Au hasard, Balthazar

Bangkok met du temps à se révéler au profane. D’autant plus quand celui-ci rêverait de promenades bucoliques sur des trottoirs plans revêtus de bitume ébène ou de balades vélocipédiques, perché sur son hollandais volant, sillonnant les grands axes le nez au vent.

Il faut s’y faire : ici, les trottoirs – quand ils sont là – sont prétextes à slaloms entre charrettes à brochettes, aveugles vendeurs de tickets de loterie accroupis au milieu de la chaussée et poteaux électriques impromptus. Quant aux pistes cyclables, mmm, un jour, dans dix mille ans !

Mais une fois le permis de conduire en poche (il va d’ailleurs falloir bientôt retourner au Department of Land Transportation, histoire de renouveler le sésame arrivé à échéance…), le scooter domestiqué, le vrai code de la route en vigueur appris et pratiqué, et pour peu que la pluie torrentielle n’ait pas transformé les rues en marécages à crocodiles (tiens, au passage, certains d’entre vous sont-ils tombés sur cet article de qui vous savez qui montre combien mon petit blog est en avance sur la vague de l’actualité chaude ?) on peut tout à fait imaginer se promener dans les sois et subsois de la capitale en se laissant griser par le spectacle toujours renouvelé de l’innovation humaine autochtone.

Profitons par exemple d’une pause au feu rouge pour nous demander vers quelle piscine azur roule ce maître-nageur en goguette, frites et planches littéralement en bandoulière…

Maître-nageur

Passons sous ces tunnels de verdure impromptus, où les végétaux fous profitent des dizaines et dizaines de câbles électriques, fibres optiques et fils téléphoniques suspendus à travers les cieux. Arrêtons-nous un instant pour admirer les talents d’équilibristes de ces techniciens locaux qui, non contents de retrouver dans ce capharnaüm magnifique le fil de leur choix, se livrent dans le même temps à des exercices de haute-voltige à haut-voltage.

Verdure électrique

Et enfin, pour clore cette courte promenade motorisée, recueillons-nous devant l’architecture à l’oeuvre. Qui a dit que le Siam n’avait pas de patrimoine antique ? C’était peut-être vrai à l’époque, mais aujourd’hui, il faut bien se rendre à l’évidence, les ruines de colonnes doriques (à moins qu’elles ne soient plutôt corinthiennes) poussent désormais comme des champignons, et leurs linteaux de béton armé soutiennent des temples si beaux qu’ils en sont invisibles aux yeux des hommes, ces indignes profanes. On se croirait à Césarée.

Grèce

 

Et sinon, la junte, comment ça va ?

Beaucoup me demandent ce qu’il en est de la situation politique. Vivre en dictature, ça ressemble à quoi ? Après quelques semaines d’intense couverture médiatique, il semble en effet qu’il n’y ait plus depuis le mois de juin un seul article ou reportage consacré à la Thaïlande dans les médias français. Le sujet est tombé, comme bien d’autres, dans un trou noir médiatique, poussé vers la sortie par l’Ukraine, l’Irak puis les malheurs de François Hollande.

Pour répondre vite, il semble que la fameuse expression de « Thaïlande Téflon » soit toujours vraie. Ce n’est pas un coup d’état de plus, après la vingtaine qu’a connu le pays en quelques décennies, qui y changerait quoi que ce soit.

Pas de changements visibles dans les rues : ça bouchonne toujours autant dans les artères de la capitale, les vendeurs de rue n’ont pas remisé leurs poêles à frire qui noient les passants dans des nuages de grillades odorifères, les ouvriers en bâtiments sont toujours en tongs pour couler le béton et grimper aux échafaudages de bambou, les électriciens continuent à faire les équilibristes sur les lianes hasardeuses qui serpentent entre les poteaux de guingois. Les centres commerciaux sont de plus en plus luxueux et gigantesques, mais les petites boutiques, drogueries, magasins de tout et de rien, capharnaüms incroyables, continuent de respirer entre les pieds des malls gigantesques. Les restaurants de rue ne sont pas moins fréquentés qu’avant, où l’on dîne à pas d’heure d’un bouillon de poulet ou de riz gluant à la mangue, à deux centimètres des bagnoles qui passent et des moto-taxis qui ont l’air de flotter tellement ils semblent ignorer les lois de la gravitation. Les spectacles de crocodiles font le plein, comme ils l’ont toujours fait et continueront probablement à le faire, tant qu’il reste des crocodiles et des dresseurs de crocodiles…

Circulez, il n’y a rien à voir !

