces esprits plus chagrins et malveillants qui n’attendent qu’un signe pour semer malheur et désolation autour d’eux. Mais même avec une maison aux esprits bien plantée dans le jardin, il est prudent d’être prudent : c’est la raison pour laquelle les portes des placards dans les chambres à coucher doivent absolument rester ouvertes la nuit, afin que les fantômes puissent circuler librement et ne viennent pas perturber le sommeil des justes.

Les esprits ne fréquentent pas seulement les chambres à coucher, ils sont aussi dehors, et notamment dans les arbres. Lorsqu’on doit couper un grand arbre, il est d’ailleurs d’usage de demander son autorisation à l’esprit gardien qui l’habite. Pour cela, on pose la hache contre le tronc de l’arbre la veille au soir. Si au matin la hache n’est pas tombée, c’est que l’esprit ne s’oppose pas à la mort de l’arbre. Dans le cas contraire, c’est à vos risques et périls.

Afin de tromper les esprits, on donne aux enfants thaïs à leur naissance un surnom. Leur nom véritable, celui de l’état civil et de l’administration, n’est jamais utilisé. S’il l’était, les esprits malins pourraient causer du tort à l’enfant. Alors qu’en l’appelant par son surnom, l’esprit, un peu limité intellectuellement faut-il croire, passe à côté sans faire le rapprochement. En plus de ne surtout pas l’appeler par son vrai prénom, il est également de bon ton de ne pas s’extasier devant la beauté du nouveau-né. Cela risque de lui porter malheur. On préférera donc dire de lui à voix haute qu’il est vilain, même si on n’en pense pas un mot.

On passera vite sur la recette du Nam Phi Thai Hong, une huile de zombie qui est également un philtre d’amour, et qui est obtenue en plaçant une bougie sous le menton d’une femme morte en couches. Quelques gouttes de cette potion magique et la personne ensorcelée tombera raide-dingue amoureuse de vous pour l’éternité. Avec néanmoins un assez important inconvénient : elle puera atrocement le poisson pourri pour le restant de ses jours.

Bon, évidemment, il est hors de question de se faire couper les cheveux le mercredi ; par contre les coiffeurs accepteront ce jour-là d’autres menus services, tel le rasage ou le nettoyage d’oreilles. En matière capillaire toujours, et pour en revenir également à l’éducation des nouveaux-nés, une tactique gagnante lorsque l’enfant pleure beaucoup et souvent : d’abord lui raser le crâne, à l’exception d’une petite touffe de cheveux que l’on prendra bien soin de laisser pousser ; puis, si les cris persistent, couper la touffe. Normalement, à ce stade, l’enfant va enfin se taire. Tant qu’à être dans le domaine de la kératine, il est important de noter que les ongles des doigts ne se coupent jamais la nuit. Ceux des pieds n’échappent pas plus à la règle.

Une femme célibataire qui croise un serpent trouvera un nouvel amoureux dans l’année. Par contre si un gécko pousse son petit cri alors que vous êtes en train de passer la porte de la maison, vous pouvez vous attendre à un certain nombre de gros problèmes, que vous soyez célibataire, femme ou dans toute autre configuration.

Les numéros réservent bien entendu eux aussi leurs lots de surprises. Les plaques minéralogiques des voitures sont révélatrices : le numéro 8 est un signe extrêmement fort de malheur et tous ceux qui en ont la possibilité financière éviteront absolument de voir ce chiffre figurer sur leur plaque. Par contre le 3 et le 9 sont favorables. Le top du top étant bien évidemment une plaque où figurent quelque chose du genre 999 ou 3333 !

La loterie national est l’un des sports les plus populaires ici-bas. C’est d’ailleurs le seul jeu d’argent officiellement autorisé. Et les lois universelles de la probabilité semblent avoir épargné le pays, à en juger par les techniques qu’utilisent les joueurs pour deviner les prochains numéros : prières, offrandes, dons en nature aux moines, mais aussi utilisation de logiciels ésotériques extrêmement complexes chargés de mettre à jour la structure sous-jacente du hasard, par le biais de théories nationales sur la loi des grands nombres.

Enfin tout cela n’est rien en comparaison des folies auxquelles l’un des pays voisins de la Thaïlande a été confronté : durant les années 80, la Birmanie avait à sa tête Ne Win, un charmant dictateur féru de numérologie. Pour ses 75 ans, en novembre 1985, ce charmant homme décida de retirer de la circulation les billets de 20, 50 et 100 kyats et d’introduire à la place un billet de 75, ce qui n’était pas forcément simple pour rendre la monnaie. L’année suivante, il décida donc d’introduire des billets de 15 et 35 kyats. Mais les augures n’étaient pas bonnes, et Ne Win craignait pour sa vie : son numérologue particulier lui dit que seul le 9 lui apporterait bonheur et prospérité. Qu’à cela ne tienne : le 5 septembre 1987, les billets de 25, 35 et 75 kyats furent démonétisés dans la nuit, sans compensation possible, et près des trois-quarts de la monnaie en circulation dans le pays (ou dans les bas de laine de ses habitants) se trouva du jour au lendemain sans aucune valeur. Enfin, le 22 septembre, des billets de 45 et 90 kyats furent introduits dans le pays, ce qui rendit fous les Birmans, en particulier les moins doués en calcul mental. Si Ne Win fut finalement chassé du pouvoir à la suite des événements du 8 août 1988 (le soulèvement du 8888), il finit tranquillement ses jours à l’âge de 90 ans passés, signe que le numérologue n’avait pas tort, et avait même sans doute ses raisons.