Tout est relatif

Depuis quelques jours, les températures sont réellement vivables. Plus besoin de climatisation pour s’endormir, ni des trois douches quotidiennes, les ventilateurs sont remisés et une sensation de douceur comme dans un été tempéré repose les esprits et les corps… Il nous arrive même de passer une petite cotonnade sur les épaules, à la tombée du jour, voire d’enfiler une veste de mi-saison pour sortir boire un verre. Cela reste tout à fait raisonnable à Bangkok, avec environ 25° le jour et une descente vertigineuse jusqu’à 18° au petit matin. On rejoint donc les jours de canicule d’un climat breton, par exemple.

Les Thaïlandais trouvent cela un peu frais évidemment. Certains n’hésitent pas à porter des anoraks. Il faut dire que rien n’est conçu pour parer aux frimas. Il n’y a bien évidemment aucun système de chauffage dans les habitations et la plupart des foyers n’ont pas non plus l’air d’avoir de couvertures ou de vêtements un peu plus chauds que d’habitude.

Dans le nord du pays, en particulier à Chiang-Mai et dans les régions montagneuses environnantes, la température est même tombée à 14°, voire 11° dans certains coins… Je n’y croyais pas en le lisant, mais l’article ci-dessous, tiré du quotidien en langue anglais The Nation daté d’aujourd’hui, indique que l’état de catastrophe naturelle devrait être déclaré dans les régions où la température est descendue à moins de 15° durant trois jours consécutifs, afin que les habitants puissent recevoir une aide d’urgence. J’aime beaucoup également la photographie qui montre quelques fougères un peu givrées.

Ne riez pas, ça me rappellerait la façon dont les Russes se foutent littéralement des Français quand cinq centimètres de neige paralysent l’hexagone.

Notez bien pour conclure que la météorologie ici, même lors des « épisodes exceptionnels » comme l’on dit à la télévision française, fait l’objet d’un encadré et pas des premières pages…

 

Pour l’amour du roi

Le 5 décembre dernier, alors que la crise politique battait son plein, les protagonistes ont interrompu très temporairement leur lutte à l’occasion des 86 ans de Bhumibol Adulyadej, le roi de Thaïlande, également connu sous son nom dynastique de Rama IX.

Bhumibol naît à Cambridge (Massachusetts) en 1927 alors que règne son oncle Prajadhipok (Rama VII). Suite au coup d’Etat militaire de 1932 mené par Pibulsonggram, Rama VII doit renoncer au pouvoir absolu qui caractérise la monarchie thaïlandaise depuis la création de la dynastie des Chakri après la défaite des rois d’Ayutthaya face aux Birmans en 1782. En 1935, celui qui est dorénavant un monarque constitutionnel abdique en raison des mauvais rapports qu’il entretient avec les nouveaux dirigeants du pays.

Rama VII cède le trône à son neveu Ananda Mahidol, qui vit alors en Suisse avec sa mère, son frère Bhumibol et leur soeur aînée. Ananda ne revient en Thaïlande qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour régner quelques mois sous le nom de Rama VIII avant de mourir dans des circonstances peu claires en 1946.

Bhumibol devient alors de facto le nouveau roi, ce qui en fait le plus ancien monarque vivant à ce jour, mais reste à Lausanne jusqu’en 1950 afin de terminer ses études (il est parfaitement francophone et anglophone) avant de rentrer en Thaïlande pour être couronné sous le nom de Rama IX et épouser sa petite-cousine la princesse Sirikit (Rama V, leur arrière-grand-père commun, connu également sous le nom de Chulalongkorn, régna sur le Siam de 1868 à 1910, et eut 77 enfants de 36 de ses 92 femmes).

Le roi Bhumibol a porté tout au long de son règne un intérêt marqué pour le développement des zones défavorisées du royaume et a eu une attitude conciliatrice lors des 17 coups d’Etat militaires qui se sont succédé depuis 1946. Il jouit aujourd’hui d’une immense estime de la population thaïlandaise et représente ce que d’aucuns considèrent comme l’ultime ciment d’une nation par ailleurs extrêmement morcelée.

Sa silhouette est visible partout dans le pays, avec des images qui courent du début de son règne, le montrant parfois en organisateur et ingénieur ou souvent dans des compositions familiales très vintage, jusqu’aux années de vieillesse. Ces photographies aux dimensions parfois impressionnantes ornent les routes, les carrefours, les bâtiments officiels, mais sont également visibles dans n’importe quel commerce, du restaurant de rue traditionnel à la boutique la plus hype.

Au cours des six décennies du règne de celui qui est considéré comme un demi-dieu sans son pays, la loi thaïlandaise punissant les crimes de lèse-majesté n’a cessé d’être renforcée. Toute opinion défavorable concernant le roi (y compris les précédents souverains), sa famille et la famille royale au sens large est sévèrement réprimée par des peines pouvant aller jusqu’à quinze années de prison. Depuis le milieu des années 1960, le nombre de cas annuels a été multiplié par plus de dix, et la peine moyenne a doublé.

Un certain Yuthapoom Martnok vient de passer un an en détention préventive dans une prison de Bangkok après que son frère l’eut accusé de lèse-majesté au cours d’une conversation privée (il a été ensuite acquitté et relâché). Il y a une vingtaine d’années, un homme d’affaires français qui se rendait au Japon avec Thai Airways refusa de façon un peu bruyante d’éteindre sa lampe individuelle, bien que celle-ci dérangeât visiblement une princesse qui somnolait quelques rangées devant lui : il fut arrêté lors du transit à Bangkok et fut détenu pendant deux semaines, suite à la plainte d’une hôtesse de l’air.