Il est fascinant de voir la facilité avec laquelle Prayut Chan-ocha, le général putschiste, devenu officiellement premier-ministre il y a quelques jours, a réussi à noyauter l’ensemble de l’Etat sans un coup de feu tiré. Toute activité politique est interdite, les partis sont dissous et pas près de rouvrir, les manifestants sont priés de manifester seuls et dans leur salon de préférence, toute critique publique est bannie ; les chaînes de télévision privées qui avaient pris parti politiquement avant le coup d’état sont toujours interdites d’antenne, ou ont du changer de nom et d’opinion comme UDD, la chaîne des chemises rouges qui s’appelle désormais Peace TV ; les chaînes étrangères sont de nouveau autorisées, mais au compte goutte et nombre de sites Internet sont censurés. La date des prochaines élections libres n’est pas fixée, mais elles n’auront pas lieu avant la fin de 2015, au plus tôt.

Ca n’a pas l’air de gêner grand monde. Les voix dissidentes se taisent depuis quatre mois, et il n’y a pas eu besoin de jeter des foules en prison finalement. La violence n’est pas nécessaire, tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes. La fameuse résilience thaï a parfois bon dos.

Des affiches, quelquefois gigantesques, proclament la devise qui tient de programme officiel de la junte : « Return Happiness to Thailand », rendre le bonheur au pays. Prayut, le général multi-facettes, a même composé son propre hymne : une chanson sirupeuse à souhait aux paroles édifiantes. Vous pouvez juger par vous-mêmes avec ce montage musical qui allie paroles et musique.

Cette chanson ouvre d’ailleurs son intervention hebdomadaire du vendredi soir sur les chaînes de télévision.

Seul face à la caméra, avec une traduction en langue des signes incrustée en bas à droite, un montage de vidéos muettes à gauche et une traduction – souvent approximative et parcellaire – en anglais dans la partie inférieure de l’écran, Prayut s’adresse à la nation pendant une bonne heure et demi, et lui explique en long et en large combien c’est difficile et long de restaurer le bonheur dans le pays, mais combien il y met tout son coeur.

Dans un exercice de micro-management fascinant, il peut passer sans transition de l’amélioration de la qualité des cultures d’orchidées à la gestion des surplus de riz, en passant tout de même par les raisons pour lesquelles il maintient la censure pour le bien du pays, dans le cadre de sa feuille de route vers le bonheur.

Il glisse bien évidemment quelques piques et menaces à peine voilées de temps à autre envers ceux qui ne seraient éventuellement pas d’accord avec la direction prise.

La seule menace qui pèserait sur lui, comme l’écrit aujourd’hui le Bangkok Post, journal anglophone local a priori sérieux, ce serait la magie noire, à laquelle Prayut accuse des groupes anti-coup d’état d’avoir recours contre lui.

Dans un pays où figurent dans les journaux populaires des histoires de zombies aperçus à certains carrefours et qui y provoqueraient des accidents de la route, ces croyances superstitieuses du premier ministre ne sont pas tellement surprenantes. La culture populaire thaï est anti-rationaliste au possible, pétrie de numérologie, d’astrologie, de voyance et d’amulettes multifonctions.

Un prochain blog pourrait rassembler quelques unes des pratiques et croyances étonnantes ici-bas : quels jours de la semaine faut-il se couper les cheveux ? Comment demander aux esprits la permission de couper un arbre dans son jardin ? Est-il dangereux de mâcher un chewing-gum après la tombée de la nuit ? Pourquoi faut-il laisser ouvertes les portes des placards dans la chambre à coucher la nuit ?

En attendant, voici donc, telles que rapportées par le Bangkok Post, les paroles de Prayut Chan-ocha, le général putschiste devenu premier ministre, lors d’une réunion au Club de l’Armée Royale de Thaïlande des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme :

« Aujourd’hui, nous devons nous entraider. Si les réformes échouent, je ne sais pas ce que nous pourrons faire.

Faisant référence aux éléments anti-coup encore actifs : « Si vous voulez continuer à vous battre et si vous prenez le maquis, allez-y ! Si vous avez recours à des rituels de magie noire, allez-y ! »

« Aujourd’hui j’ai mal à la gorge et mon cou est douloureux. On m’a dit qu’il y a des gens qui me lancent des malédictions. Je me suis versé tant d’eau lustrale sur la tête que j’en ai frissonné partout. Je vais attraper un rhume maintenant. »

« Mais je ne veux pas vous stresser », conclut-il devant la réunion des onze comités en charge de la sélection des membres du Conseil national de la réforme.

