La dévoration des hommes

A la fin de mon troisième jour de travail, il me semble que la narration, sur le vif, de quelques impressions et saynètes de mon quotidien désormais largement professionnel ne seraient pas totalement inopportune sur ce blog.

Ma première histoire, assez tragique, concerne un des collaborateurs de mon équipe, appelons-le Wut.

Wut a entre trente-cinq et quarante ans à vue de nez. Rond, des lunettes, un peu dégarni, il est designer graphique et concepteur de sites web depuis une dizaine d’années dans la société. Le sourire toujours aux lèvres, un peu timide mais plutôt moins que la moyenne locale, il est très bon dans ce qu’il fait, « very professional », une perle rare.

Il est marié, a une petite fille qui va à l’école et deux jumeaux qui ont à peine deux mois et demi. Il vit avec sa femme et ses enfants à Bangkok. C’est un urbain qui fait partie de ce que l’on peut appeler la classe moyenne. Il gagne l’équivalent de 800 euros par mois, ce qui est environ le triple du salaire d’un ouvrier dans une usine automobile. Il n’est pas riche, mais on vit correctement avec cette somme, même à cinq, même à Bangkok.

Visiblement, sa femme en bave un peu depuis la naissance des jumeaux et commence à fatiguer. On le serait à moins. Elle doit faire face seule aux tâches du quotidien. Wut part tôt chaque matin et revient tard.

Sa femme a donc décidé de quitter la ville pour regagner son village d’origine, à 350 kilomètres au nord, trois heures et demi de route quand la circulation est excellente, cinq heures en général quand tout va bien. Là, elle pourra se faire aider par sa famille pour élever ses enfants.

Wut n’imagine pas une seule seconde laisser sa femme rentrer même temporairement seule avec les trois enfants. Sa femme non plus d’ailleurs. Il va donc devoir quitter Bangkok, lui qui est urbain, pour aller s’installer à la campagne. 350 kilomètres de la capitale, en Thaïlande, dans des régions qui ne sont pas touristiques, ce sont des années-lumières de différence en terme de développement, de mentalités, d’opportunités. Un champ des possibles radicalement restreint.

La laisser partir seule, avec les enfants, même en allant les voir tous les week-ends, en les faisant vivre avec l’argent gagné à Bangkok, ce serait faillir à ses obligations de père de famille, être déconsidéré aux yeux de ses proches. Impensable.

Il a donc informé la direction de son prochain départ, au début des vacances d’été thaïlandaises qui courent sur mars et avril. Il aurait aimé continuer à travailler à distance en tant que salarié, car il est passionné par son travail et il y excelle. Il l’a proposé.

Cela aurait été éventuellement envisageable, à condition pour lui d’être en mesure de consacrer chez lui huit heures par jour à son travail, de disposer d’une connexion Internet correcte (ce qui est généralement le cas en Thaïlande sauf dans les régions vraiment très isolées) et de pouvoir revenir passer au moins deux jours par semaine à Bangkok, pour continuer à collaborer étroitement avec ses clients et ses collègues (ce qui déjà loin d’être simple lorsque tout le monde est dans le même bureau).

Mais rien de tout cela n’est possible. La maison qu’ils vont habiter est petite, ils vont sans doute devoir vivre dans une pièce ou deux. Pour cela, sa belle-mère, qui y loge actuellement, va déménager. Et le deal, c’est qu’ils pourront loger dans cette maison à condition que Wut, tous les matins, travaille dans le petit commerce de proximité tenu par la famille de sa femme. Il va devoir, tous les jours de la semaine, dimanche compris, de six heures du matin à midi, décharger des caisses de produits alimentaires des camions, les arranger sur les présentoirs, peut-être même servir les clients.

Dans ces conditions, comment trouver quarante heures dans la semaine pour faire du développement de sites web ? Comment passer deux jours à Bangkok alors que l’aller et retour lui prendrait dix heures ?

Wut va donc devoir choisir. Laisser sa femme partir avec les enfants et continuer à travailler à Bangkok en subvenant aux besoins de la famille grâce à son expertise technique. Ou partir avec elle, abandonner ce qu’il sait faire le mieux et qui ne lui sera désormais plus d’aucune utilité, pour gagner sans doute moins de 200 euros par mois dans un travail manuel pour lequel il n’est pas fait.

On pourrait aussi imaginer qu’ils restent tous à Bangkok et que Wut embauche une nourrice pour aider sa femme, même temporairement, à faire face. Pour 150 euros mensuels, on peut trouver quelqu’un de ce genre. Il pourrait se le permettre.

Ou bien on pourrait aussi imaginer que Wut passe une partie de son temps auprès d’eux à la campagne, mais paie quelqu’un pour aider à la boutique à sa place. Il s’en sortirait probablement pour moins de cent euros par mois, les salaires à la campagne étant encore bien plus bas qu’à Bangkok. Et il pourrait trouver assez de temps et d’énergie pour continuer à designer et développer les sites web commandés par les clients, et venir à Bangkok toutes les semaines  pour continuer à être intégré dans son équipe.

Bien sûr, comme c’est une tragédie, Wut n’a en réalité aucun choix. Le poids de la tradition, l’emprise toute puissante de la famille dans la culture thaïlandaise, ses obligations morales vis-à-vis de sa femme, de ses enfants, de sa belle-famille, de ses amis, de ses voisins : tout cela le corsète et l’oblige. Bien sûr qu’il va devoir quitter Bangkok et abandonner un métier qualifié qu’il exerce depuis dix ans avec bonheur. Bien sûr qu’il va devoir passer huit heures par jour, tous les jours, de l’aube à midi, à suer dans la chaleur et dans le bruit, à s’esquinter pour des clopinettes, au risque même de ne pouvoir subvenir correctement aux besoins de sa famille.