Cette législation s’accommode par ailleurs très bien des nouvelles technologies : sur Facebook, le simple fait d’appuyer sur le bouton « J’aime » sous un commentaire défavorable à la monarchie  peut tomber sous le coup de la loi, y compris lorsque l’utilisateur se trouve en dehors du sol thaïlandais. Des équipes d’informaticiens scrutent d’ailleurs en permanence les réseaux et bloquent dans le pays l’accès à des milliers de sites d’informations consacrés à l’Asie.

Les illustrations qui agrémentent ce billet, à propos duquel je demanderai à mes fidèles lecteurs de ne pas faire de commentaires peu judicieux, sauf si ceux-ci tiennent à m’apporter des oranges lors de leur prochain séjour au pays du sourire, sont tirées des éditions du 5 décembre dernier du Bangkok Post et du Nation, les deux quotidiens en langue anglaise du pays.

La plupart sont des encarts publicitaires payés par les grandes entreprises du pays, mais l’on trouve également quelques articles hagiographiques consacrés aux grandes passions du roi : le sport, la photographie…

Democrazy thaïlandaise

Après plus d’un mois de manifestations, blocages et intimidations qui constituent ce qu’il faut bien appeler une tentative de renversement d’un gouvernement élu, d’un coup d’état donc, pour faire simple, le Premier ministre Yingluck Shinawatra a finalement dissous hier soir le parlement, appelé à l’organisation de nouvelles élections législatives, proposé un référendum national et même sa démission.

On pourrait penser que le Parti démocrate, incarnant l’opposition au Pheu Thai au pouvoir, et qui a encore fait descendre 100.000 personnes dans les rues de Bangkok ce lundi 9 décembre, se satisferait de ces propositions. En réalité, après avoir perdu systématiquement toutes les élections nationales au cours des vingt dernières années, les dernières en particulier face à Thaksin Shinawatra puis à sa soeur, le Parti démocrate ne croit plus aux élections libres et à la démocratie par les urnes.

Les 150 députés d’opposition (contre 265 pour le Pheu Thai sur un total de 500 sièges) ont tous démissionné en masse dimanche, afin de « montrer l’illégitimité du gouvernement en place ». En oubliant de préciser qu’étant donnée la composition politique du pays, et leur incapacité à rassembler un électorat plus large que, pour simplifier, la bourgeoisie de Bangkok, les ultraroyalistes et les paysans du sud du pays, ils seraient de toutes façons bien incapable de gagner dans les urnes aux prochaines élections.

En réalité, ce dont il s’agit, ce n’est pas d’un processus d’alternance démocratique, mais d’un combat sans merci pour le pouvoir. Les dirigeants du Parti démocrate sont réalistes quant à leur incapacité à gagner par les urnes, alors que les masses du Nord et du Nord-Est, traditionnellement les plus pauvres, et auxquelles la politique économique de Thaksin a réellement profité, sont acquises au Pheu Thai et absolument pas prêtes à basculer.

Les propositions de Suthep Thaugsuban, chef de file  des manifestants au cours des dernières semaines, qui est visé par deux mandats d’arrêt et risque la peine de mort pour insurrection – ce qui ne l’a pas empêché de rencontrer officiellement il y a une semaine le Premier ministre ni de parader dans les rues encore ce lundi – sont en ce sens éclairantes, à défaut d’être précises : il appelle à la création d’un « conseil populaire », dont les membres seraient non élus et auraient pour mission de réformer en profondeur le système politique thaïlandais.

Le plan d’actions du Parti démocrate est donc clair et résolument anti-démocratique : quand le peuple vote mal, changeons le peuple, ou tout du moins choisissons à sa place ses représentants, pour son bien évidemment ! Et pourquoi pas, après tout ?

Bilan des manifestations : deux dents en moins !

Les événements en cours à Bangkok, bien que tragiques pour certains, n’ont pour l’instant pas d’incidence sur la vie quotidienne à Ekkamai.

Les fleurs fleurissent, une nouvelle génération de poissons est apparue, l’oiseau fou continue à nous rendre non moins fous. Certes la chef de famille est relativement absente du foyer, mais l’esprit des lieux règne malgré tout.

Ce soir, pas d’inquiétude particulière donc. De plus, après un jour de fermeture exceptionnelle qui en a réjoui certains, le lycée français rouvre ses portes mardi matin (avant de les refermer à compter de mercredi soir, pour l’anniversaire du Roi, jour sacré s’il en est). Tout va donc pour le mieux.

Pas d’inquiétude donc ? Un petit truc cependant me chiffonne malgré tout. A vous de juger…

 

Simon, le vendredi 22 novembre (bien avant l’embrasement) :

22 novembre 2013

22 novembre 2013

 

Simon, le lundi 25 novembre (juste avant l’embrasement) :

25 novembre 2011

25 novembre 2011

Simon, le vendredi 29 novembre (pendant l’embrasement) :

29 novembre 2013

29 novembre 2013

On peut se demander avec inquiétude et circonspection ce qu’il va bien pouvoir se passer sur le front stomatologique en cas de coup d’Etat dans les prochaines heures… Si d’aventure la police et l’armée rejoignent le camp des insurgés, peut-on s’attendre à une chute des canines ? A un déchaussement des prémolaires ?

Décidément, les manifestations populaires, ce n’est pas bon pour les dents de lait…