Il va sans dire que Prayut, malgré son air un peu pincé, est un homme plein d’humour.

 

Magie noire

Une après-midi au parc des crocodiles. « Bonjour tristesse »…

Comme le disent tous les guides de préparation à l’expatriation, la clé d’une expérience réussie à l’étranger consiste à ne pas juger sa patrie d’adoption à l’aune des critères de sa culture d’origine.

En d’autres termes, pour conserver sa santé mentale, préalable nécessaire à un hypothétique bonheur, mieux vaut oublier ses propres références lorsqu’on vit dans un pays géographiquement, historiquement, économiquement, spirituellement et culturellement lointain.

Celui qui ne regarderait pas les choses autour de lui avec le regard perpétuellement enchanté du nouveau-né babillant, qui n’oublierait pas d’où il vient avant d’embrasser avec une extrême bienveillance son pays d’adoption, qui ne refoulerait pas hors de sa mémoire les quelques échelles de valeur qui lui ont été transmises tant bien que mal dans sa précédente existence, alors celui-là devrait se résigner à être perpétuellement malheureux, insatisfait, déprimé, et ne serait bientôt qu’un fardeau pénible et ronchonnant pour ses proches.

Bien.

Je vais donc maintenant raconter ici l’histoire de notre visite au parc des crocodiles de Samut Prakan. Cette visite a eu lieu le dimanche 24 août 2014, après l’excursion au bord de la mer qui a fait l’objet du billet précédent.

Le parc des crocodiles de Samut Prakan, à une dizaine de kilomètres au sud-est de Bangkok, s’appelle en anglais le Samutprakarn Crocodile Farm & Zoo.

Au passage – petit aparté pour les plus passionnés de nos lecteurs  – vous remarquerez ici les petites difficultés liées à la translitération de la langue thaïlandaise. Sur Google Maps ou sur Wikipédia vous verrez la mention Samut Prakan, en deux mots, et sans « r ». Comment diable tout d’abord deux mots pourraient-ils être équivalents à un seul ? La réponse est simple : le thaï ne séparant pas les mots à l’écrit au sein d’une phrase (le titre de ce billet s’écrirait donc en thaï « Uneapresmidiauparcdescrocodiles »), il arrive bien souvent que dans la translitération d’un toponyme il en soit de même. Voilà qui explique que le toponyme originel สมุทรปราการ, formé des deux mots distincts สมุทร et ปราการ, qui sont joints à l’écrit, se transforme en « Samutprakan » dans la translitération « officielle ». Quant à l’apparition du « r », il s’agit plutôt d’une problématique de son : la prononciation en thaï du toponyme peut s’entendre sur le wikipédia allemand. On comprend que le « r » a vocation à rendre, bien qu’imparfaitement, le ton de la dernière syllabe, qui semble un peu traînante à nos oreilles occidentales peu habitués en général aux subtilités musicales des langues tonales : en anglais, le son le plus proche étant rendu par « arn » (un peu comme dans barn), les translitérateurs en chef ont pensé qu’ils serait opportun d’insérer un « r ». En réalité, dans un souci de simplification, et puisqu’il est de toutes façons strictement impossible de rendre avec l’alphabet latin les subtilités phonétiques du thaï (et inversement d’ailleurs, nous y reviendrons ultérieurement !), une translitération à l’économie est le plus souvent préférable, surtout pour un francophone.

Restons donc sur notre translitération d’origine et revenons à notre visite de la « Ferme de crocodiles & Zoo de Samut Prakan ».

Pour un qui aurait malencontreusement oublié de laisser aux vestiaires ses souvenirs et références, le terme de « Ferme aux crocodiles » renvoie peut-être à l’A7, entre Montélimar et Orange. Qui n’a pas remarqué, en descendant la vallée du Rhône, sur le bord de l’autoroute, cet étonnant panneau, qui ferait croire un instant que les Everglades se trouvent en Ardèche ?

Panneau Crocodiles A7

La ferme aux crocodiles de Pierrelatte, à deux pas de la centrale nucléaire, c’est 370 crocodiles, tortues géantes, oiseaux tropicaux et varans, avec un sous-titre fédérateur et bien dans l’air du temps, du moins pour sa deuxième partie : « Apprendre et protéger ».