Evidemment, tout cela est triste, rageant, terrible, incompréhensible pour un regard occidental. Mais c’est aussi l’illustration exemplaire de la mécanique sous-jacente froide et imperturbable à l’oeuvre dans les sociétés traditionnelles, une tragédie sans cesse renouvelée. Ce monde traditionnel si plein de liens d’entraide entre amis et voisins, si gorgé de « solidarités intergénérationnelles », si éloigné de considérations bassement économiques et financières et dont l’exotisme est tellement attirant aux yeux d’une part sans cesse croissante des habitants friands d’idéal et de pureté de nos sociétés post-modernes individualistes et désillusionnées : ce monde traditionnel est aussi une formidable machine à dévorer les hommes.

Un voyage en Annam et en Cochinchine.

Ainsi que je l’écrivais dans mon dernier billet mi janvier, j’ai passé quelques jours au Vietnam sur les traces de mon grand-père Marcel, entre Saïgon, Phan Rang et Nha Trang, dans cette Indochine où il a vécu dix-huit mois, de janvier 1946 à juillet 1947. Après avoir passé de longues heures à lire et à retranscrire son carnet de guerre, retrouvé au printemps dernier dans l’armoire où il l’avait caché, avec plus d’une centaine de photos de ses trois ans de campagnes, j’ai pu identifier la plupart des lieux où il était passé durant ces longs mois de guerre.

Alors qu’il n’a pas dix-neuf ans, il quitte les Hautes-Vosges et sa famille en 1943 pour échapper au STO, travaille dans une ferme de Damas aux Bois, un village de la plaine vosgienne, gagne le maquis de Charmes à l’été 1944, puis s’engage dans la Première Armée Française le 2 novembre 1944, au lendemain de ses vingt ans. Il est affecté au 2e Régiment d’Artillerie Coloniale du Levant pour remplacer les nombreux Malgaches qui le composaient et qui supportaient difficilement l’hiver vosgien.

Ce sont d’abord les combats autour de Belfort, puis la campagne d’Alsace début 1945, dans des combats héroïques face à une armée allemande qui ne s’avouait pas vaincue, alors qu’un hiver particulièrement rigoureux régnait. Puis c’est le franchissement du Rhin et l’entrée en Allemagne début avril alors que la Wehrmacht et notamment la Volkssturm se bat encore village après village. A l’armistice du 8 mai, il est à Lindau sur le Lac de Constance.

Les mois suivants il participe à l’occupation de l’Allemagne vaincue, puis accepte l’engagement dans les troupes coloniales et après les classes au camp du Valdahan près de Besançon, embarque pour l’Indochine le 15 décembre 1945. Il arrive à Saïgon le 6 janvier 1946, après trois semaines de mer et est affecté à la 1ère batterie du Groupe d’Artillerie Coloniale de Montagne du Levant (GACML).

Les quatre premiers mois se déroulent en Cochinchine, alors colonie française, essentiellement à Saïgon et à Cholon, ville limitrophe à la forte communauté chinoise. Puis le GACML est affecté en août 1946 à Nha Trang dans le protectorat d’Annam, sur la côte de la Mer de Chine. Il y passe trois mois durant lesquels les opérations de maintien de l’ordre se transforment peu à peu en combat quotidien contre la guérilla Viet-Minh. Fin novembre 1946 il est affecté à Phan Rang, à une centaine de kilomètre au sud de Nha Trang et cantonne dans le petit village de An Xuân. Les combats deviennent sanglants, dans des conditions très difficiles. Après six mois dans cette région, son poste est relevé fin juin 1947 par le 2e Régiment Etranger d’Infanterie. Il passe juillet 1947 à Ban Ngoi où il attend le rapatriement tant attendu afin d’échapper au calvaire qu’est devenue une guerre qui ne dit pas encore son nom. Il embarque enfin sur le Pasteur au Cap-Saint-Jacques le 11 août et fête la quille à Marseille le 28 août, avant de revenir dans sa famille début septembre 1947, après quatre ans d’absence.

Il parlait rarement de cette période : il n’avait rien de l’ancien combattant traumatisé ou nostalgique qui ressasse ses souvenirs. Il n’avait pas non plus de regrets. Il éprouvait plutôt une sorte de pudeur, en cela comme pour le reste. Mais lorsqu’il était sollicité il racontait volontiers et je conserve un enregistrement d’une heure réalisé en 2003, trop court maintenant qu’il n’est plus là, au cours duquel il narre avec son accent vosgien à couper au couteau ces quatre années qui ont mis fin à sa jeunesse et qui furent aussi une parenthèse dans sa vie, lui qui préféra toujours la solitude des forêts à la fraternité des armes.

Dans de prochains billets, j’essaierai de conjuguer extraits du carnet de route et images issues des albums retrouvés l’an dernier, deux ans après sa mort, avec les photographies et impressions glanées lors de mon voyage de janvier sur ses traces. J’ignore encore à quelle fréquence je pourrai réaliser ce petit travail, recommençant demain à travailler après une pause longue d’une demi-année…

 

Photographie de mon grand-père Marcel, dédicacée par le Général de Lattre de Tassigny, commandant la 1ère Armée Française

Photographie de mon grand-père Marcel, dédicacée par le Général de Lattre de Tassigny, commandant la 1ère Armée Française