Le printemps, un bon coup de balai, quelques mots de français et beaucoup de Rien

Pour commencer ce billet de printemps, quelques indications météorologiques. A l’heure où j’écris, dix heures et demi du soir environ, il fait encore 32°, et encore est-ce là la température à l’intérieur de la maison. Autant dire que je ne suis pas certain que le mot « printemps » existe en thaï, puisque le concept même en est inconnu à ces latitudes.

En parlant de concept, celui du balai est à approfondir. Bien qu’aucune étude universitaire n’ait sans doute jamais porté sur ce sujet, il serait bon de se pencher sur la question. On imagine déjà le titre : « Du balai en particulier et de la poussière en général, étude comparée des pratiques et des croyances ».

En Russie, déjà, il était impossible de trouver un balai doté d’un manche de plus de dix centimètres de long : seule la balayette avait droit de cité, occasionnant force contorsions et douleurs lombaires en tous genres. Ici, ce n’est pas tant la longueur du manche qui est en cause que la matière dont est faite la brosse. Inutile d’espérer trouver un balai permettant de rassembler harmonieusement la poussière en quelques allers-retours ondulatoires, ce n’est pas sa vocation.

La brosse est ici faite exclusivement en branchettes naturelles, permettant au mieux de rassembler les feuilles-mortes, une spécialité nationale qui occupe quotidiennement une part non négligeable de la main d’oeuvre du pays et compterait, selon l’Agence France-Presque, pour un demi pour-cent du produit intérieur brut du pays. Nous voilà revenus au concept du printemps, ou plutôt à son absence qui, par une symétrie évidente, induit du même coup l’absence de concept d’automne, ce qui entraîne inévitablement une chute des feuilles perpétuelle et régulière dont l’effet secondaire le plus spectaculaire est la nécessité, pour tout jardinier qui se respecte, de ramasser quotidiennement les feuilles tombées sur la surface de sol dont il a la charge : il faut imaginer le jardinier thaïlandais heureux… Le balai en branchettes naturelles permet donc de palier, imparfaitement il faut bien le reconnaître, l’absence de tout ustensile plus adapté, le concept de râteau étant visiblement tout aussi inconnu que ceux de printemps ou d’automne.

Je ne m’étendrai pas plus ce soir sur les balais et autres plumeaux, mais je ne résiste pas au plaisir d’illustrer mes propos par une photographie, prise aujourd’hui-même, de l’un de ces innombrables marchands de balais ambulants de Bangkok, qui passent et repassent dans les rues de la ville, ne craignant ni les chiens errants ni les gaz d’échappement, peut-être sur les traces d’un sien ami, vendeur de cornets glacés non moins ambulant, dont la petite musique entêtante mériterait à elle seule un billet sur ce blog, à moins qu’il ne soit poursuivi par l’un des moines bouddhistes qui déambulent pieds nus aux premières heures de la journée en quête de leur pitance quotidienne… Qui sait ?

Bangkok, le 20 mars 2014

Bangkok, le 20 mars 2014

 

Le balai étant passé, un autre amusement récent, pour l’anecdote. Tout le monde s’entend visiblement maintenant pour dire que la France n’est plus rien sur la carte géopolitique mondiale et que son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ne serait rien d’autre qu’un anachronisme grotesque, trace d’une grandeur passée définitivement éteinte.

La francophonie elle-même ne serait qu’une vaste fumisterie, les universités feraient bien de proposer leurs cours en europanto ou en globish si elles voulaient attirer les étudiants de la Chine côtière, de l’Inde septentrionale ou de la Grande Garabagne.

Très bien, mais alors comment expliquer cet attrait inexpliqué pour « la langue de Molière » qui inonde les supports publicitaires alors que la proportion de francophones parmi les Thaïlandais ne doit guère être plus élevée que celle des locuteurs du quéchua ou du vieux norvégien en France ?

 Je n’en veux pour preuve que ce sac plastifié de la « Boulangerie Chaude Saint-Etoile », sise à Bangkok City, dont je vous laisse savourer le slogan un peu mystérieux mais ô combien réconfortant pour l’expatrié loin des yeux loin du coeur.

Boulangerie Chaude

Enfin, pour finir la soirée en apothéose littéraire, on ne saurait trop conseiller la lecture de « Rien », court roman d’Emmanuel Venet, psychiatre lyonnais né en 1959, paru il y a quelques mois aux éditions Verdier. Il contient quelques pages magnifiques et déchirantes, remplies d’humour noir, à propos des désenchantements du couple, de l’amitié et du suicide, de la création et du ratage.

Spéciale dédicace à tous mes lecteurs pères de famille, passés, présents ou futurs (Salem de la Croix-Rousse, tu es démasqué !) :

« Agnès ne se lassait jamais de renouveler mon contrat de factotum, à la fois adjoint de puériculture, saute-ruisseau et poseur infatigable de tringles à rideaux ou de parquet flottant. Je menais plusieurs vies de front, courais d’une préparation de cours à un bricolage urgent sans oublier d’éplucher des légumes pour la soupe ou de faire le marché, et si j’avais l’outrecuidance de faire observer que ce mode de vie s’accordait mal aux ambitions que je m’étais fixées, Agnès me regardait avec stupéfaction et semblait s’en vouloir d’avoir misé sur un aussi piètre cheval. »

Je vous souhaite une bonne nuit.

 

   

Horticulture, bestiaire, voyages et rivière Kwaï

Au menu des dernières semaines : tentatives d’organisation de la désorganisation (suite), traversée de la Thaïlande du sud vers le nord, puis du nord vers le sud, essais d’horticulture, achat d’un coq et de deux tortues, vie avec les poules, lectures diverses et en particulier celle d’un épique roman autobiographique de Pierre Boulle : « Aux sources de la rivière Kwaï », conseillé par un drôle de libraire français vivant à Bangkok depuis quarante-deux ans et qui tient, au fond d’une petite impasse, la belle et mystérieuse « Librairie du Siam et des Colonies ».

Nous sommes donc bien vivants, même si ce blog est un peu délaissé, momentanément j’espère, le temps de trouver un nouveau rythme, malgré la torpeur qui nous envahit à mesure que l’été s’installe…

Les poules