Dans cette ferme, le visiteur curieux découvrirait et observerait, à son rythme, la faune et la flore : crocodiliens, tortues, oiseaux, arbres, plantes et fleurs tropicales remarquables. Grâce aux panneaux et supports pédagogiques situés au sein du circuit de visite, ainsi qu’en questionnant les « médiateurs » (je cite le site) autour des différents bassins, il approfondirait éventuellement ses connaissances en matière de crocodiliens.

Il pourrait par exemple apprendre à distinguer les trois familles de crocodiliens :  crocodilidés (une dent dépasse quand la gueule est fermée), alligatoridés (aucune dent n’est visible dans la même position) et gavialidés (le museau est fin, cyclindrique, et pour tout dire un peu vilain).

Il apprendrait que le crocodile aime la chaleur, mais préfère – pas fou ! – se rafraîchir dans l’eau ou à l’ombre dès lors qu’il fait plus de 35°C, et ouvre le cas échéant la gueule pour réguler sa température interne ; gueule qui, lorsqu’elle se ferme, peut exercer une pression de 1350 kg par cm².

Notre visiteur verrait également se confirmer son opinion personnelle selon laquelle le crocodile est avant tout à l’aise dans l’eau, se servant de sa puissante queue pour « glisser » et de ses petites pattes ridicules et palmées pour se diriger ou freiner, alors qu’il est nettement moins à l’aise à la surface, atteignant des pointes de 3 km/h dans les grands jours, ce qui le fatigue encore plus rapidement que votre serviteur.

Le visiteur pourrait enfin avoir la chance d’assister au repas des bêtes, même si, pour respecter leur rythme biologique – les crocodiles dans leur milieu naturel ne mangent pas tous les jours – ils ne sont nourris que deux fois par semaine en été et seulement une fois par mois l’hiver.   

Mais revenons maintenant à nos moutons de Samut Prakan.

Imaginons donc un visiteur étranger qui, malgré qu’il en ait, a quelque référence natales en tête, et franchit la porte d’entrée de la Ferme aux crocodiles de son pays d’adoption. Accompagné bien entendu de ses enfants – il faut évidemment noter que, sans enfants, il serait avantageusement occupé en ce dimanche après-midi à boire des verres en bonne compagnie sur une terrasse du Soi Cowboy plutôt que dans un parc animalier au cul du loup – ce père de famille avise les explications pédagogiques affichées à l’entrée du parc animalier et remarque, en gros caractères, que le clou de l’endroit semble être le « Crocodile Wrestling Show ».

Wrestling, au jeux olympiques, c’est la lutte. Le reste du temps, c’est aussi le catch, celui de Roger Couderc, avec les figures mythiques que furent René Ben Chemoul, Albéric d’Ericourt ou le Bourreau de Bethune…

Tiens donc, un spectacle de catch, quelle drôle d’idée pour une ferme aux crocodiles, ne peut s’empêcher de penser notre père de famille : il doit s’agir d’une translitération fautive, voire d’une traduction abusive, réfléchit-il tout haut. Mais il n’a pas tellement le temps de s’appesantir sur ces questions lexicales, car le prochain spectacle commence dans cinq minutes, et il n’a pas tellement l’intention d’attendre celui d’après. Puisqu’il s’agit de l’attraction phare de l’endroit, de la raison d’être du parc, il file, suivi de sa troupaille, vers le show.

Les voilà donc, accompagnés d’une centaine d’autres spectateurs, installés sur des sièges de plastique bleu dominant une arène rectangulaire. Celle-ci est constituée d’un bassin d’eau peu profonde, traversé par un passage à sec. Dans l’eau verte se prélassent, immergés, une douzaine de crocodiles. Il doit faire 35 ou 36° au soleil, comme à peu près tous les jours de l’année en début d’après-midi dans ces contrées : la règle selon laquelle la bête préfère l’immersion à la cuisson se vérifie.

L'arène

Bientôt arrivent deux solides gars du coin, la quarantaine pour l’un, un peu moins pour l’autre. Tous deux ont les pieds nus et portent un petit costume rouge rayé de jaune moulant leur léger embonpoint. Notre visiteur s’attend vaguement à des présentations, un petit speech, quelques explications sur ce qui va suivre…

Mais sans un mot, les types se mettent à l’eau, et la balayent si bien que l’arène n’est bientôt plus qu’éclaboussures, ce qui laisse pourtant les habitants du lieu bien placides. Les deux types s’approchent d’un des crocodiles et ne voilà-t-il pas qu’ils se mettent à lui tirer la queue. Celui-ci s’agite un peu, se débat vaguement, mais il est bientôt sur la terre ferme, sous le soleil, exactement.

Tirage de queue

Bon, évidemment, comme il a un peu chaud, il ouvre bientôt la gueule, découvrant une jolie rangée de crocs. Le plus jeune se tient derrière lui, et continue à lui tenir la queue. L’autre passe devant et, au moyen d’un bâton de bois, se met à lui donner de petits coups sur le museau.

Les crocs

L’animal ne bronche pas. Si on ne l’avait vu sortir de l’eau précédemment, on jurerait qu’il est empaillé.

Après la série de petits coups sur la gueule, ne voilà-t-il pas soudain que l’un des petits hommes rouges glisse ses mains dans la gueule du crocodile !

Les mains

La foule est rieuse, elle applaudit, les billets volent dans les airs, finissent leur course dans l’eau, et sont ramassés aussi secs par les petits hommes rouges, qui en font un petit tas. La tension monte, ce n’est pas fini.

Le clou du spectacle approche ! Le public en redemande : il veut pour son argent…

Le gros rouge se remet à tapoter le crocodile avec son bâton. Puis il s’allonge devant la bête, approche son visage doucement, et pour finir se met la gueule dans sa gueule.

La tête

Après quelques secondes, le crocodile, excédé par ces provocations douteuses, referme sa mâchoire, et le croque, comme le montre justement le film ci-dessous.

https://www.youtube.com/watch?v=I6a8BuUGpHk

Bon, en fait non, la vidéo précédente a bien été tournée à Samut Prakan (évidemment, le visiteur étranger a fait des recherches sur Internet après sa visite…) mais c’était l’an dernier, et  on n’est pas certain que le crocodile en question soit encore dans l’arène. Quant au cascadeur, Pravit Suebmee, 27 ans, dont 8 ans de métier, il a du faire sienne le proverbe originaire de Zambie : « Attends d’avoir traversé la rivière pour dire que le crocodile a une sale gueule ».

Dimanche dernier, le crocodile, placide, ne bougea pas d’un iota, et le public en fut bien marri. Remboursez !

Esther

Bien malin néanmoins celui qui ira rechercher les billets, car le croco les a avalés…

Billets

Pour terminer le spectacle, les médiateurs en rouge vont chercher un jeune arpète dans les loges. Celui-ci montre par le geste aux spectateurs en quoi la Ferme aux crocodiles de Samut Prakan permet à la fois l’apprentissage et la protection : apprendre à tenir un crocodile par les couilles, tout en protégeant les siennes.

Trois

Pour la petite histoire, il faut noter que la Ferme aux crocodiles de Samut Prakan n’est pas la seule en Thaïlande à offrir ce genre de catch crocodilien. Et il n’est pas rare que cela se passe mal. Je déconseille le visionnage du film ci-dessous aux femmes enceintes et aux occidentaux post-modernes, qui forment néanmoins, j’en ai bien peur, l’essentiel de mon lectorat. Je le conseille par contre aux membres du WWF, aux salopards qui se réjouissent quand c’est le taureau qui encorne le torero, ainsi qu’aux experts en chirurgie réparatrice de la main et du bras.

https://www.youtube.com/watch?v=6ZhHHVsAnI4

Evidemment, se dit après coup le visiteur étranger, évidemment, si j’avais su… Un peu penaud, il quitte donc l’arène. Il l’a échappé belle, ses enfants n’ont pas vu le fameux rouleau de la mort grâce auquel le crocodile arrache les membres de son adversaire. Ils ont jeté 20 baths dans la flotte, pour faire comme tout le monde, mais tout est bien qui finit bien.

Il se dirige donc vers le reste de la Ferme aux crocodiles qui, tenez-vous bien, contiendrait plus de 100 000 crocodiles. Le visiteur étranger se dit bien – avec son vieux fond cartésien que le bouddhisme local n’a pas encore totalement avalé dans ses fumées d’encens – que c’est probablement un peu exagéré, mais s’ils en voient cinq ou six dans le parc où les animaux gambadent en liberté, pourquoi ne pas continuer la visite ? Les enfants seront contents.

Le premier marécage est bien vert, photogénique à souhait. La bestiole rôde.

Vert

Il ne ferait pas bon tomber là-dedans.

« Les balustrades sont-elles bien solides ? » ne peut s’empêcher de penser le visiteur étranger qui a charge d’âme.

« Mais bien entendu, au moins autant que le plancher en béton craquelé », ne peut s’empêcher de répondre sa part obscure.

Gueule

L’observation naturaliste a une fin. Il est temps de passer aux choses vraiment sérieuses.

S’il fallait donner un slogan à la Ferme aux crocodiles & Zoo de Samut Prakan, ainsi qu’aux parc animaliers thaïlandais en général, notre visiteur étranger ne pourrait s’empêcher de proposer un truc du genre : « Bouffer et donner à bouffer ». Il ne paraît pas pensable, dans ce pays fort porté sur la gastronomie, de se promener sans grignoter, et de regarder un animal, aussi sauvage soit-il, sans le nourrir.

Il est bien loin le rythme biologique du crocodile qui ne mange qu’une à deux fois par semaine en été. A Samut Prakan, le crocodile bouffe un poulet toutes les cinq minutes, qu’on se le dise !

Le poulet en question est attaché au bout d’une canne à pêche et le jeu consiste à le balancer devant la gueule des bestioles jusqu’à ce que ces dernières réussissent à vaincre leur paresse et leur probable indigestion pour arracher la barbaque des mains du pêcheur à la ligne. Un peu comme le pompon sur les manèges des fêtes foraines.

Nourriture

Voilà donc pour la Ferme aux crocodiles se dit notre visiteur étranger, un peu estomaqué, mais sans plus, qui se rend compte ainsi qu’il n’a pas trop mal réussi son acclimatation jusque là et est sur la voie d’une expatriation réussie.

Allons donc voir le zoo, ils ne réussiront quand même pas à donner des poulets frits aux orangs-outangs ?

Orang

Des poulets aux orangs-outangs, effectivement, cela ne se fait pas, il ne faut pas exagérer.

De plus, cela serait mauvais pour leur ligne, puisque la spécialité de la Thaïlande, en ce qui concerne ces grands singes, ce sont les spectacles de boxe thaï. Mais c’est à Safari World que ça se passe, à quelques kilomètres au nord de Bangkok. Samut Prakan n’offre qu’un couple d’orangs-outangs aux regards, sans gants de boxes ni déguisement. Le visiteur étranger ne peut s’empêcher de penser à ses Vosges natales en regardant ces hommes de la forêt.

Pas de poulet aux orangs-outangs, donc, par contre, on donne des bananes et des pommes aux hippopotames, ainsi que, plus étonnant, des brioches, du genre de celles que le visiteur étranger mangeait chez ses grands-parents dans ses Vosges natales (décidément !) le dimanche après-midi.

Brioche

Le truc qui a l’air de bien marcher aussi dans son pays d’adoption, en plus de « manger et donner à manger », le visiteur étranger s’en rend compte rapidement, c’est la photographie : la photographie macro même, voire l’autoportrait macro, au plus près de l’animal sauvage. Si possible avec un nourrisson dans les bras. Cela tombe bien, les normes de sécurité en matière de protection du visiteur de zoo sont généralement plus laxistes qu’en vieille Europe.

Hippo

Cela n’est pas pour déplaire à certaines visiteuses qui profitent de la législation en vigueur au pays du sourire pour réconforter d’une poignée de mains amicale tel pensionnaire tristounet un peu esseulé dans sa cage de béton rouillé.

Poignée de mains

La visite ne serait pas complète sans un tirage de portrait au côté d’un félin bien fatigué qui ne pense même pas à dévorer les chimpanzés déguisés en princesses partageant son studio.

Tigre

Une bien belle galerie de primates ne peut s’empêcher de penser le visiteur étranger, qui fait une rechute, et n’oublie pas que lui aussi, en arrivant l’an dernier dans son pays d’adoption, a donné dans le tigre endormi.

Galerie

Le smartphone a dépassé la barrière des espèces. Un marché s’ouvre. C’est Steve Jobs qui doit être content.

Téléphone

Bon, évidemment, les lionceaux et les tigreaux n’ont pas forcément de quoi se dégourdir les pattes entre deux biberons, mais si CNN, CBS et Reuters se mettent d’accord avec Bouddha pour sponsoriser l’événement, qui trouvera à redire ?

Lionceaux

On a retrouvé les 100 000 crocodiles de Samut Prakan : saurez-vous tous les retrouver dans la vitrine de la boutique d’artisanat local qui clôt la visite ?

Sacs

Pour clore ce billet, rappelons donc que, comme le disent tous les guides de préparation à l’expatriation, la clé d’une expérience réussie à l’étranger consiste à ne pas juger sa patrie d’adoption à l’aune des critères de sa culture d’origine.